« ¡Chile despertó! », quand le Chili se réveille

Le peuple chilien ne peut plus et ne veut plus subir. En proie à de violentes manifestations depuis le 7 octobre 2019, le Chili vient s’ajouter à la longue liste de pays connaissant actuellement une vague de mouvements contestataires dans le monde. Entre couvre-feu, état d’urgence et répression des forces de l’ordre, le bilan humain s’alourdit de jour en jour alors que les manifestations gagnent de plus en plus de terrain. « ¡Chile despertó! » (en français, « Le Chili s’est réveillé ! ») : c’est le cri de ralliement venu de la rue.

Tout a démarré suite à l’augmentation du prix du ticket de métro, un prix qui s’était déjà élevé de vingts pesos en janvier 2019. Début octobre, le tarif a de nouveau grimpé de trente pesos, atteignant un montant de 830 pesos l’unité (soit 1,04 euros). Les Chiliens dépendent fortement du réseau national de transports en commun. Voilà pourquoi la hausse du prix du ticket, qui n’est pas sans rappeler la hausse des taxes sur le carburant de novembre 2018 en France, a réuni la plus grande foule dans les rues du Chili depuis la fin de la dictature d’Augusto Pinochet.

La photo emblématique de ces manifestations prise par l’actrice chilienne Susana Hidalgo

L’illusion du « miracle chilien »

Élément déclencheur de soulèvements populaires encore rarement observés au XXIème siècle, cette hausse du prix du ticket met en exergue la précarité des conditions de vie du peuple chilien. Mais, dans une plus large mesure, c’est la lutte contre les inégalités économiques et sociales qui représente la principale motivation des manifestants. En effet, à notre époque, le Chili détient un des plus mauvais indices en matière d’inégalités (0,46 sur le coefficient de Gini). En 2017, 1% de la population concentrait un tiers des revenus du pays (soit 26,5% du PIB national).

Parmi les revendications des Chiliens, on retrouve notamment des prestations sociales comme un meilleur accès aux soins ou aux études supérieures, tous deux relativement chers par rapport au niveau de vie dans le pays. Pour les manifestants, leur situation actuelle résulte d’une trentaine d’années de politique néo-libérale inspirée par les Chicago Boys. Une privatisation progressive du patrimoine commun, une réduction du pouvoir de l’État, une libéralisation de l’économie, la santé et l’éducation : il ne s’agit pas de se battre « pour trente pesos, mais contre trente ans de politique » comme le scandent les manifestants. Depuis un mois, les violences ne font que s’accroître dans l’espace public. Des commerces ont été pillés. Des infrastructures ont été incendiées. Des opérations escargot sont organisées sur les routes reliant Santiago, la capitale, au reste du pays pour s’opposer à l’augmentation des tarifs aux péages routiers. Le métro de la ville de Santiago, qui transporte quotidiennement trois millions de personnes sur une distance totale de 140 kilomètres, ne circule plus en raison de blocages permanents.

Des miettes pour la plèbe

Face à un tel mouvement de contestation, le Président du Chili, Sebastián Piñera, tente d’apaiser la colère populaire en promulguant toute une série de mesures sociales (dont une hausse de l’imposition pour les plus riches, une augmentation du minimum vieillesse et un gel des prix de l’électricité). Il a également renouvelé un tiers de son gouvernement, en particulier le ministre de l’Économie (Juan Andrés Fontaine), le ministre des Finances (Felipe Larraín) ou encore le ministre de l’Intérieur et chef du cabinet présidentiel (Andrés Chadwik). Sebastián Piñera indique que ce n’est que le début de son plan d’action : « Ces mesures ne résolvent pas tous les problèmes, mais il s’agit d’un premier pas important ». Malgré les tentatives gouvernementales de calmer le jeu, les Chiliens affirment que ces quelques concessions ne répondent en rien à leur situation. « La société attendait des annonces beaucoup plus conséquentes » estime Lucía Dammert, sociologue à la Université de Santiago du Chili et porte-parole du Frente Amplio (« Front Large » en français), la coalition politique chilienne de gauche qui veut créer une alternative au bipartisme traditionnel. Elle s’est adressée à Sebastián Piñera : « Président, les Chiliens veulent du changement, pas des mots ! ».

Comme un arrière-goût de dictature

En moins d’une semaine, à cause du climat politique actuel, trois événements d’envergure internationale ont dû être annulés et transférés à l’étranger : la COP25, le sommet de la Coopération Économique pour l’Asie-Pacifique et la finale de la Copa Libertadores, le championnat de football le plus prestigieux en Amérique latine. Dans les rues de Santiago, le danger reste omniprésent. A la date du 6 novembre, l’Instituto Nacional de Derechos Humanos chiffre le bilan humain des manifestations à 23 morts et près de 2 500 blessés. Selon cet organisme public indépendant du Chili, en seulement vingt jours, environ 150 plaintes ont été d’ores et déjà déposées devant les tribunaux pour « tortures et traitements inhumains de la part des forces de l’ordre ». Pour Nancy Yañez, la directrice du Centre des Droits de l’Homme à l’Université du Chili, « le caractère massif de ces violations des droits de l’Homme, en à peine trois semaines, montre la gravité de cette situation sans précédent depuis le début de la transition vers la démocratie » d’après les propos rapportés par Justine Fontaine, correspondante du journal Libération.

L’enseignante de droit, Nancy Yañez, ajoute par ailleurs « qu’à l’instar des Mapuches, pointés du doigt comme des “terroristes” par l’État chilien, les manifestants mobilisés dans les rues du pays ont été désignés comme un ennemi interne ». Le Président du Chili, Sebastián Piñera, a lâché cette phrase au sujet des manifestants qui a fait l’effet d’une bombe : « Nous sommes en guerre contre un ennemi puissant et prêt à tout pour détruire notre gouvernement. » Dans un contexte de répression généralisée, la déclaration susmentionnée n’a fait qu’alimenter le sentiment d’impunité chez les forces de l’ordre, les incitant à continuellement violer les droits de l’Homme. Une catastrophe humanitaire, en somme.

 

 

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