Crédit Syria Charity.

Alep, dernières heures dans l’indifférence

La ville d’Alep connait actuellement une situation que beaucoup d’associations et d’ONG qualifient de « drame humanitaire ». Reportage vidéo du Journal International, suivi de l’interview de Mohammad Alolaiwy, président de l’ONG Syria Charity.

 

Interview : Mohammad Alolaiwy, président de Syria Charity

Le Journal International : Pouvez-vous d’abord vous présentez à nos lecteurs, vous et votre ONG, Syria Charity ?

Mohammad Alolaiwy : Je m’appelle Mohammad Alolaiwy, je suis le président-fondateur de l’ONG Syria Charity. C’est une ONG française née en 2011 avec les événements tragiques qui ont frappé la Syrie. Nous travaillons dans le domaine humanitaire et médical, exclusivement – et c’est un choix – à l’intérieur de la Syrie. Nous sommes présents dans les zones les plus reculées et surtout les zones sous blocus et embargo. Je pense au camp al-Yarmouk dans la banlieue de Damas, à Daraya, à la banlieue de Homs, à Alep qui aujourd’hui vit un véritable drame. Nous avons quatre axes d’intervention. Le premier, c’est la partie sécurité alimentaire. Il consiste à distribuer des colis alimentaires dans les zones que j’ai évoquées. Le deuxième, c’est la protection de l’enfance. Nous avons un programme de parrainage d’orphelins, réparti sur toute la Syrie. Le troisième est le volet médical : des ambulances, qui travaillent notamment à l’intérieur d’Alep mais aussi dans d’autres zones, ainsi qu’un hôpital gynécologique et pédiatrique. Le dernier axe, ce sont les projets de développement, notamment des lignes de production de pain qui avaient été lancées en 2013.

« Des conditions inimaginables pour le XXIème siècle »

JI : Pouvez-vous nous parler plus précisément de la situation d’Alep ?

AM : Il faut savoir qu’Alep est la quatrième ville la plus ancienne de l’histoire de l’humanité qui est encore habitée. C’est une ville qui fait partie du patrimoine de l’humanité tout entière et aujourd’hui cette ville est en train d’être complètement détruite, par les machines de guerre que sont la Russie et le régime syrien. Leurs avions sont en train de raser totalement la ville, notamment sa partie est, qui est hors de contrôle du régime syrien. On vit un véritable drame humanitaire. Il y a environ 275 000 personnes civiles qui sont coincées à l’intérieur de la ville. Ils sont encerclés. Aujourd’hui, ces gens-là manquent de tout. Ils manquent de médicaments, de nourriture, n’ont accès ni à l’eau, ni à l’électricité. Ils vivent dans des conditions qui sont juste inimaginables pour le XXIème siècle. Les bombardements sont omniprésents chaque jour. Des bombardements avec des nouvelles armes, qu’on n’avait jamais vu jusqu’à présent, en tout cas pas en Syrie : des bombes au phosphore, des bombes à fragmentation, des bombes anti-bunkers qui s’enfoncent très profondément dans le sol et sont capables de détruire un immeuble de six étages, en condamnant toutes les personnes qui se trouvent à l’intérieur. Voilà aujourd’hui la situation à Alep.

JI : La plupart des armes évoquées sont interdites par les conventions internationales, c’est exact ?

AM : Bien sûr. Mais aujourd’hui ces conventions sont simplement de la rhétorique et de la théorie, qui ne s’appliquent pas à la Syrie en général et à Alep en particulier.

JI : Y-a-t-il eu des rapports des Nations unies sur la situation ?

AM : Syria Charity est partenaire des Nations unies. Nous, et de nombreuses autres ONG comme la SMAS et la SEMA, avons communiqué des dizaines – voire des centaines – de rapports mettant en cause l’utilisation d’armes au phosphore, d’armes anti-bunker, d’armes au napalm, d’armes chimiques. À ce niveau-là, ça été documenté et re-documenté. Le problème n’est pas là. Aujourd’hui, toutes les preuves sont présentes. Simplement, il n’y absolument aucune volonté politique de mettre fin à cette tragédie.

« Aucune possibilité de quitter la ville »

JI : Comment fait-on pour apporter du matériel dans une zone enclavée comme Alep ?

