Colombie : une ignorance de la fracture sociale ?

Alors même que les grandes villes colombiennes s’organisent et se structurent autour du clivage social, les habitants ne semblent pas avoir conscience de cette fracture. Reportage depuis Barranquilla, quatrième ville la plus peuplée de Colombie.

Au nord, les riches ; au sud, les pauvres. C’est ainsi que pourrait être représentée la réalité socio-spatiale de cette ville du Nord de la Colombie, peuplée de près de deux millions d’habitants. Barranquilla n’est pas un cas isolé. Il en est de même dans les autres villes colombiennes : les classes aisées et les classes moins favorisées ne se mêlent pas, ce qui se traduit par de fortes disparités spatiales et d’importantes inégalités d’aménagement du territoire.

Photo de la Nasa, datée du 16 décembre 2000.

La ville, située à l’embouchure de du fleuve Magdalena, s’est construite sur le plan spatial et économique autour de cette situation géographique avantageuse. La sociologue des territoires Alice Beuf, dans Enjeux et conflits autour de la terre urbaine. Politiques foncières et planification urbaine en Colombie, a mis en évidence qu’après l’émancipation de la Colombie du colonialisme, la ville de Barranquilla s’était développée autour « d’importants chantiers de construction de logements, pour classes aisées dans les espaces suburbains et pour classes populaires en grande périphérie »

« Ce n’est pas mon problème si tu es pauvre »

Cette désarticulation socio-spatiale est aujourd’hui un constat. Toutefois, les locaux interrogés paraissent ne pas percevoir pas cette question. Miguel a 21 ans et habite dans le quartier de Campo Alegre, près du nouveau centre historique de la ville. Un quartier classé « estrato 5 » -sur 6- selon le plan local d’urbanisme définitif décidé par la mairie pour la période 2012-2032.

Carte de la planification des « estratos » de la ville de Barranquilla selon la mairie de la ville.

Il juge cependant que son quartier est « plutôt modeste ». Interrogé sur sa vision des quartiers du sud de la ville, il répond qu’il ne « connait pas beaucoup de quartiers du sud ». De la même manière, à la question « Comment penses-tu que les gens ressentent les inégalités sociales ? » il répond qu’il « ne sait pas ».

Miguel nous explique également qu’au sein de son université, de nombreux étudiants refusent de s’associer aux élèves boursiers issus des quartiers populaires. Prétextant que pour eux « ces élèves n’ont rien à faire ici » et que ce n’est pas leur problème s’ils sont pauvres. « Ils ne comprennent pas qu’il puisse y avoir des gens moins riches » ajoute-t-il.

Il y a donc un réel problème de mixité sociale. Mais également de conscience de ces problèmes sociaux de la part des populations les plus aisées. Miguel termine par nous dire qu’il ne « partage pas » le mépris de ses camarades.

« Les riches possèdent plus de bénéfices et d’avantages face à ceux qui n’ont pas les mêmes conditions de vie »

Ce qui est vrai dans tous les pays du monde l’est également en Colombie. Il existe, selon un autre interrogé dénommé Kevin, habitant quant à lui du sud de la ville, une forme de « préférence sociale » face à l’accès à « la santé, l’éducation et la justice. » Il ajoute notamment que « nous pouvons voir comment les différences économiques influent et pèsent sur le quotidien de chacun de nous ». Autrement dit, les habitants du sud de la ville, qui sont les plus défavorisés.

« Beaucoup ont essayé de changer cette situation mais ils n’ont rien pu changer », déplore-t-il. Il faut donc retenir, qu’ici, la fracture sociale de la ville de Barranquilla, si elle peut être ignorée par les personnes les plus aisées, ne l’est absolument pas des habitants du sud de la ville, qui la subissent chaque jour dans leur vie quotidienne. L’ignorance est à sens unique.

De plus, le pouvoir exécutif de la ville ne parait pas avoir l’intention d’agir de manière à essayer de changer ceci. On ne voit dans le plan local d’urbanisme prévu valable pour l’aménagement du territoire, jusqu’à 2030, aucune volonté de changement par rapport à la situation actuelle. Les mentalités ne sont donc pas prêtes de changer.

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