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Arctique : basses tensions sous les hautes latitudes

Alors que le climat s’immisce désormais au cœur des négociations internationales, l’Arctique devient une zone stratégique cruciale. Symbole d’un environnement fragile en proie au réchauffement de l’atmosphère, elle réunit certaines des plus grandes puissances du monde (Union européenne, États-Unis et Russie entre autres). Les enjeux y sont nombreux et de plus en plus de rencontres diplomatiques et de sommets internationaux s’y tiennent. Pour exemple, la visite en mai dernier de Donald Tusk, Président du Conseil européen, à Illulissat, au Groenland.

La zone est difficile à définir géographiquement puisque son unité se crée essentiellement par le climat qui y règne. Elle regroupe huit États : Islande, Finlande, Suède, Russie, États-Unis, Canada, Norvège et Danemark, dont seuls les 5 derniers y ont un littoral, et donc une zone maritime exclusive. Les enjeux énergétiques et environnementaux masquent facilement une atmosphère politique pourtant relativement apaisée, mais la fonte des glaces et l’absence de cadre juridique clairement défini rend cet équilibre fragile.

Régions administratives de l'Arctique. Crédit : Compiled by Winfried K. Dallmann, Norwegian Polar Institute / Arctic Council

Régions administratives de l’Arctique. Crédit : Compiled by Winfried K. Dallmann, Norwegian Polar Institute / Arctic Council

LA QUADRATURE DU CERCLE ARCTIQUE

L’Arctique est une zone clef aussi bien en terme de gouvernance internationale que de lutte contre le réchauffement climatique. C’est un environnement encore relativement épargné par les pollutions humaines, mais fragile et hautement symbolique. Lorsque l’on parle de dérèglement climatique, le sens commun voit souvent la fonte des glaces et les ours polaires en voie de disparition. La zone est sur le front face au climat, à la fois parce qu’elle recueille une quantité inestimable d’espèces sauvages protégées et parce qu’elle subit le réchauffement du climat plus vite que le reste du globe. Si l’hémisphère sud pâtit plus que le nord du dérèglement climatique, on estime que la zone arctique se réchauffe deux à quatre fois plus vite que la moyenne du reste du globe !

Problème, l’Arctique est aussi une zone riche de multiples ressources : hydrocarbures, minéraux, métaux, terres rares… mais aussi ressources halieutiques abondantes. Dans un rapport de l’USGS de 2008 faisant foi encore aujourd’hui, on estime que la zone contient 29 % des réserves mondiales de gaz et 10 % des réserves de pétrole. La région se prête aussi bien aux explorations scientifiques – de nombreux pays, même éloignés, comme l’Inde, y tiennent des bases de recherches – qu’aux exploitations énergétiques ou minières. La fonte des glaces, ironiquement, permet un meilleur accès à ces ressources et donc une augmentation de ces exploitations.

Crédit : Université de Laval / CERI

Crédit : Université de Laval / CERI

C’est dans ce contexte qu’au début des années 2000, l’ONU, via la Commission des Limites, a accordé aux États côtiers la possibilité de déposer des recours pour l’extension de leur zone de souveraineté maritime – définie par la Convention de Montego bay de 1986. La Russie et le Canada, surtout, mais aussi le Danemark – implanté en Arctique grâce au Groenland – et la Norvège ont donc soumis à ladite commission leurs revendications, tenant compte de leur plateau continental respectif – ces revendications étant parfois totalement irréalistes comme dans le cas de la Russie qui estimait avoir un droit de souveraineté total sur le pôle Nord.

On observe donc un caractère quasi-schizophrénique de la part d’États comme la Norvège ou le Canada, dont on ne peut douter qu’ils se préoccupent réellement du changement climatique ou des risques de marée noire, mais dont l’économie repose en grande partie sur l’exploitation et l’exportation d’hydrocarbures. Assurer leur souveraineté et l’accès à ces ressources est donc crucial pour eux, bien que totalement contradictoire.

UNE ZONE DE GOUVERNANCE APAISÉE…

En réalité, et malgré quelques coups d’éclats comme un drapeau russe planté au pôle Nord en 2007, ces revendications territoriales sont pour la plupart réglées à l’amiable entre les États comme ce fût le cas entre la Norvège et la Russie concernant l’archipel du Svalbard. Quelques différends demeurent comme la souveraineté de l’île de Hans – que le Canada et le Danemark revendiquent – ou le statut des eaux au nord du Canada. Sur ce dernier point, le contentieux se maintient depuis les années 1970 avec les États-Unis qui revendiquent avant tout une totale liberté de circulation pour leurs navires militaires – comme sur tous les autres océans – alors que le Canada estime qu’il s’agit là d’eaux intérieures.

