Chaos somalien : les dessous d’une crise multifactorielle généralisée

La République fédérale de Somalie, proto-Etat internationalement reconnu : entre partition territoriale et « pansomalisme », l’irrésolution d’une nation

Une nation de la Corne de l’Afrique a-t-elle un jour véritablement existé ? Il semble difficile de répondre par l’affirmative à cette question. Du Golfe d’Aden jusqu’aux confins désertiques en partage du Kenya s’étendent les frontières somaliennes, reconnues internationalement et frappées d’intangibilité.

La décolonisation somalienne : fin d’un partage de puissances, début d’un questionnement identitaire

L’histoire de la Somalie s’est écrite sur les côtes de la pointe est-africaine. Un triangle que le pays contrôle en quasi-exclusivité, à l’exception de la République de Djibouti, ultime colonie française gagnée par l’indépendance en 1977, et l’Ogaden, contrée musulmane en Ethiopie orthodoxe. L’islamisation de la Corne s’est effectuée au VIIe siècle, par la voie de comptoirs arabes et persans. Des routes commerciales se sont ainsi progressivement imposées le long du littoral « swahili », dialecte régional majoritaire.

Malgré ces incursions, la région reste principalement nomade jusqu’à la fin du XIXe siècle, à l’installation coloniale anglaise en Somalie. Cette irruption a entraîné le départ graduel des Egyptiens, mais aussi de l’Empire Ottoman. Le traité de Berlin en 1885 établit le découpage des possessions. Un protectorat britannique du « Somaliland », vaste région du Nord-Ouest, est infléchi en 1887. Paris possède alors Djibouti, et Rome s’installe dans l’actuelle Erythrée. De nombreux ajustements territoriaux s’opèrent, surtout avec l’Afrique orientale italienne, présente en Ethiopie. L’Italie voit ses demandes de compensation déboutées par les Alliés en 1915. Il en ira de même après son offensive ratée sur l’Ethiopie, battue par les troupes britanniques du Somaliland en 1941. Rome obtient post-guerre un mandat sur la Somalie centrale, afin de préparer son indépendance.

Britanniques et Italiens quittent en 1960 la zone du Somaliland et de la Somalie méridionale italienne. Les deux entités, jusqu’alors indépendantes, fusionnent. La République Somalie voit le jour. Cet irrédentisme faisait partie du projet de « Grande Somalie », théorisé par le Parti travailliste britannique dès les années 1930. Celle-ci comprendrait Djibouti, l’Ogaden en Ethiopie et la province du Nord-Est du Kenya, à majorité islamique somali. Ce « pansomalisme » permettrait alors de surmonter les divergences claniques en Somalie. Il existait en effet des tensions entre nomades, pêcheurs et agro-pasteurs.

Représentation des territoires majoritairement peuplés par l’ethnie somali, de confession islamique, au sein de la Corne de l’Afrique. Projection de la « Grande Somalie », théorisée par le Foreign Office britannique, dès les années 1930. « Regional Geography of the World: Globalization, People, and Places », section East Africa.

L’échec expansionniste somali : le revers immédiat d’une non-considération du multiethnisme de Somalie

Un chaos latent se fait ressentir dès 1962, car sont politiquement disputés ces mêmes territoires. Le Kenya rejette l’idée d’un référendum d’autodétermination. Les minorités diasporiques de ces zones se galvanisent fortement après un coup d’Etat en 1969. Une République démocratique s’amorce sous l’impulsion du général Siad Barre, originaire de l’Ogaden. Ce socialiste proche de l’URSS voit Moscou lui livrer des centaines de millions de dollars d’armes. Cela permet de contrebalancer l’amitié américaine avec l’Ethiopie et le Kenya. Barre teinte son discours d’un impérialisme grand somalien, tandis que le front de libération de la « Somalie occidentale » (FLSO) apparaît en 1974. Ce dernier désire le rattachement de l’Ogaden, mais aussi des territoires oromos, une des principales ethnies d’Ethiopie.

