Le chercheur Sylvain Crépon se prête au jeu des questions-réponses lors de la conférence aux Jardins du Luxembourg. Crédit Alexis Clot.

La coopération européenne au service de la recherche

Du 23 au 25 mars, Paris a accueilli les chercheurs membres de l’action COST IS1308, consacrée à l’étude des stratégies populistes en Europe. Différents intervenants (chercheurs, journalistes…) se sont succédé pour débattre lors d’une conférence au Palais du Luxembourg, disponible sur YouTube. Les deux organisateurs ont accordé une interview au Journal International. Rencontre.

Nicolas Hubé est maître de conférences en science politique et responsable du master 2 « communication politique et institutionnelle» à l’université Paris 1. Gaël Villeneuve est docteur en science politique à l’université Paris 8, chercheur au laboratoire « communication et politique » du CNRS et enseignant à l’institut supérieur de communication (ISCOM).

Gaël Villeneuve et Nicolas Hubé, les organisateurs de l'événement, lors de l'interview. Crédit Alexis Clot.

Gaël Villeneuve et Nicolas Hubé, les organisateurs de l’événement, lors de l’interview. Crédit Alexis Clot.

Le Journal International : Vous faites partie de l’action COST IS1308 « Populism Political Communication in Europe », pouvez-vous nous expliquer en quoi cela consiste en quelques mots ?

Nicolas Hubé : Le réseau COST, c’est un réseau européen de chercheurs, financé par un programme de recherche européen. Les actions COST ont pour but de faire se rencontrer des chercheur-e-s de différents pays pendant 4 ans sur un objet précis dans un but de consolider des recherches futures, de faire exister des programmes de recherches futures.

En ce qui concerne la naissance du COST Action IS1308, j’étais dans le groupe qui a déposé le sujet à la European Science Foundation. Nous avons commencé il y a trois ans. C’était un groupe de chercheurs qui s’appelle NEPOCS (Network of European Political Communication Scholars). C’est un groupe de seize chercheurs européens et on pensait que la montée du populisme était un objet qui méritait qu’on s’y attarde. Le groupe était formé essentiellement par des pays de l’ouest de l’Europe, et il y a eu une deuxième vague d’invitations de collègues de différents pays, de l’est et de l’Europe balkanique qui se sont ajoutés, plus d’autres collègues comme Gaël par exemple.

« Réussir à travailler ensemble avec une vision différente »

Gaël Villeneuve : En fait moi j’ai eu le plaisir d’être invité par Nicolas, quelques mois, un peu moins d’une année après le début du projet, et à l’époque je travaillais sur la question du rapport au peuple et de l’extrême droite dans les médias. Ça a nourrit les échanges, et je suis devenu adjoint de Nicolas, puisqu’il y a plusieurs personnes par pays. Nos premières rencontres se sont faites en Grèce et au Danemark, et en fait j’ai eu le plaisir de voir en acte, des gens de différentes cultures scientifiques, intellectuelles, se poser des questions difficiles et éprouver la difficulté d’y répondre à plusieurs.

Ce qui m’a intéressé dans le fait de pouvoir suivre ce projet c’est d’une part de voir que dans ce milieu-là la question du populisme n’était pas forcément posée, parce qu’elle est très difficile à poser, d’abord et surtout à 25 ou à 30, surtout quand elle fonde le rassemblement. Le populisme reste quand même une boîte noire qui est difficilement ouverte, mais derrière ça, on arrive à trouver des espèces de coordination, des échanges, des discussions, qui font que finalement, on va réussir à travailler tous ensemble avec une vision différente.

« Poussés à l’internationalisation »

JI : Pourquoi avoir décidé de vous regrouper entre plusieurs chercheurs européens ?

Nicolas Hubé : Ça c’est une contrainte structurelle de l’université, on est poussé à l’internationalisation, à faire des programmes européens, parce que c’est là qu’il y a de l’argent, c’est comme ça que la recherche se fait maintenant, elle passe beaucoup par des financements ad hoc par des projets européens. C’est plus une contrainte qu’autre chose.

Gaël Villeneuve : Nicolas et moi on a un point en commun, c’est qu’on a tous les deux fait une partie de notre thèse en dehors de la France. J’en ai fait une partie à l’University College London, j’ai bossé sur la télévision anglaise, lui il a bossé sur l’Allemagne à la Freie Universität Berlin puis à la Europa Universität Viadrina, finalement on était déjà intéressé par ce qui se passait à l’étranger.

JI : Et quelle est la finalité de votre projet ?

Nicolas Hubé : Le but est vraiment de pouvoir ensuite monter des réseaux qui vont obtenir des financements européens beaucoup plus importants pour pouvoir faire de vraies enquêtes. Donc là on s’est divisé en trois groupes de travail. Un premier groupe qui regarde comment les élites agissent avec la question du populisme, en gros comment les élus, les journalistes travaillent cette question. Ensuite on a un deuxième groupe qui est la question des médias, c’est-à-dire comment le populisme est traité par les journalistes. Et le troisième groupe, c’est la question des effets. Avec ces trois groupes, on a pu monter des petites enquêtes.

« Un état des savoirs pays par pays »

Par exemple sur le groupe « élites », on est en train de réfléchir à comment mener des entretiens auprès d’élites pour savoir ce qu’est ce mot  : un concept ? Quelque chose qu’on peut utiliser ? Est-ce qu’on peut se réclamer d’être populiste ou est-ce que c’est une insulte ? Est-ce que c’est positif ?