Aucun cadre juridique contraignant ne permet de réguler les relations dans la région. Malgré tout, le Conseil de l’Arctique, qui agit comme un forum, permet de réunir autour d’une même table l’ensemble des acteurs concernés, ainsi qu’un certain nombre d’États observateurs, comme la France, l’Italie et l’Allemagne, mais aussi la Chine, l’Inde ou encore Singapour. D’autres institutions comme le Conseil Nordique ou le Conseil Euro-Arctique de Barents offrent des cadres de discussion formelle aux puissances locales et autant d’occasions de coopérer. On se rend d’ailleurs bien compte que malgré un passif lourd entre la Russie et le reste des pays de la zone – tous rattachés à l’OTAN – la région est plus propice à la coopération qu’à l’affrontement. Les sanctions prises envers la Russie après l’invasion de la Crimée n’ont d’ailleurs eu aucun impact dessus et Moscou continue de coopérer volontiers avec ses alliés de l’Ouest, y compris militairement, avec la Norvège notamment en 2010 et 2011.

… MAIS UN ÉQUILIBRE FRAGILE

Toutefois, deux éléments peuvent venir chahuter cet équilibre des forces. Le premier, assez redondant dans l’exercice des relations internationales, concerne l’ingérence de la zone et les représentations que l’on se fait de l’espace arctique. Pour les États du G5 arctique – c’est à dire les cinq États côtiers – le respect de la souveraineté dans la région est crucial et l’intérêt démontré par certaines puissances extérieures comme la Chine a pu apparaître comme une menace. Pour ce groupe, la tentation est grande de s’approprier l’espace arctique qui s’ouvre à eux.

La déclaration conjointe d’Illulissat de 2008 – qui excluait les trois autres États de la zone ainsi que les membres observateurs du Conseil de l’Arctique – a tendu à la prouver. Ils s’engageaient alors à régler de façon pacifique et concertée leurs différends mutuels, se gardant ainsi d’une forme d’universalisation de la zone qu’un régime onusien, par exemple, aurait pu représenter. Il en est allé de même pour un projet de gestion commune de la pêche. Ces rencontres à cinq, qui pourraient apparaître aux yeux des États lésés de la zone comme une forme de privatisation de l’Arctique, ne semblent plus devoir se reproduire. C’est notamment dû à la montée en puissance du Conseil de l’Arctique, mais aussi en raison du manque d’unité de ce G5.

L’autre risque à long terme pour l’équilibre de la région concerne l’ouverture possible des routes maritimes du Nord-Ouest (par le Canada) et du Nord-Est (par la Russie). D’une part, cela implique d’ores et déjà de régler les différends concernant le statut des eaux au nord du Canada. Mais surtout, l’ouverture potentielle de ces routes pourrait amener à redéfinir les espaces de souveraineté dans la zone, et notamment le statut des détroits. Si certains États, comme l’Islande, y voient l’opportunité de solidifier leur position dans le commerce international, d’autres craignent avant tout pour l’environnement local. C’est notamment le cas du Canada. Le risque y est d’autant plus grand que le littoral est escarpé et qu’on n’y trouve guère d’infrastructure portuaire…

Malgré la fonte des glaces qui ouvre ces voies maritimes une courte partie de l’année, il faut garder à l’esprit qu’elles sont loin d’être pleinement exploitables. Même en période estivale, lorsque la banquise diminue suffisamment, les growlers dérivant peuvent provoquer des naufrages – ce qui, bien-sûr, entraîne des surprimes d’assurance. Il faut donc non seulement construire des navires plus solides, donc plus coûteux, mais aussi réduire la vitesse de transit pour améliorer la manœuvrabilité. Enfin, l’ensemble de ces facteurs rappelle aussi que le transit mondial repose sur la ponctualité et ces routes n’offriront pas de garanties suffisantes pour le commerce avant encore plusieurs décennies. En espérant que d’ici là, la lutte contre le dérèglement climatique aura pris un autre tour…

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