Brésil : la culture menacée ?

Article écrit dans le cadre de l’édition 2019 du festival Ojoloco, à Grenoble. 

C’était l’une de ses promesses de campagnes. Le président brésilien Jair Bolsonaro a supprimé le Ministère de la Culture (MinC). Il entend le réduire à un secrétariat d’État sous la tutelle du Ministère de la Citoyenneté, en charge des Sports et du Développement Social. Analyse.

C’est terminé. Le Ministère de la Culture brésilien (MinC) n’est plus. Déjà menacé sous la présidence de Michel Temer, le MinC a été définitivement fermé par le nouveau président Jair Bolsonaro le jour même de son accession au pouvoir. Bolsonaro entend réformer la gestion de la culture au Brésil. Cela passe notamment par une remise en cause de la loi Rouanet de 1991, qui permet aux entreprises d’investir dans des projets culturels approuvés par l’État. En effet, elle est soupçonnée d’abriter un système de fraude en permettant de déduire ces investissements des impôts. Il s’agirait donc de resserrer les contrôles autour des acteurs de cette loi.

En 2016, le secteur de la Culture représentait environ 2,6% de l’économie brésilienne. Environ un million de Brésiliens sont des professionnels de la culture, notamment dans les quelques 3000 musées, 1200 théâtres et 2000 cinémas que compte le pays. Cette année, le Carnaval aurait même permis la création de 72 000 emplois et les festivités ont récolté pas moins de 3 milliards de réaux.

Le Brésil est doté d’une culture aussi vaste que sa superficie. Cinquième plus grand pays du monde, le territoire a construit son histoire sur des vagues d’immigrations successives. Depuis sa découverte en 1500 par Pedro Alvares Cabral, les Portugais, Espagnols, Néerlandais, Français, Italiens, Allemands  mais aussi les Angolais, Guinéens, Soudanais, Mozambicains et les Japonais ont amené leurs savoir-faire, leurs traditions, leurs langues. Aujourd’hui, la culture brésilienne est donc métissée. Chaque région possède sa propre identité. Mais les Brésiliens n’ont pas tous le même accès à la culture.

Une inégalité d’accès à la culture

Nous pouvons parler d’un véritable « apartheid culturel ». Les États en périphérie sont les plus touchés par ce manque d’infrastructures culturelles. Le Tocantins, situé dans le Nord du pays, comptait seulement trois théâtres pour plus d’1,3 millions d’habitants en 2010. Même constat dans l’État septentrional du Roraima : seulement deux librairies sont en activités pour 450 000 habitants. Si le Président Lula (2003-2011) avait augmenté le budget alloué à la culture, la priorité était toute autre ces dernières années. La crise économique, la corruption et la violence croissante sont aujourd’hui les principales préoccupations de l’État, au détriment de la promotion culturelle.

Si vous commandez un livre depuis le Roraima, armez-vous de patience ! La demande étant moindre dans le Nord, l’offre culturelle vient bien souvent de Brasília ou du Sud du pays. Ainsi, un livre voyagerait entre 30 et 45 jours pour arriver dans les zones en périphérie. Quelque 72% des municipalités ne présenteraient aucune forme de culture. Les écoles brésiliennes sensibilisent très peu leurs élèves à l’art et une étude menée par le Ministère de la culture en 2013 a montré que près de 75% des Brésiliens n’ont jamais fréquenté de musée.

La culture brésilienne se fane

La Loi Rouanet fait partie des quelques mesures prises pour valoriser la culture au Brésil. Mais les politiques analogues se font rares. Les fonds mis à disposition par le gouvernement sont largement insuffisants pour mener à bien la plupart des projets. Par exemple, l’absence de subventions pour protéger les pièces du musée national de Rio de Janeiro a probablement aggravé les pertes consécutives à l‘incendie du 2 septembre 2018. Plus de 20 millions de reliques historiques et préhistoriques ont été réduites en cendres.

L’arrivée de Jair Bolsonaro au pouvoir est sur le point de changer le paysage culturel brésilien. Connu pour ses prises de position misogynes, homophobes et racistes, le président souhaite mettre en place un contrôle plus strict de la promotion des cultures minoritaires. En 2017, une exposition queer est interdite par le maire de Rio de Janeiro, un proche évangéliste de Bolsonaro. Le même maire a été cette année la cible des revendications du Carnaval. En deux ans, il aurait réduit de moitié les subventions accordées aux écoles de Samba et aurait imposé des formalités administratives inédites.

La fin de la dictature militaire a vu naître le Ministère de la culture, dont la mission était de promouvoir la liberté d’expression et la diversité culturelle brésilienne. Certains acteurs culturels comme Chico Buarque estiment cependant qu’« il serait préférable de renoncer à avoir un Ministère de la culture géré par un tel gouvernement ». La politique culturelle actuelle pourrait nuire à l’économie autant qu’à l’image du Brésil, déjà affaiblie par la terrible crise de ces dernières années.

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