AM : Nous fonctionnons de plusieurs façons. D’une part, pour chaque zone concernée, il existe des réseaux de passeurs qui se mettent en place. Ils font rentrer [des hommes et du matériel] par des tunnels et autres passages plus ou moins dangereux et pas forcément connus par les personnes qui font le blocus. D’autre part, en particulier pour Alep, on vit sur les réserves qui ont été faites à l’époque où la ville n’était pas encerclée. Le blocus s’est fait petit à petit et nous avons eu le temps de stocker du carburant, des médicaments, quelques denrées non-périssables. C’est comme cela qu’aujourd’hui, nous pouvons encore fournir de l’aide humanitaire. Dans d’autres zones, nous achetons directement sur place. On peut transférer l’argent à l’intérieur de ces zones et ensuite acheter la nourriture et les médicaments sur place à des commerçants avec leurs propres réseaux souterrains. C’est comme ça que les habitants survivent, mais c’est extrêmement limité. Nous avons par exemple répertorié, dans la province de Madaya, 65 cas de personnes mortes de malnutrition sévère. Ces réserves permettent donc de tenir un petit peu mais pas de vivre correctement. Loin de là.

JI : Avez-vous des solutions pour permettre à la population de quitter Alep malgré le blocus ?

AM : Aujourd’hui il n’y a aucune possibilité de quitter la ville d’Alep. Quelques personnes ont réussi mais cela a été extrêmement difficile. Elles se comptent sur les doigts de la main. Ceux qui tentent de partir sont des cibles pour tous les snipers. Il est quasiment impossible de sortir de la ville.

JI : Y-a-t-il dans Alep des militaires rebelles qui se mélangent volontairement à la population civile ?

AM : Il y a actuellement 275 000 civils à l’intérieur d’Alep. Supposons qu’il y ait 1000, 2000 ou 3000 combattants rebelles – peu importe. Est-ce que cela justifie d’enfermer une telle population civile, qui n’a rien demandé, juste pour venir à bout de ces militaires ? Pour moi, absolument pas. La présence de ces militaires est une excuse mise en avant pour justifier des crimes de guerre. Les civils sont en train d’être exterminés. Ils sont bombardés jour et nuit. Les bombes qui sont lâchées ne font malheureusement pas la différence entre un militaire, un civil, une femme ou un enfant, quelqu’un pro ou anti-régime, de gauche ou de droite. Aujourd’hui, la situation, c’est une politique de terre brûlée qui ne fait la différence entre personne.

JI : Vous communiquez sur les réseaux sociaux en publiant des images parfois difficiles, que beaucoup de médias occidentaux ne se permettraient pas de diffuser. Pouvez-vous expliquer ce choix de communication ?

AM : C’est un choix totalement revendiqué et assumé. Nous parlons d’événements qui se situent à 3 000 kilomètres de la France. Les gens des autres pays ont malgré tout beaucoup de soucis aussi, ils ne vivent pas forcément dans des situations très aisées. Nous revendiquons le fait de choquer des gens pour les amener à s’intéresser à la situation syrienne. Si nous ne le faisions pas, personne ne prendrait le temps de s’intéresser à cette cause humanitaire. Nous montrons la réalité telle quelle, sans chercher à l’embellir, sans euphémisme. Simplement la réalité. Et encore ! Nous édulcorons énormément. Nous y avons été forcés par la présence de nombreux mineurs qui suivent la page Facebook de Syria Charity.

« Remettre la question humanitaire au centre »

JI : Pouvez-vous nous dire quelques mots de Mohammad Alaa Aljaleel, votre secouriste qui a été nommé pour le prix Nobel de la paix, finalement obtenu par le président colombien Juan Manuel Santos ?

AM : Mohammad Alaa est le secouriste le plus courageux avec qui nous ayons eu l’occasion de travailler. Dès l’instant où il repère un avion dans le ciel, il prend son ambulance et va directement à sa poursuite. S’il n’arrive pas le premier sur les lieux du bombardement, il s’en retrouvera extrêmement triste. C’est quelqu’un qui travaille avec nous depuis les premières heures de Syria Charity. Il est aujourd’hui à l’intérieur de la ville d’Alep. Il fait un travail extraordinaire avec des moyens complètement rudimentaires. C’est un véritable honneur pour Syria Charity de le compter parmi nous. Je suis très heureux de cette nomination. Je souhaite de tout mon cœur qu’il puisse accéder un jour au prix Nobel de la paix, parce qu’il le mérite. Il est aussi très porté sur le bien-être des animaux. Il a beaucoup de chats, qu’il soigne, qu’il nourrit. En plus de sauver des humains, il prend énormément soin des animaux. C’est un véritable humaniste.

JI : Avez-vous une position politique sur la situation ?

AM : La question syrienne a été minée, plombée, par les intérêts politiques de tel ou tel belligérant. Nous cherchons à remettre la question humanitaire au centre du débat. Cela ne nous empêche pas de dénoncer lorsqu’un des belligérants, quel qu’il soit, commet des exactions. C’est notre engagement. Ce sont les calculs politiciens qui ont amenés la Syrie dans la situation catastrophique qu’elle vit actuellement. Ce qui nous intéresse, c’est de porter assistance aux populations civiles et aussi dénoncer les crimes.

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