L’invasion somalienne de l’Ogaden débute en 1977. L’annexion de cette région éthiopienne pousse Moscou à rompre son alliance avec Mogadiscio. L’URSS voit dans l’Ethiopie marxiste-léniniste un système davantage stable, ce qui la pousse à réassigner ses armes et conseillers militaires en sa faveur. Les milices oromos restent fidèles au nationalisme éthiopien, permettant de refouler l’armée somalienne. Dépourvu de soutien, Siad Barre délaisse la « Grande Somalie ». L’Ethiopie entre, elle, dans le bloc de l’Est, puis reconquiert une partie de l’Erythrée. L’unité nationale se raffermit, a contrario de la Somalie, qui n’a pu convaincre les Oromos. Elle finit par se tourner vers l’Ouest, ce qui n’empêche pas l’Ethiopie d’entreprendre sa rétorsion sur Mogadiscio. Celle-ci réussit à fonder le « Mouvement national somalien », qui établit contre Siad Barre, s’empare en 1988 du Somaliland.

Cet échec laisse place à un début de fragmentation du pays. Une autre faction anti-Barre, le « Congrès de la Somalie unie », s’empare en 1991 de la capitale, et fait destituer le dictateur. La mouvance déclare unilatéralement l’indépendance du Somaliland. Relativement stable, ce dernier est régi par la loi clanique, et est doté d’un gouvernement bicaméral, non reconnu internationalement. Le nouveau chef d’Etat, Ali Mahdi Mohammed, provoque alors une scission avec la frange clanique du mouvement, l’Alliance Nationale Somalienne. Il devient désavoué dans le Sud favorable à Barre, ce qui entraîne des affrontements dès 1991. Une autre contrée, dans le Nord-Est, le « Puntland » fait à son tour sécession, la Somalie se retrouvant alors réduite à sa capitale.

Combattants des factions éthiopiennes anti-communistes et somaliennes du Front de Libération National de l’Ogaden, ainsi que de celui de la Somalie Occidentale, années 1980. « Ethiopia targets natural gas production in the Somali region », Diplomat News Network, 15 septembre 2015.

L’émergence d’un islamisme combattant, facteur de régionalisation de la crise somalienne, à la lueur des séparatismes et des ingérences militaires

Cette anarchie pousse l’ONU à investir une force d’intervention américaine fin 1992, pour le maintien de la paix. Cette opération « Restaurer l’Espoir » n’a pas pu briser le siège militaire de la Somalie. De nombreuses mouvances claniques et/ou séparatistes ont commencé à se disputer quant aux délimitations de leurs régions respectives. Les Etats-Unis ne parvenaient pas à neutraliser l’état-major de l’ANS, ce qui les a poussé à outrepasser le mandat onusien en redéployant des troupes. Les pays contributeurs se sont retirés suite à la bataille de Mogadiscio en 1993 avec le célèbre massacre de soldats américains. Cette bataille est notamment transposée dans le film « La Chute du faucon noir ».

Depuis la défaite américaine, la surintensité des affrontements de clans a motivé Mogadiscio à établir la Conférence Nationale pour la Paix en Somalie en 2000. Elle a abouti à la formation du Gouvernement National de Transition, qui doté d’une reconnaissance internationale. Il a permis à la Somalie de réoccuper son siège à l’ONU, puis en 2003, de proclamer un État fédéral, ce qui explique les tentatives de séparatisme au sein du pays.

En 2006, une coalition de juridictions religieuses, l’Union des Tribunaux Islamiques (UTI) entend tirer profit de l’instabilité afin de renverser ce gouvernement. La mouvance est défaite par une courte intervention éthiopienne fin 2006. L’UTI se scinde en deux branches, l’une modérée du président Sharif Ahmed, et l’autre radicale, Al Shebab, la succursale somalienne d’Al Qaeda. Ses militants recherchent l’application de la charia en Somalie, mais également en Ethiopie et au Kenya. Les Shebab sont parvenus à s’emparer de la périphérie de Mogadiscio, et du Sud somalien. Ils n’en furent chassés qu’en 2011, cette fois par une intervention de l’armée kenyane, qui doit partir du pays l’année prochaine. Nairobi cherche à protéger ses frontières poreuses face aux islamistes.

En outre l’organisation contrôle encore de larges pans du pays, et demeure très active. Mais elle subit à la fois l’irruption de l’Etat Islamique depuis 2016, notamment dans le Puntland, et la campagne de frappes de drone des Etats-Unis intensifiée avec le président Trump.

Combattants d’Al Shebab dans le Sud du pays, suite à la déclaration de guerre du groupe sur l’Etat islamique local, décembre 2018. « Somalia’s Islamist rebels Al Shabaab declare war on Islamic State », I24news, 22 décembre 2018.

