Aung San Suu Kyi a-t-elle vraiment le pouvoir ?

Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la Paix, incarne la lutte pour la démocratie en Birmanie face à la dictature militaire. Mais depuis son arrivée au pouvoir en 2015, elle est critiquée pour son inaction face à la crise des rohingyas. L’icône a-t-elle vraiment le pouvoir de réaliser les espoirs placés en elle ?

Bien qu’Aung San Suu Kyi soit l’unique figure birmane connue en Occident, elle est loin d’être seule à la tête du pays. Malgré l’ouverture et la démocratisation du pays depuis 2011, les militaires restent au cœur de l’appareil politique.

L’armée au cœur de l’appareil politique

En 2011, l’armée au pouvoir décide de démocratiser le système politique afin de provoquer la levée des sanctions internationales. Cette même année, Aung San Suu Kyi est libérée de son assignation à résidence, là encore pour améliorer l’image du pays. Mais le processus de démocratisation cache un maintien de l’armée au sommet. En effet, la Constitution de 1990 assure à l’armée 25 % des sièges à l’Assemblée, remplis par des militaires nommés et non élus. Ce texte pose également des critères à la Présidence qui excluent d’emblée Aung San Suu Kyi. Enfin, l’armée se réserve le contrôle des ministères stratégiques : ressources, frontières, et défense.

De fait, même si le parti d’Aung San Suu Kyi a obtenu la majorité aux élections libres de 2015, les militaires gardent une influence déterminante. Elle ne peut régler seule les conflits ethniques, car cela concerne les ministères contrôlés par l’armée. Enfin, elle ne peut pas faire modifier la Constitution, car les 25 % de sièges réservés à l’armée l’empêchent de réunir un nombre de voix suffisant. Pour arriver au pouvoir, Aung San Suu Kyi a donc dû faire des compromis importants.

Une fine stratège politique

Malgré les obstacles institutionnels, Aung San Suu Kyi fait jouer son influence au maximum. Elle contrôle fortement les députés de son parti. Elle fait aussi nommer un Président inconsistant qui lui permet de diriger à travers lui. Par ailleurs, elle contrôle les ministères des Relations internationales, de l’économie et du social, primordiaux dans un pays en développement.

De plus, elle siège au Conseil National de Défense et de Sécurité contrôlé par les militaires, ce qui lui permet d’avoir un pied dans le pouvoir régalien. Elle a également créé pour elle le poste de Conseillère d’État, qui lui permet d’agir auprès du Parlement, du gouvernement, et des organisations civiles. Ainsi, elle se fait une place dans les 3 sphères du pouvoir. Aung San Suu Kyi joue donc avec les règles et fait peser son envergure internationale pour parvenir à ses fins.

Le soutien populaire: force ou piège ?

Dans son pays, l’icône de la lutte pour les droits et libertés reste très populaire. C’est ce soutien qui lui a permis d’accéder à sa position actuelle et a appuyé les avancées démocratiques. Mais ce poids de l’opinion populaire devient un frein dans la pacification des conflits ethniques. En effet, 90 % de la population birmane fait partie de l’ethnie bamare, avec laquelle sont en conflit les nombreux autres groupes du pays. Et ceux-ci ne parviennent pas à s’unir pour construire une opposition forte. Aung San Suu Kyi pourrait donc perdre une grande part de son autorité en soutenant les minorités contre l’opinion majoritaire. Malgré ces obstacles, quelques avancées timides ont eu lieu avec un cessez-le-feu en 2015 et une conférence inter-ethnies en 2016. Mais rien de concret n’en est ressortit, le processus de pacification s’annonce lent et complexe.

Le cas des rohingyas est encore plus problématique. En effet, ceux-ci sont originaires du Bengale et sont donc considérés comme étrangers. De plus, ils pratiquent l’islam dans un pays où les bouddhistes sont majoritaires et très influents. De nombreux moines répandent une haine de l’islam qui trouve un écho important auprès de la population, de certains politiques et de l’armée. Ainsi, Aung San Suu Kyi ne pourrait pas soutenir les rohingyas car elle n’a tout simplement aucun soutien pour le faire. Une telle position pourrait lui faire perdre du pouvoir au profit de l’armée, ce qui n’améliorerait pas le sort des rohingyas.

Finalement, la Birmanie est un pays en transition démocratique qui cherche encore ses marques. Aung San Suu Kyi a été déterminante dans ce changement et bénéficie d’un réel poids politique. Cependant, l’armée maintient son emprise, et la pression populaire est défavorable aux minorités. De fait, la dirigeante birmane fait preuve d’un pragmatisme nécessaire pour pérenniser les progrès politiques et sociaux réalisés depuis 2011. La place d’opposante diffère de celle de femme politique, qui nécessite une prudence parfois difficile à comprendre en Occident.

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