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Au Brésil, un coup d’État de velours

Mercredi 11 mai, Dilma Rousseff verra très probablement son mandat de chef d’État suspendu. La Présidente du Brésil est visée par une procédure de destitution. Une manœuvre politique dirigée par la droite que certains dénoncent comme un coup d’État institutionnel, mené avec l’assentiment bruyant de la bourgeoisie, des milieux d’affaires et du système médiatique.

À moins d’un retournement de situation de dernière minute, le destin de Dilma Rousseff semble scellé. La présidente de la République fédérative du Brésil voit en effet son mandat remis en cause par une procédure de destitution lancée en décembre dernier. Le 11 mai, le Sénat, dominé par l’opposition, devra valider à la majorité simple l’impeachment déjà approuvé par les députés, à la majorité qualifiée des deux tiers, le 17 avril dernier. Comment la dirigeante de gauche s’est-elle retrouvée dans cette situation ? Elle martèle qu’elle est visée par un « coup d’État à l’apparence d’un processus légal » dirigé par la droite. Son mentor Luiz Inácio Lula da Silva, dit « Lula », président du pays de 2003 à 2011, ne dit pas autre chose, quand il affirme devant ses partisans à Saõ Paulo : « Nous n’allons pas accepter qu’il y ait un coup d’État au Brésil ! » Si les opposants au gouvernement et les médias dominants raillent cette rhétorique du coup d’État, jugée excessive, la situation mérite d’être examinée plus sérieusement. Au Brésil comme à l’étranger, des voix discordantes tentent de démontrer que Dilma Rousseff et son camp sont effectivement victimes d’une manœuvre  politique à la limite de la légalité, un dangereux signal pour la démocratie du plus grand pays d’Amérique latine.

À LA MANŒUVRE, UNE DROITE CORROMPUE

Il convient de rappeler qui veut renverser de son trône la présidente du Brésil. C’est Eduardo Cunha, le président du Congrès des députés, qui a lancé en décembre 2015, avec d’autres députés et sous le conseil de juristes, la procédure de destitution. La raison invoquée ? Un supposé « crime de responsabilité », l’un des motifs de destitution prévus par la Constitution, qu’aurait commis la présidente en ayant recours à un « pédalage budgétaire », c’est-à-dire la comptabilisation d’emprunts aux banques publiques un an en retard, en 2014, à la veille de sa réélection, et en 2015.

Une pratique à laquelle ont eu recours de nombreux présidents avant Dilma Rousseff, comme la principale intéressée s’évertue à le rappeler, quoique dans de moindres proportions. En effet, ceux-ci n’avaient jamais été confrontés à une récession de l’ampleur de celle qui touche aujourd’hui le pays. Que l’accusation de crime de responsabilité soit fondée ou non, la présidente n’est pas accusée d’avoir abusé de ses fonctions pour son enrichissement personnel. Contrairement à Eduardo Cunha, inculpé de corruption dans le cadre du scandale Petrobras. Cette affaire, mise au jour en 2014, a révélé l’existence d’un vaste système de corruption passant par le géant public pétrolier Petrobras, qui versait des rétributions excessives à des entreprises de construction en échange de pots-de-vin empochés par des politiciens. Une cinquantaine de personnalités politiques et des milliards de dollars seraient impliqués.

Les personnalités mises en cause sont issues de diverses formations politiques, du Parti des travailleurs (PT), le parti de la Présidente, mais aussi du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), le mouvement de droite dont sont membres Eduardo Cunha et Michel Temer, vice-président du gouvernement, tous deux cités dans ce retentissant scandale de corruption. Or ce dernier, qui a demandé aux membres de son parti de démissionner du gouvernement en anticipation d’une probable destitution de la Présidente, est précisément celui qui succèderait automatiquement à la dirigeante déchue, pour une période de six mois. Pendant cent quatre-vingts jours, le pouvoir serait donc occupé par un dirigeant à la cote de popularité bien plus basse que celle de la Présidente, déjà historiquement faible. Pourtant, selon de récents sondages, le PT demeure en tête des intentions de vote : en cas de nouvelles élections législatives, le parti de Lula, qui a annoncé son intention de se présenter à la succession de Dilma Rousseff, arriverait en tête avec 31 % des voix.