La dislocation à marche forcée de l’Etat somalien : une interdépendance des tensions accrue, entre guérilla djihadiste, particularismes locaux et puissances intervenantes

Le Puntland, désormais autonome, conteste depuis plus de vingt ans des portions du Somaliland. Les deux entités connaissent un regain de tensions depuis 2018. En effet, le premier, qui dispose aussi d’une administration propre, a menacé le 28 juin d’intervenir militairement afin de prendre possession du territoire du second. Ce dernier est bien plus prospère, et possède des forces armées plus qualifiées. Cette crise intervient alors que la Somalie et la région du Somaliland entreprennent des discussions historiques à Djibouti en vue d’une réconciliation. Une réconciliation placée entre volonté de réintégration du Nord et désir d’autodétermination.

Ces contrées séparatistes concentrent des interfaces portuaires et ont le soutien de Djibouti, ainsi que par l’Ethiopie, qui tire avantage de ce morcellement massif de la Somalie. C’est aujourd’hui Taïwan qui a décidé d’ouvrir une représentation diplomatique au Nord, faute d’ambassades. La Somalie subsistante au centre du pays est bien plus pauvre. Elle a peu de ressources notables, le manque à gagner qu’occasionnent ces régions rebelles étant considérable.

Une autre région majeure est celle du Jubaland, foyer de l’insurrection shebab. Semi-autonome, il a renoncé à toute velléité indépendantiste à la fin des années 1990, et fait l’objet d’offensives régulières de l’armée kenyane. Son président a été reconnu par Mogadiscio, alors que ses troupes, soutenues par le Kenya, se sont confrontées en mars à l’armée somalienne.

Représentation des états fédérés de l’Etat de Somalie. De haut en bas : le Somaliland autoproclamé indépendant – le Puntland autonome – le Galmudug semi-autonome – le Koofur Galbeed rattaché au gouvernorat de Mogadiscio – le Jubaland autonome. « Somalia waxay u qeybsantay maamul goboleedyo aan Muqdisho ka amar qaadan », Asad Mataan pour Caasimada, 28 juin 2019.

La Somalie accuse Nairobi d’ingérence, laquelle estime que l’intégrité du Jubaland a été violée. Malgré l’efficacité de l’armée éthiopienne puis kenyane sur place, faisant perdre aux Shebab la plupart des zones urbaines gagnées après la chute de l’UTI, ces derniers ont une faculté logistique qui leur permet de continuer leur guérilla. Mogadiscio essuie encore des attentats d’envergure. Notamment en décembre dernier, lorsque qu’un convoi humanitaire turc est pris pour cible, occasionnant des dizaines de victimes. Les Shebab seraient entre 5000 et 9000 combattants. Tous ces facteurs ont conduit à l’actuelle situation en Somalie qui n’a de cesse de se dégrader.

Cartographie personnelle du conflit en Somalie. En jaune, le gouvernement central et l’AMISOM. En bleu le Puntland. En vert le Somaliland, ces derniers se disputant l’entité du Khatumo, en violet. L’EI est en rouge, Al Shebab en gris. Les hachures renvoient à la mainmise armée du belligérant concerné sur la zone en question. Jules Palleschi, juin 2020.

État des lieux en Somalie : de la désillusion aux ingérences, entre échecs et intérêts internationaux  

500 000 victimes. Trente années de détérioration économique et des infrastructures publiques. Tel est le lourd bilan du conflit somalien. A cela s’ajoute le truchement de luttes salafistes djihadistes, claniques, parfois locales. Alors qu’elle a tout juste fêté ses soixante ans d’indépendance, la République fantoche de Somalie semble toujours promise à une découpe physique.

Forces en présence : missions de maintien de la paix et enjeux géostratégiques

Cette instabilité chronique, entre prosélytisme paramilitaire, trafics criminels et incursions terroristes, ne saurait être l’unique cause explicative de transformation de la Somalie en zone grise. Le refoulement de l’autorité, la privatisation armée de zones éparses ne sont pas seulement du fait des acteurs régionaux. Le djihad interne des Shebab ainsi que les différents degrés de partition territoriale ont, depuis l’échec de Washington, refréné toute prise de responsabilité militaire des grandes puissances. On peut alors parler d’une ingérence occulte, qui entend se servir des États fédérés en sécession pour exploiter les intérêts géostratégiques de la Corne de l’Afrique.

