Algérie : l’heure du renouveau politique ?

Depuis le 22 février, les manifestations contre la présidence du clan Bouteflika réunissent des milliers. Elles occupent les discussions de tous les Algériens, qu’elles prennent place dans la diaspora ou au sein du pays. Elles inquiètent, elles fascinent, elles suscitent de l’espoir, en bref, elles ne laissent personne indifférent. Décryptage. 

Jusqu’à quelques jours encore, avant l’annonce de renoncement électoral d’Abdelaziz Bouteflika, des milliers d’Algériens étaient sortis dans les rues pour manifester leur désaccord avec la candidature et donc la réélection certaine d’Abdelaziz Bouteflika pour un 5ème mandat. 

Depuis avril 1999, l’Algérie n’a connu aucun autre chef d’état. Après deux mandats consécutifs, il fait modifier la constitution, limitant à l’époque à deux quinquennats l’exercice du pouvoir. Victime d’un accident vasculaire cérébral en 2013 qui l’a sévèrement affaibli, son état de santé s’est fortement dégradé depuis, diminuant ses capacités physiques et oratoires. 

1999-2019 : 20 ans au pouvoir. Quel bilan ? 

L’état de santé du pays n’est pas non plus au meilleur de sa forme depuis les vingt dernières années : la croissance recule, le chômage augmente – particulièrement chez les jeunes – le pays est extrêmement dépendant des cours du pétrole, victime d’une corruption endémique. En chiffres, cela donne 11,1% de la population active au chômage et 26,4% chez les 16-24 ans ; 98% d’exportations d’hydrocarbures par l’Algérie alors que ces derniers représentent 33% des recettes de l’État ; État qui importe 98% de ce que le pays consomme en énergie.

En 20 ans au pouvoir, Abdelaziz Bouteflika et ses proches n’ont pas réussi à diversifier l’économie du pays. Cette dépendance extrême au pétrole est préoccupante et rend l’économie fragile, car au moindre crash, c’est l’ensemble du système qui s’effondre. 

En outre, la corruption est un véritable fléau dans le pays et est présente du plus haut niveau de l’État, du service de douanes portuaires en passant par les écoles. Comme le dit Mohamed Sifaoui dans son ouvrage Où va l’Algérie ? et les conséquences pour la France, « depuis 1999 l’Algérie est dirigé par un pouvoir autocratique corrupteur et ultra-corrompu ». Ainsi, selon le classement annuel de l’ONG Transparency International qui évalue un indice de perception de la corruption, l’Algérie est classée 105ème sur 180 pays, en 2018. En comparaison, le Danemark occupe la première place.

Ces chiffres illustrent parfaitement le sentiment général de la population pour qui la moindre démarche administrative ou entrepreneuriale nécessite le versement de pots de vin ou l’appui d’un « contact ». 

Aujourd’hui les Algériens ne veulent plus de ce président invisible, présent en format portrait. Cela fait sept ans, qu’Abdelaziz Bouteflika n’a pas fait de déclaration publique. Pour l’opposition, son incapacité à mener une campagne digne de ce nom parait être un argument évident démontrant son incapacité à gouverner tout court. 

Des gouvernants qui ne représentent plus la majorité de la population

Âgé de 82 ans, le Président actuel fait parti d’une génération qui ne représente plus le pays. Ainsi, 45% de la population a moins de 25 ans. Les jeunes ne se sentent désormais plus représentés par leurs gouvernants. Un véritable sentiment de défiance générale s’est installé entre la population et la classe politique. Les plus jeunes sont davantage motivés par le fait de quitter le pays au plus vite que par le fait de voter.

Le prochain vote justement, devait se tenir le 18 avril prochain. Les manifestations qui ont éclatées le vendredi 22 février et qui se tenaient il y a encore quelques jours dans les principales villes du pays ont été initiées à l’approche de la date limite de dépôt des candidatures, fixée au 3 mars. Le mardi 26 Février, ce sont les étudiants qui ont rejoint le mouvement. 

L’économie, la corruption, et l’absence de perspective d’avenir sont autant de raisons qui expliquent l’élan de milliers d’Algériens dans les rues. Leur principale revendication concernait le refus du 5ème mandat d’Abelaziz Bouteflika. 

L’Algérie est encore très marquée par la guerre civile des années 90, la décennie noire. Les souvenirs sont encore vivaces. La blessure n’est pas encore pansée. Comme le dit Mohamed Sifaoui, c’est une période qui a lourdement et durablement traumatisée la société algérienne. Elle explique l’inertie générale devant les agissements du régime, jusqu’à ce vendredi 22 février du moins.