Eux-mêmes impliqués, les cadres du PMDB ne peuvent utiliser l’inculpation de certains membres du PT dans le scandale Petrobras pour renverser la présidente, selon Ricardo Peñafiel, chercheur au Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine (Gripal) à l’UQAM au Québec. « Alors, [ils] se concentrent sur cette histoire de maquillage du déficit fiscal », affirme-t-il. L’objectif d’une telle manœuvre est de chasser la gauche du pouvoir, qu’elle occupe depuis treize ans, trop longtemps aux yeux d’une droite impatiente de déconstruire les politiques sociales et les avancées progressistes. « Dilma Rousseff fait face à un règlement de compte politique », note Gaspard Estrada, directeur exécutif de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc) de Sciences Po Paris. Il rappelle qu’en 2003, Lula avait lui aussi été visé par une procédure de destitution initiée par la droite. Or, à l’époque, le président jouissait d’un contexte économique favorable et d’une popularité auprès des classes populaires conquises par ses politiques sociales, ce qui lui avait permis de résister. Une situation que ne connaît pas aujourd’hui Dilma Rousseff.

 

UNE VERSION MODERNE DU COUP D’ÉTAT

Les termes de « coup d’État » sont très connotés en France, d’où une certaine réticence à accepter leur emploi pour qualifier la situation politique au Brésil, comme  le souligne Vanessa Oliveira, journaliste brésilienne et doctorante en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris VIII et membre du Mouvement démocratique du 18 mars (MD18). Ils renvoient en effet aux violents coups d’État militaires qui ont touché les pays d’Amérique latine, dont le Brésil, dans les années 1960 et 1970, le plus souvent avec l’appui de la CIA. Or, selon Vanessa Oliveira, des procédures plus légales, institutionnelles, suffisent aujourd’hui à démettre un gouvernement démocratiquement élu pour des raisons purement politiciennes.

 

Crédit : Tang'

Crédit : Tang’

Le coup d’État qui a eu lieu en 2009 au Honduras, au cours duquel l’armée avait été soutenue par la Cour suprême et le Congrès, en est un exemple criant. À l’époque, le président Manuel Zelaya, initialement libéral, s’était mis à dos l’oligarchie et la bourgeoisie honduriennes en amorçant un rapprochement avec le gouvernement socialiste du président vénézuélien de l’époque Hugo Chávez. Or, l’offensive en cours contre la Présidente brésilienne de gauche semble, là aussi, recevoir un soutien sans faille des milieux d’affaires et des classes aisées.

 

DES PROTESTATIONS BOURGEOISES

La manœuvre politique de la droite est soutenue par des milliers de personnes défilant dans les rues, supérieures en nombre à celles qui défilent pour soutenir la Présidente. Chercheur au Centre tricontinental (Cetri) en Belgique, Laurent Delcourt a publié dans Le Monde diplomatique du mois de mai un article intitulé « Printemps trompeur au Brésil  », dans lequel il se penche sur la sociologie de ces manifestants. Ceux-ci sont majoritairement blancs – dans un pays largement multiethnique, où les ethnies non blanches sont les premières atteintes par la pauvreté –, titulaires d’un diplôme d’études supérieures, et appartiennent aux couches les plus aisées de la population, « bref, à l’élite de la société brésilienne ». Comme en fait part le journal Zero Hora, quotidien pourtant libéral-conservateur, 40 % d’entre eux gagnent dix fois le salaire minimum, et 76 % ont voté pour le candidat de droite Aéco Neves lors de l’élection présidentielle de 2014.

Les slogans que l’on peut entendre dans ces rassemblements fournissent des indices supplémentaires sur la classe sociale dont sont issus ceux qui prennent la rue pour renverser la Présidente : protestations contre le niveau des impôts, les politiques de redistribution, les services publics, notamment l’enseignement et les transports, toutes les politiques mises en place par la gauche y passent. Pour Laurent Delcourt, ce mouvement protestataire « évoque davantage les « marches de la famille avec Dieu et pour la liberté » qui avaient précédé le coup d’État de 1964 qu’un réveil citoyen et démocratique. À l’époque, ces marches s’opposaient aux réformes progressistes du président João Goulart, accusé de conspiration communiste. Aujourd’hui, l’objectif, derrière le combat contre la corruption, est d’abattre le PT et d’enterrer les (maigres) acquis du « lulisme » ».