En termes de missions de maintien de la paix, l’AMISOM (Mission de l’Union Africaine en Somalie) est sur place depuis 2007. Ses principales missions sont de protéger les institutions fédérales et de sécuriser le territoire et les infrastructures d’importance[1]. Cette coalition comprend des militaires du Burundi, de Djibouti, du Kenya, de l’Ouganda, et de la Sierra Leone. Aux côtés de l’AMISOM, on peut également citer la mission Atalante, chaperonnée par l’Union Européenne (UE) et dont le but principal est d’assurer la sécurité maritime aux abords de la Somalie.

Présence étrangère dans la région de la Corne de l’Afrique. Source : “Gulf state rivalries in the Horn of Africa: Time for a Red Sea policy?”, Danish Institute for International Studies (DIIS), mai 2019.

Nouvelle pomme de discorde entre les pétro-monarchies du Golfe

Si le pays accueille un certain nombre de missions de maintien de la paix, il n’en reste pas moins un carrefour hautement stratégique. En effet, le conflit somalien cristallise des tensions déjà existantes entre les Emirats Arabes Unis (EAU) et le Qatar. Les deux pétromonarchies s’opposent en Somalie sur fond de guerre d’influence. Le Qatar est engagé depuis plusieurs années dans les affaires somaliennes puisque le pays s’était déjà impliqué diplomatiquement à partir de 2006. L’émir qatari Hamad Ben Khalifa Al-Thani avait tenté de mettre en place un dialogue entre les différentes factions de l’UTI.[2]

Doha se voulait alors médiatrice dans les négociations de paix. Cette tentative s’est soldée par un échec. Les relations diplomatiques entre les deux pays restent néanmoins étroites. Les officiels des deux pays se rencontrent par exemple régulièrement. Par ailleurs, la Somalie a rejeté l’accord maritime signé entre le Somaliland et l’entreprise émiratie DP World[3]. Rejet qui n’a pas plu aux Emiratis mais qui a renforcé les liens diplomatiques avec le Qatar. La bonne entente entre la Somalie et les EAU s’est surtout désagrégée à la suite de l’interception par les autorités somaliennes d’une importante somme d’argent en provenance d’Abou Dhabi. Les EAU avaient alors assuré que cet argent était destiné à l’armée somalienne. Le gouvernement fédéral somalien a refusé de croire cette version des faits. Le pays avait dès lors suspendu l’accord militaire bilatéral signé en 2014 avec les EAU.

Aussi, la monarchie émiratie avait préféré miser sur la région auto-proclamée du Somaliland. Le pays a par exemple investi militairement avec la construction d’une base militaire à Berbera, ville portuaire hautement stratégique puisqu’idéalement située entre la Corne d’Afrique et le Golfe arabique. Dans la même veine, la monarchie a signé un accord similaire avec le Puntland au sujet du port de Bossaso. La Somalie est un terrain d’affrontement supplémentaire pour ces deux pétromonarchies, qui n’en finissent plus de se disputer territoires et ressources sur fond de guerre d’influence.

Principaux ports de la Corne de l’Afrique dont Berbera et Bossasso qui attisent les convoitises en Somalie. Source : « Le port de Berbera fait du Somaliland un acteur incontournable en mer Rouge », La Croix. Crédits : AFP.

Cas d’école de la politique étrangère humanitaire turque

Un autre acteur majeur est présent en Somalie, offrant son soutien fraternel à la population : la Turquie. Ankara n’a jamais caché sa volonté d’établir d’étroits liens avec les pays d’Afrique, et de s’y implanter durablement. En 2011, alors que la famine décimait la population somalienne, Recep Tayipp Erdogan s’est rendu dans le pays. Les agences humanitaires turques n’avaient alors pas tardé à apporter leur soutien aux populations, faisant suite à cette visite présidentielle. Le gouvernement turc a également demandé aux pays membres de l’Organisation de Coopération Islamique (OCI) de se pencher sur la question somalienne. De nombreuses ONG musulmanes turques sont présentes en Somalie, et l’envoi de cargaisons de vivres est régulier.

Face à la pandémie de Covid-19, la Turquie a envoyé à deux reprises des biens médicaux à la Somalie. Le pays confirme ainsi son statut de nation sœur et protectrice. Par ailleurs, Ankara se félicite de sa présence humanitaire en Afrique où se situent 9 bureaux de la TIKA (Agence de Coopération et de Coordination de la Turquie). Cette politique humanitaire est largement ancrée dans la politique étrangère turque. Très récemment, Ankara a apporté son soutien à de nombreux pays dans le cadre de la lutte contre le Covid-19. Un choix de politique altruiste parfois taxé de néo-ottomanisme que le gouvernement turc préfère qualifier de politique humanitaire. Cette politique humanitaire a été largement décriée en Syrie par exemple. Souvent médiatrice, la Turquie est membre de nombreuses organisations internationales, lui conférant un statut et un poids diplomatique non-négligeable.

