Chine/UE : la nouvelle route de la soie

Rome, Bruxelles, Dubrovnik – le président chinois Xi Jinping et son Premier ministre Li Keqiang ont récemment multiplié les visites en Europe. Objectif : trouver une porte d’entrée pour faire aboutir la « nouvelle route de la soie » au cœur de l’Union européenne (UE).

Ordre mondial et jeux de puissance

En 2014, dans son livre « World Order », l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger annonçait l’ascension de la Chine au rang de grande puissance mondiale, mettant en garde contre un possible déséquilibre avec la superpuissance des États-Unis. Cinq ans plus tard, le président Donald Trump a engagé la République populaire dans une guerre commerciale sans précédent. Globalisation oblige, cette lutte d’influence risque de se faire au détriment d’une Union européenne en état de faiblesse.

Troisième puissance commerciale au monde derrière les États-Unis et la Chine, l’UE ne figure pour autant pas parmi les grandes puissances classiques. Celles-ci sont dotées de moyens militaires propres qui garantissent leur auto-défense, et d’un pôle de pouvoir unique en mesure de les commander. Le modèle européen est construit sur un marché commun et l’attachement à certaines valeurs. Mais cette singularité, marquée par une structure de gouvernance polyvalente en proie à la torpeur, constitue aussi son talon d’Achille face à des puissances aux hiérarchies univoques et aux ambitions plus précises.

La Chine en route vers la suprématie mondiale?

Après le « siècle de la honte » – les années 1842 à 1949, marquées par des défaites humiliantes contre les Occidentaux et les Japonais et l’imposition de traités inégaux – l’ancien Empire du Milieu est engagé sur un projet centenaire pour renverser l’histoire. D’ici 2049, la Chine compte dépasser les États-Unis comme superpuissance mondiale. Au cœur de sa stratégie: la « nouvelle route de la soie », projet géopolitique et commerciale d’envergure gargantuesque lancée en 2013 par Xi Jinping, tout justement arrivé au sommet du pouvoir.

Après une traversée de l’Eurasie sur toute la largueur par voies maritimes (“21st Century Maritime Silk Road“) et terrestres (“Silk Road Economic Belt“), ce réseau de routes de la soie est censé permettre à la Chine de s’infiltrer au cœur même du marché européen. Le développement passe par l’expansion progressive de l’influence chinoise, dans les pays traversés par la route de la soie, via des investissements massifs : une pratique hautement critiquée car elle pousse de nombreux « partenaires » dans le surendettement pour pouvoir mettre la main sur leurs structures stratégiques.

L’Union européenne – impuissance…

L’UE a longtemps été jugée trop naïve quant à la croissance de la Chine sur l’échiquier mondial. Elle tarde à remédier aux lacunes dans son règlement intérieur dont profitent les entreprises étrangères. Tandis que l’ouverture du marché chinois sur les produits et services étrangers se fait attendre, le marché de l’UE fait preuve d’une trop grande souplesse. C’est une des sources de l’énorme déséquilibre commercial qui règne entre les deux puissances commerciales : l’UE importe presque deux fois plus de produits chinois qu’elle n’exporte vers la République populaire.

Outre cette balance déficitaire, l’UE risque également de prendre le dessous en termes d’influence géopolitique dans son pré carré. Pleine d’égards envers les États voisins de l’UE, compatissante avec les régimes autocratiques, généreuse envers les pays en difficulté financière, la République populaire conteste le modèle de gouvernance européen. C’est une question de puissance et d’influence sur l’ordre mondial qui se joue: là où l’UE tente de garantir ses intérêts à travers une logique de démocratie et de libre-marché, le modèle de capitalisme autocratique et la prétendue non-ingérence de la Chine présentent une alternative séductrice, quoique piégeuse.

… ou « fin de la naïveté » ?

Au dernier sommet UE-Chine, le 9 avril 2019 à Bruxelles, l’Union européenne a enfin adoptée une posture plus ferme. Dans une communication stratégique du 12 mars 2019 (JOIN(2019) 5 final), la Commission européenne avait qualifié la Chine comme « rivale systémique ». Les responsables européens réclament un partenariat fondé sur plus de transparence, d’ouverture réciproque, de respect ; bref, de fair-play entre ces deux joueurs qui sont autant des partenaires essentiels l’un à l’autre que des concurrents acharnés.

Formellement, les termes de ce document ont été repris dans la déclaration conjointe signée par les chefs de file de l’UE Donald Tusk et Jean-Claude Juncker et le Premier ministre chinois Li Keqiang. En pratique, ce dernier s’est ensuite rendu en Croatie pour donner un coup de pouce à la “Belt and Road Initiative” en Europe: au sommet des 16+1 (onze États membres de l’UE, cinq pays Européens non-membres plus la Chine), devenu 17+1 avec l’adhésion de la Grèce, de nouveaux partenariats économiques et de lourds investissements chinois ont été approuvés.

La posture de l’UE face à une Chine en proie aux inégalités…

Pour l’UE, faire front commun et gagner le respect de la Chine s’avère donc compliqué. Détraquée par ses crises internes, l’Union est en train de dissoudre le seul moyen lui permettant d’assumer une posture de force au-delà de ses frontières: la solidarité de ses membres. Bien sûr, l’existence de clivages internes ne date pas d’hier: l’agrandissement trop optimiste de l’UE en 2004, puis les crises économique et politique de 2008 et 2015 ont dévoilé les limites d’une UE qui n’arrive pas à combler les inégalités persistantes, voire croissantes, dans son sein.

Les chevauchées solitaires de certains sont donc compréhensibles, mais pour autant très alarmantes. En avril 2016, l’entreprise chinoise Cosco Shipping est ainsi parvenu à acheter le Pirée, l’un des plus importants ports de la Méditerranée, à la Grèce. Deux mois plus tard, Athènes votait contre une résolution européenne pour condamner les violations de droits de l’homme en Chine. Pour la première fois de son histoire, l’UE n’aura pas trouvé une position commune sur ce sujet là.

… et aux désaccords

Cette tendance aux désaccords se poursuit: le 23 mars 2019, le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, a signé un protocole d’accord avec le président chinois Xi malgré la réticence de ses partenaires européens. Cette décision contestée, portée par un esprit nationaliste d’Italie d’abord, fait d’un des pays fondateurs de la communauté européenne le premier État membre de l’UE à ouvrir sa porte à la nouvelle route de la soie. Le 12 avril 2019 à Dubrovnik, c’était au tour de Li Keqiang de poursuivre la conquête de terrain en Europe pour la “Belt and Road Initiative” en profitant du manque d’accord cohérent au sein de l’Union. Le succès des avancées chinoises est emblématique de la lassitude et des tendances réductionnistes qui flambent partout sur le continent.

Reste à espérer que l’Union européenne retrouvera une voix unique avant de se faire avoir dans le jeu des puissants et superpuissants. Les optimistes voient dans les querelles sino-américaines une opportunité à saisir, car pendant que les chiens s’entregrondent, le loup dévore la brebis. A moins que l’UE change la donne aux prochaines élections européennes. La Chine n’est encore qu’aux portes de l’Europe et à 40 ans de sa ligne de mire au sommet de l’ordre mondial.

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