Chine : les géants du net subordonnés au Parti unique

En moins de vingt ans, les jeunes leaders chinois de la high-tech ont réussi à s’imposer sur le marché mondial. Intimement liés aux ambitions politiques du Parti unique, ils sont aujourd’hui des acteurs d’influence sur la scène internationale et dans la collecte de données. Analyse d’une instrumentalisation.

Les quatre entreprises chinoises Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi (BATX), sont aujourd’hui des références en matière de réussite économique dans l’empire du Milieu. Elles se placent derrière leurs modèles états-uniens Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft (GAFAM), ce qui leur a souvent valu d’être comparées à de pâles copies. En réalité, c’est le contexte dans lequel elles se sont développées qui en fait des modèles diamétralement opposés. Leur lien étroit avec les ambitions du Parti unique les transforme en outil d’influence à la fois sur le sol chinois et à l’international.

Un développement intimement lié aux ambitions politiques

Pour l’utilisateur chinois, le recours aux services des BATX n’est plus un choix. Baidu est le seul moteur de recherche complet, compatible avec les appareils et facilement accessible aux chinois. Il enregistre chaque déplacement et ne diffuse que des sources approuvées par la politique du gouvernement, en mandarin. Le réseau social WeChat, créé par Tencent en 2011, est le seul moyen de communication capable de former un carnet d’adresse sur le territoire chinois. Sur cette plateforme, l’évocation de certains mots-clés peut déclencher une surveillance approfondie du compte, sur lequel sont enregistrées les informations bancaires, la consommation de produits courants et les déplacements. Grâce à des partenariats avec une variété impressionnante de commerces, ils couvrent une large partie de la vie quotidienne des utilisateurs. Les applications développées sont désormais indispensables pour s’alimenter ou chercher du travail, ce qui rend impossible d’échapper à ces collectes de données personnelles destinées au gouvernement.

Une volonté de s’imposer dans le marché mondial

Les GAFAM, nés dans des garages de la Silicon Valley, sont partis à la conquête de l’eldorado numérique du XXIe siècle et ont façonné l’image parfaite du capitalisme libéral nord-américain. Le schéma adopté est classique : proposer un produit innovant et créer un besoin auprès du consommateur au cœur d’un marché ouvert. De l’autre côté, si les BATX viennent également répondre à une demande, celle-ci est nécessairement subordonnée à la volonté du gouvernement. Les entreprises chinoises se développent dans un contexte intimement lié au contrôle et à la répression politique du Parti unique. Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi incarnent l’instrumentalisation du capitalisme par l’État chinois à la suite de la grande ouverture au commerce mondial débutée en 1978.

Le constat cinglant de 30 ans d’ouverture économique révèle pourtant que cette politique n’a rien à voir avec une adhésion à un système libéral. Le capitalisme s’est révélé être un outil au service des dirigeants en faveur des intérêts de l’État. En ce qui concerne le secteur de la high-tech, la stratégie a été de reprendre certains attributs des GAFAM pour soutenir l’action répressive de l’État auprès de la population. Notamment, ces géants du net produisent des services qui s’immiscent au cœur des relations sociales et récoltent efficacement des données. Cependant, là où les GAFAM collectent des cookies afin de proposer des publicités adaptées à votre profil, les BATX sont plutôt une porte ouverte de votre vie privée au gouvernement.

Le contrôle politique est alors inévitable, car les BATX sont redevables de leur succès à la censure gouvernementale qui leur a enlevé toute possibilité de concurrence de la part d’entreprises étrangères. Elles n’ont aucun intérêt à montrer de l’ingratitude envers le Parti qui leur a permis d’exister et acceptent la collaboration politique avec enthousiasme : les PDG de Baidu, Alibaba et Tencent acceptent de codiriger une commission de surveillance d’Internet en mai 2018.  Cette nouvelle forme de contrôle par les données personnelles permet une surveillance sociale révolutionnant le régime politique chinois. Cet autoritarisme technologique permet une répression et une surveillance rapprochée invisible, via les smartphones, tablettes et ordinateurs dans les foyers chinois.

Une expansion au service de l’État

Dans sa stratégie de devenir première puissance mondiale d’ici l’année 2049, la Chine peut compter sur ses BATX comme sur de véritables alliés pour gagner de l’influence sur la scène internationale. Alibaba et Tencent font partie des dix premières entreprises mondiales en bourse, et même si les GAFA sont loin devant, la vitesse à laquelle elles se sont hissées dans le classement peut laisser espérer plus. Le succès de ces entreprises leur offre l’opportunité de se diversifier et d’élargir leurs activités : Tencent détient 5% du capital de Tesla et a acquis en 2018 12% du capital de Snapchat Inc.

Le groupe a également réussi à dépasser les frontières du territoire chinois en s’alliant avec Line, son équivalent nippon pour des services de paiement destinés aux touristes chinois. Dans la même logique, Alibaba s’est associé avec Yahoo Japan pour simplifier la vie des touristes chinois au Japon. Même en Europe, la RATP publie des QR Codes dans les transports parisiens destinés à faciliter la vie des utilisateurs chinois.  Cette expansion va de pair avec un contrôle : c’est l’entreprise qui décide quels commerces ont un terminal de paiement et quelles ressources peuvent avoir accès à un QR Code compatible avec l’application.

Cette expansion rapide des BATX soulève plusieurs enjeux pour la communauté internationale dont le plus évident est celui de la cybersécurité face à une collecte de données exacerbée, qui n’est pas sans rappeler la récente crise Huawei entre la Chine et l’Amérique du Nord. Mais surtout, la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis laissent à l’Union Européenne un dilemme : faut-il limiter des investissements chinois ou accroître son indépendance face à un allié américain instable ?

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