Une candidature envers et contre tout

Il y a quelques jours encore, le régime en place n’envisageait aucune possibilité de retrait de la vie politique de l’actuel chef de l’Etat. C’est ainsi que Sellal, ancien Premier ministre et ancien directeur de campagne d’Abdelaziz Bouteflika confirmait le dépôt de la candidature de celui dont l’Algérie ne veut plus. 

Hospitalisé à Genève, son état de santé ne lui a pas permis de déposer lui même sa candidature, comme la loi l’exige normalement. C’est donc son nouveau directeur de campagne, Abdelghani Zaalane, qui a déposé son dossier au conseil constitutionnel. 

À défaut de pouvoir se déplacer, le Président a rédigé une lettre dans laquelle il explique avoir entendu le mécontentement des Algériens. Il propose d’abord une solution sous la forme d’un compromis : sous réserve qu’il soit réélu le 18 avril prochain, il avait comme intention de convoquer de nouvelles élections anticipées, sous un an, pour céder définitivement la place.

Cette lettre, qui constitue la première déclaration du président depuis les premières manifestations du 22 février, a été vue par certains comme un tour de passe-passe destiné à amadouer la population et à apaiser les esprits jusqu’aux prochaines élections.  D’autres, au contraire y ont vu dans un premier signe de fléchissement du pouvoir. C’est en effet la première fois qu’Abdelaziz Bouteflika évoque la possibilité d’un avenir où il n’est pas candidat à sa réélection. 

Une opposition quasiment inexistante

Sept autres candidats ont, comme Abelaziz Bouteflika, déposés leurs candidatures ce dimanche 3 mars. Ali Ghediri, Rachid Nekkaz, Mahfoud Adoul, Abdelkader Bengrina, Ali Zeghoud et enfin Abdehakim Hamadi. Aucun ne constituait à ce jour une menace sérieuse à la réélection du président sortant. 

Certains candidats d’opposition ont, quant à eux, décidé de boycotter ces élections. Ali Benflis, par exemple, dénonce une escroquerie à grande échelle. Son parti Talaie El Hourriyet déclare que cette lettre « n’est manifestement pas la sienne ». Elle est, toujours selon son parti, « au fond comme dans la forme, un nouveau défi inacceptable et une provocation supplémentaire inqualifiable ». 

Ali Benflis était le principal adversaire de Bouteflika aux présidentielles de 2004, puis à celles de  2014. Il affirme dans une déclaration transmise à l’Agence France Presse, que le scrutin du 18 avril n’a plus  « ni sens ni raison d’être » étant donné la contestation actuelle en Algérie. 

11 mars 2019, un retournement de situation inattendu

Toutefois, les règles du jeu ont récemment changés. Le 11 mars 2019, à nouveau par le biais d’une lettre, l’actuel chef de l’État algérien s’est adressé à sa population. L’annonce est un véritable coup de théâtre : Abdelaziz Bouteflika annonce son désistement à sa  propre réélection. Il fait savoir qu’il ne se sera pas candidat à l’élection présidentielle du 18 avril prochain. Plus encore, l’élection est finalement reportée à un moment indéterminé. Il n’y aura pas de 5ème mandat.

À l’annonce de ce retrait, les rues ont de nouveau été investies, mais dans une liesse populaire cette fois.

Les sentiments sont tout de même mitigés au soir de cette annonce. Abdelaziz Bouteflika n’est en effet que la partie visible de l’iceberg. Il fédère un véritable clan autour de lui. L’entourage peut se substituer au chef de l’État et ne rien changer politiquement. Les prochains jours seront donc déterminants quant à l’évolution des événements.

Une volonté de changement, sans affrontements

Les manifestations continuent donc, avec un objectif différent, mais restent pacifiques. Les Algériens ne recherchent pas le conflit. Ils défendent la démocratie. Hommes, femmes, jeunes et moins jeunes… ils ont tous décidé de sortir pour faire entendre leur voix. Sur Twitter,  la jeunesse algérienne est portée par un véritable espoir de changement comme l’illustre ce tweet de Lalla Morjana:

Un autre tweet, de Leila Berratto cette fois, qui date du 6 mars, montre un esprit d’organisation et indique l’existence d’une lutte réfléchie.  

La situation est arrivée à un point de non retour et la question dans tous les esprits est la suivante : quel avenir pour l’Algérie ? Différentes situations sont possibles, l’issue dépendra de 2 facteurs principaux, la détermination et la volonté de changement du peuple ainsi que la coopération du régime. 

Guerre civile comme en Libye ou en Syrie ? Transition démocratique comme en Tunisie ? Les Algériens ne veulent pas voir leur destin comparé à celui d’autres nations, ils veulent continuer à écrire leur propre histoire. 

Photo de bannière. Elbhé

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