Alexandre Chartrand : « le désir démocratique habite la majorité des Catalans »

Interview menée dans le cadre de l’édition 2019 du festival Ojoloco, à Grenoble. 

Peintre et cinéaste québecois, Alexandre Chartrand s’est immiscé au plus près des revendications indépendantistes des Catalans, en octobre 2017. Après un premier documentaire sur le sujet en 2016, ce jeune réalisateur humaniste revient sur le devant de la scène pour défendre une cause qui lui est chère.

Le journal International : À l’heure de l’ouverture des procès contre les indépendantistes Catalans, quel est votre ressenti ?

Alexandre Chartrand : Je suis très attentif à ce qui se déroule actuellement en Catalogne, avec l’ouverture des procès contre les leaders indépendantistes à Madrid. J’ai bien peur que le processus judiciaire qu’ils subissent ne soit biaisé et je crains qu’ils écopent tous de lourdes peines. Tous, à part Santi Vila, qui a nié que ce qui s’est déroulé en Catalogne le 1er octobre 2017 ait été un référendum. C’est ce que le tribunal espagnol semble rechercher, une sorte de négation de leurs idéaux de la part des organisateurs du vote. On les accuse d’avoir causé des violences, alors que la seule véritable violence qui s’est exercée entre septembre et octobre 2017 fut causée par les policiers espagnols dépêchés par Madrid en Catalogne. Les forces de l’ordre s’en sont pris violemment aux citoyens venus déposer des bulletins de vote dans des urnes. Tout autre accusation de violence envers les organisateurs du vote est frauduleuse, parce que non démontrable.

On a bien vu, avec le mouvement des Gilets jaunes en France, à quoi pouvait ressembler la violence de manifestations déchaînées : voitures incendiées, vitrines fracassées, affrontements avec la police. Rien de tout ça ne s’est produit en Catalogne entre septembre et octobre 2017. On retient 9 personnes en prison depuis près de 500 jours sous des chefs de rébellion et de sédition, qui sont pourtant des crimes qui se définissent par des gestes violents.

JI : Après l’annulation du référendum d’octobre 2017, avez-vous craint un essoufflement ou une démotivation des Catalans ?

AC : J’avais peur que les Catalans perdent espoir et qu’ils abandonnent l’idée de créer une nouvelle république européenne, mais en voyant l’ampleur de la grève générale qu’ils ont tenu le 21 février dernier, je crois que le mouvement est bien vivant et va le rester. Je souhaiterais voir une plus grande ouverture de la part de Madrid afin de trouver un terrain d’entente et permettre la tenue d’un vote sur la question. Pour l’instant, il n’y a eu que des sondages qui dépeignent un peu faussement la découpe des opinions, étant donné que les pro-indépendance ne dépassent que rarement les 50%, mais de l’autre côté, ceux qui s’opposent à l’indépendance ne représentent jamais beaucoup plus de 40 à 42% des gens sondés. Dans le cas d’un référendum, le cumul des votes ne laissera pas de place aux « peut-être » et aux indécis, ce qui permettra de trancher le débat, comme ce fut le cas au Québec en 1980 puis en 1995. Oui, il s’agit d’un sujet hautement polarisant et controversé. Mais ce n’est pas en mettant le couvercle sur la marmite qu’on réglera quoi que ce soit.

Le sentiment d’aliénation des Catalans au sein de l’Espagne est bien réel et de plus en plus exacerbé, comme ce fut le cas au début des années 1990 au Québec. Avec les élections espagnoles qui approchent et la nouvelle alliance de la droite qui se dessine à l’horizon, à l’instar de la présence du parti d’extrême-droite Vox dans une alliance tripartite en Andalousie, j’ai bien peur que les Catalans ne se fassent à nouveau muselés, avec une application de l’article 155 qui permet la mise sous tutelle du parlement catalan et la nomination des ministres directement par Madrid.

JI : Envisagez-vous un troisième film pour dépeindre ces nouvelles réalités ?

AC : C’est certain qu’après deux films sur le sujet, je caresse l’idée de compléter ma trilogie catalane avec un nouveau chapitre. Mais c’est un peu à contrecœur que je l’envisage, étant donné la mauvaise tournure des événements pour plusieurs indépendantistes catalans que je considère comme des amis. L’emprisonnement ou l’exil n’annonce rien de bon pour la démocratie espagnole. Plutôt un amer souvenir d’une époque qu’on croyait révolue.

JI : Si nous devions retenir qu’une seule chose d’Avec un sourire la Révolution, quelle devrait-elle être ?

AC : Ce qu’on doit retenir d’AUSLR, c’est le désir démocratique qui habite la grande majorité des Catalans. Car peu importe s’ils veulent voter Oui ou Non à leur indépendance, plus de 80% des Catalans souhaitent la tenue d’un véritable référendum, légal et reconnu par l’État central. Ils souhaitent que tous puissent se prononcer sur la question, peu importe leur allégeance. Et beaucoup sont prêts à mettre leur propre sécurité physique en jeu afin de garantir la tenue d’un vote. Le tout, sans incendier de véhicule de police ni briser des vitrines. Pacifiquement. C’est cet élan de démocratie qui rend AUSLR si percutant parce qu’il est réprimé brutalement et injustement.

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