Le site du Ministère des Affaires Etrangères de Turquie affirme par ailleurs que le pays est le premier donateur humanitaire mondial ainsi que le pays accueillant le plus de personnes déplacées selon le Haut-Commissariat pour les Réfugiés des Nations Unies. De plus, Ankara est, à l’instar des tous les pays membres de l’ONU, signataire de la Responsabilité de Protéger (Responsability to Protect, R2P). Cette norme juridique vise à protéger les populations des crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Elle est liée au concept de droit d’ingérence. Ce concept est souvent présenté comme un argument de la part de pays s’ingérant dans les affaires intérieures d’un État tiers.

Droit ou devoir d’ingérence humanitaire : les écueils des politiques humanitaires

A la lumière des nombreuses forces en présence en Somalie, des questions de l’ordre du droit international peuvent se poser. La notion d’ingérence humanitaire est née à la suite de la guerre civile au Nigéria entre 1967 et 1970. A l’époque, peu d’Etats avaient réagi face à la famine décimant la population locale. La majorité avait invoqué le principe de neutralité et celui de non-ingérence. En réponse à ces tragiques événements, la notion de devoir d’ingérence est largement popularisée en France en 1970. Il signifie que les Etats ont l’obligation morale d’intervenir dans un autre Etat si celui-ci se révèle défaillant en cas de crise ou de guerre. Un paradoxe dans un droit international qui prône la souveraineté des Etats.

Bernard Kouchner, fondateur de Médecins Sans Frontières et fervent défenseur du devoir d’ingérence humanitaire a participé à l’avènement de ce principe. Il a d’ailleurs déclaré : « La souffrance ne s’arrête pas aux frontières ». Selon Kouchner, on ne peut donc pas fermer les yeux sur les drames qui ont lieu hors de nos frontières. Le devoir moral se devait alors de devenir un droit, d’obtenir un statut juridique. De nombreux pas ont été faits en ce sens par le Conseil de Sécurité de l’ONU depuis 1988, avant d’être codifié en 2005 et 2009. On peut citer la création du Tribunal Pénal International pour condamner les crimes de guerre ou contre l’humanité. Il peut conduire à condamnation par la communauté internationale des États refusant les aides humanitaires, ou encore l’application de sanctions militaires ou non à l’encontre d’États défaillants.

Etats-membres de l’ONU signataires de la R2P. Source : Global Center for the Responsability to Protect, “UN General Assembly and R2P”

Depuis 2005 avec la R2P, les États-membres de l’ONU doivent donc défendre les populations des autres pays. Cependant, ce droit d’ingérence peut également servir de motif pour justifier des interventions armées ayant des buts plus impérialistes qu’humanitaires. En somme, le recours à ce droit d’ingérence humanitaire dépend de la bonne foi du pays qui l’utilise. Le recours à ce droit est sujet à débat : y recourir est-il un nécessairement un acte moral ? Ou peut-on parler d’ingérence stratégique plutôt qu’humanitaire ?

La Somalie est l’exemple de ce droit d’ingérence dans ses succès mais surtout ses échecs, puisque le pays s’enlise toujours dans une guerre civile. Elle est toujours morcelée, sans autorité souveraine sur l’ensemble de son territoire. De nombreux pays  sont présents, militairement et humanitairement. Pourtant, la paix paraît difficilement atteignable, et la stabilité politique y est toute relative. La Somalie est un énième échiquier politique complexe en Afrique, un territoire aux enjeux multiples. Elle représente également un défi supplémentaire pour la communauté internationale, et attise aussi bien les convoitises que les tensions.

 

[1] Pour plus de détails sur l’AMISOM, consulter le site officiel de la mission : https://amisom-au.org/fr/mission-profile/military-component/

[2] Hamad Ben Khalifa Al-Thani portait le titre d’émir du Qatar de 1995 à 2013. L’actuel émir du Qatar est Tamim ben Hamad Al Thani

[3] Exploitant portuaire, filiale de Dubaï World, société appartenant au gouvernement des EAU.

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