Comment le Qatar a transformé le blocus saoudien en opportunité économique

Plus d’un an après la mise en place du blocus saoudien autour du petit émirat, celui-ci affiche sa résilience grâce, notamment, à la diversification de son économie.

L’Arabie saoudite a-t-elle doublement raté son coup ? Lorsqu’en juin 2017, Riyad met en place un blocus — économique et diplomatique — autour du Qatar, l’objectif est clair : contraindre le petit émirat à cesser tout lien avec l’Iran, la bête noire des Saoudiens au Moyen-Orient, en l’étouffant économiquement. Parmi les mesures marquantes, les autorités saoudiennes ont par exemple fermé leur frontière terrestre avec les Qataris et interdit aux avions de la compagnie nationale Qatar Airways de survoler le territoire saoudien. Mais, bâti dans l’urgence, sans aucun consensus international — les seuls soutiens de Riyad étant, dans le Golfe, les Émirats arabes unis (EAU) et le Bahreïn —, le plan anti-Qatar a fait long feu. Pire, pour ses instigateurs saoudiens : il a amené Doha à revoir sa copie en matière d’économie, notamment en diversifiant sa production et ses fournisseurs.

L’émirat « a surpris ses détracteurs, écrivait en juin dernier Francis Perrin, directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), dans le magazine Challenges. Doha a déployé de nouvelles routes commerciales ; la banque centrale qatarie a puisé dans ses immenses réserves pour soutenir les secteurs bancaire et financier ; son activisme diplomatique lui a permis de s’assurer de la neutralité, voire de la bienveillance, des grandes puissances. » Comme l’Allemagne par exemple.

« Énorme potentiel pour de nouveaux investissements »

Début septembre, au cours d’une visite à Berlin, l’émir du Qatar, le cheikh Tamim Ben Hamad al-Thani, annonçait que son pays investirait 17 milliards d’euros dans la première économie européenne sur les cinq prochaines années. Soit une accélération sans précédent de l’investissement qatari en Allemagne, autant que sur les trente dernières années. En Europe, Doha peut également compter sur son partenariat historique avec la France, qui ne cesse de grossir.

Entre 2010 et 2017, les exportations françaises au Qatar sont effectivement passées de 694 millions d’euros à près de 2 milliards d’euros, mention spéciale faite aux matériels de transport (de 181 millions à 1,46 milliard) et aux produits agricoles et alimentaires (de 28 millions à 80 millions). D’après l’ambassadeur qatari en Belgique et au Luxembourg, Abdelrahman Ben Mohamed al-Khulaïfi, le Qatar est ainsi « de plus en plus considéré comme un partenaire stratégique pour l’Union européenne et a récemment réalisé des investissements de plusieurs milliards d’euros en Europe. » Ce dernier d’affirmer qu’à la fin de l’année 2017, l’Union Européenne (UE) était d’ailleurs l’une des principales destinations des exportations qataries (10 %), alors que « 25,9 % de nos importations en étaient originaires ».

Selon le patron de la délégation de l’UE pour le Golfe, Michele Cervone D’Urso, cité par l’ambassadeur qatari, « il y a [même] un énorme potentiel pour de nouveaux investissements, et l’UE envisage de relancer les négociations pour un accord de libre-échange avec le Conseil de coopération du Golfe », qui regroupe les États de la Péninsule arabique. Premiers producteurs et exportateurs de gaz naturel liquéfié au monde, les Qataris devraient mettre cette ressource énergétique dans la balance ; ils ont en tout cas poursuivi les échanges avec Paris et annoncé leur intention de renforcer leurs échanges bilatéraux avec l’Allemagne dans le domaine de l’énergie. Cette dernière pèse, pour mémoire, près de 51 % du PIB dans l’économie qatarie, ce que Doha espère changer très rapidement.

« Transformer le Qatar en un État autosuffisant »

Depuis plusieurs années, le petit émirat cherche effectivement à diversifier ses sources de richesses afin de passer d’une économie de rente — les hydrocarbures — à une économie de la connaissance. Porté par le cheikh Tamim al-Thani, le plan « Qatar National Vision 2030 » a pour objectif principal de déconnecter l’économie du pays des hydrocarbures. Au menu, notamment : une plus grande autonomie alimentaire, alors que le Qatar devrait être bientôt autosuffisant en produits laitiers ; le développement accru des transports à l’intérieur de l’émirat et l’érection d’une smart city à Doha dans le quartier de Msheireb Downtown pour un coût estimé à 5 milliards de dollars.

Tout un tas de projets, apparus au lendemain du blocus saoudien – ou il y a quelques années pour certains –, qui devraient faire avancer le Qatar sur la voie de l’autosuffisance. Exemple notable : la ferme biologique d’Al Khor (nord), où l’on cultive légumes et fruits — entre autres — sur 40 000 mètres carrés. Et dont l’un des buts affichés est d’« aider à transformer le Qatar en un État autosuffisant », lit-on sur le site Internet de l’installation. La hantise de l’Arabie saoudite qui, dans le même temps, piétine dans le mazout avec sa « Vision 2030 », dont l’objectif — décorréler croissance économique et pétrole — a pris un peu de plomb dans l’aile ces dernières années avec la baisse du prix du baril . L’année et demie de blocus a en tout cas permis au Qatar de faire un bond en avant vers la diversification entreprise quelques années plus tôt.

C’est ce que différentes institutions internationales ont affirmé l’été dernier. Comme le Fonds monétaire international (FMI), soulignait ainsi en juin « la performance de croissance […] robuste » du Qatar (2,6 % en 2018 contre 2,1 % l’an dernier), où « l’impact économique et financier direct [de la crise] a pu être géré. » Même son de cloche chez Andreas Krieg, professeur au King’s College de Londres, qui reconnaissait à la même époque que « l’économie du Qatar a souffert […] cependant [l’émirat] a réussi à transformer cette crise en opportunité. » Preuve du mécontentement des Saoudiens, qui ont donc vu « leur » blocus échouer : Riyad vient d’annoncer qu’elle souhaitait faire du Qatar une île, en creusant un canal le long de sa frontière.

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