Les principaux médias brésiliens mènent une campagne explicite contre Lula et le Parti des travailleurs, appelant même en une à manifester contre le gouvernement, comme en témoigne Luís Carlos, ancien journaliste du quotidien national O Globo. Ils concentrent leurs enquêtes sur la corruption sur les cadres du PT, minimisant l’implication des partis de droite. Ainsi, les médias font de la procédure de destitution une offensive authentiquement démocratique contre la corruption, passant sous silence l’identité des initiateurs de la procédure et leurs intentions. Cette vision biaisée et partielle de la réalité est abondamment reprise par les médias étrangers. Un tel traitement médiatique guère étonnant lorsque l’on sait que 70 % des médias brésiliens sont détenus par six riches familles, toutes proches des partis de droite. Mais le système médiatique est loin d’être le seul problème systémique qui touche le Brésil. Le pays est prisonnier d’un ensemble de systèmes arrivés à bout de souffle qui lui maintiennent la tête sous l’eau.

 

UNE CRISE DE SYSTÈME(S)

Avant que la procédure de destitution de Dilma Rousseff s’impose au centre de la scène politique, les Brésiliens étaient déjà dans la rue, et ce depuis plusieurs années. Leur sociologie était bien plus diverse, et leurs motifs d’indignation clairement affichés : non seulement la corruption généralisée révélée par le scandale Petrobras, mais aussi les politiques d’austérité mises en place par Dilma Rousseff depuis sa réélection en 2014, en réaction à la profonde récession que connaît le Brésil. Des politiques qui ont en particulier causé un manque d’investissement dans les services publics.

 

Dilma Rousseff. Crédit Muriel Epailly

Dilma Rousseff. Crédit Muriel Epailly

Martine Droulers, directrice de recherche émérite au CNRS et spécialiste du Brésil, souligne le rôle joué dans le climat social de plus en plus tendu par les nouvelles divisions créées par les politiques de redistribution du PT, qui ont sorti des dizaines de millions de Brésiliens de la pauvreté : « Il y a des clivages au sein de la vaste classe moyenne du Brésil, entre les plus démunis et ceux, de plus en plus nombreux, qui ont davantage accès aux biens de consommation. La demande en services publics se fait plus pressante. Les Brésiliens sont notamment insatisfaits de leurs transports publics ». La chercheuse estime que la croissance économique du pays a commencé à chuter en 2012-2013 à la suite de mauvais choix gouvernementaux en matière de politique énergétique, favorisant une exploitation coûteuse du pétrole, dont les cours ont connu depuis une chute libre. Dilma Rousseff serait le « bouc émissaire » politique dans un contexte économique extrêmement difficile. Pourtant, la Présidente « compte parmi les responsables politiques brésiliens les moins corrompus », et s’est montrée beaucoup plus intransigeante face à la corruption, donnant davantage de moyens à la police et à la justice, que ses prédécesseurs de droite.

La corruption est en effet profondément inscrite dans les gènes du système politique brésilien : selon l’ONG Transparency International, près de 60 % des membres de la classe politique font l’objet de poursuites judiciaires, principalement pour corruption. De même, sur les soixante-cinq membres de la commission parlementaire chargée d’encadrer la procédure de destitution, trente-six sont ou ont été visés par des poursuites pour des faits de corruption. Cette situation laisse penser que la crise politique qui travers le pays trouve ses racines dans le système politique lui-même.

Les Brésiliens eux-mêmes semblent ressentir un besoin de renouvellement démocratique. Selon un sondage Ibope paru la semaine dernière, 62 % des Brésiliens pensent que la crise politique serait résolue avec la démission de Dilma Rousseff et de Michel Temer, et l’organisation d’élections législatives anticipées, une option qu’a d’ailleurs évoquée la Présidente, quelques jours avant sa probable destitution. Le chercheur Ricardo Peñafiel va même plus loin : « Dilma Rousseff pourrait déclencher des élections et proposer une nouvelle Constitution, en faisant valoir que c’est ce qu’il faut pour régler une crise engendrée par un problème institutionnel généralisé. Des élections et une nouvelle Constitution calmeraient la rue. Un processus constitutionnel permet à l’ensemble des acteurs – et non pas uniquement aux représentants politiques, qui eux sont non seulement corrompus, mais n’ont plus aucune légitimité – de débattre ». Le chercheur du Gripal rappelle par ailleurs que cet enjeu a traversé d’autres pays comme la Colombie, l’Équateur et la Bolivie qui « ont trouvé des mécanismes permettant une participation populaire jusque dans l’enceinte de décision. Les parlementaires ont été carrément mis de côté pour une représentation de la population ». Si les jours de Dilma Rousseff n’étaient pas aussi comptés, une telle solution serait à la fois politiquement intelligente et salvatrice pour la démocratie brésilienne, de plus en plus menacée.

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