Du côté des médias, on est en train de faire un travail dans les presses des différents pays, pour regarder comment elles parlent des questions de peuple, des questions d’immigration. Est-ce que et comment c’est thématisé ? Est-ce que c’est mis en exergue selon les catégories de populisme ? Et il y a également une enquête en cours sur les citoyens dans différents pays européens, comment ils pensent, voient les stratégies de campagne, comment ils perçoivent Marine Le Pen, etc. Donc ça c’est la finalité du projet en cours. Avant cela, ce qui nous a occupé la première année et demie, c’est un ouvrage qui essayait de faire un état des savoirs pays par pays. C’est sorti fin de l’année 2016.

Gaël Villeneuve : Ce qui est assez intéressant, c’est que comme c’est un projet européen, financé à échelle européenne, il est évidemment saisi par l’esprit du « new public management », c’est-à-dire plus grand, plus gros, plus large, plus fort. Et il donne à l’esprit scientifique, des enjeux monstrueux de faire des relations entre 25 ou 30 éléments différents, des cultures, des situations différentes, et des méthodes de travail de chercheurs différents… et du coup, cette grosse difficulté, ça produit des effets amusants. Dans mon groupe par exemple, celui sur les journalistes, on a été amené, chaque pays, à récupérer un certain nombre de données dans des journaux, sites internet, sur des périodes précises. Et les collègues d’autres pays, récupéreront au même moment, des journaux de tailles correspondantes, des sites d’information aux mêmes dates. Et donc il y aura une énorme comparaison qui va être faite.

« Une non-réflexion méthodologique »

La comparaison en elle-même, vu la taille qu’elle est censée prendre, aura sans doute du mal à accoucher d’une réflexion révolutionnaire parce qu’elle est vraiment très très large, et elle s’impose – du fait de son efficacité – une non-réflexion méthodologique, épistémologique. Mais en même temps, tout cela produit une dynamique très intéressante, positive. On a déjà des gens qui vont travailler sur les données françaises, donc on connaît dans d’autres pays, des gens avec qui on pourra discuter de ces choses-là, et à partir desquelles on pourra aboutir à des projets fécondés par cette dynamique.

Nicolas Hubé : Et puis en termes de finalité, ce que j’ai oublié de préciser, c’est qu’il y a aussi quelque chose qui nous est imposé, mais qui n’est pas mal : c’est de rendre public les résultats, d’où l’événement qu’on a organisé au Sénat. Qui était un peu une contrainte ou une attente de la European Science Foundation et qui est de dire, il faut aussi rencontrer non pas le grand public, parce qu’on sait que ce n’est pas faisable, mais en tout cas rencontrer les journalistes, les groupes d’intérêts, les think tanks… Et ça c’est quelque chose qui est attendu, et c’est pour ça qu’on a organisé cet événement de vendredi.

JI : Et qui est venu à cette conférence au Sénat, en dehors des chercheurs ?

Nicolas Hubé : Déjà, il y a eu des étudiants, ce qui est très bien parce qu’en général quand on fait des colloques, il y a des chercheurs. On est content quand des étudiants viennent. La réussite, c’est aussi qu’on avait une salle de 115 places, et que 100 sièges étaient occupés. On a aussi eu quelques journalistes, qui sont venus nous parler, quelques observateurs… c’est déjà énorme. Et le fait que le Sénat était ravi de nous accueillir, et rediffuser les résultats de la conférence, c’est signe d’un intérêt qui dépasse la seule recherche.

La presse étrangère utilisait les journalistes locaux comme « sous-traitants »

JI : Et quand vous organisez des colloques dans d’autres pays, est-ce que ça se passe de la même manière, organisez-vous toujours une conférence ouverte au public ?

Nicolas Hubé : Jusqu’à présent, c’était plutôt dans l’autre sens, c’est à dire que c’était plutôt des spécialistes du pays qui venaient parler aux gens de l’Action COST. Par exemple en Grèce, ç’a été des journalistes de premier plan, qui sont venus nous parler de la manière dont eux percevaient la couverture de la crise grecque dans les autres pays, et en particulier comment les correspondants des autres pays venaient sur place. Mais c’est vrai que c’est la première fois qu’on avait un événement public au sens fort du terme.

Gaël Villeneuve : Les journalistes grecs nous avaient expliqués avoir aperçu un nuage de sauterelles de toute l’Europe arriver sur la petite Grèce au moment de la crise économique, de la banqueroute du pays, mais que ces journalistes ne sachant pas travailler dans ce pays, parce que ne le connaissant pas, ne connaissant pas la langue, ont utilisé les journalistes locaux comme « sous-traitants ». À Cracovie il y avait aussi un journaliste qui était extrêmement choqué de voir ainsi la fin du service public audiovisuel tel qu’il avait été dans l’époque communiste, et voir la transition libérale, brutale, managériale de l’information.

JI : Quel était l’enjeu de ce colloque à Paris ?

« Un éclairage sur le populisme dans différents pays »

Nicolas Hubé : Le premier enjeu était d’avoir un état des lieux de ce qui se passe en France, pour ces collègues étrangers qui lisent des choses sur le Front National, sur Macron, leur faire rencontrer des acteurs, des chercheurs de premier plan capables de décrypter ça. Le deuxième enjeu était un peu dans le sens inverse, d’avoir un éclairage sur ce que l’on sait sur le populisme dans différents pays pour un public français. Au départ on devait aussi avoir une table ronde avec des politiques, mais mauvais timing, c’est la campagne…

Gaël Villeneuve : Le timing a aussi beaucoup intéressé les collègues étrangers quand on a proposé d’organiser le colloque à Paris il y a un an à peu près. Justement parce que c’était bientôt les élections françaises, et il y a eu une sorte d’émulation, à se demander si Marine Le Pen – qui est considérée par les gens de la COST comme la populiste principale – allait réussir à devenir présidente ? Et le label « populiste » marche très fort alors même qu’il désigne des entrepreneurs politiques souvent très différents. C’est justement le moment de faire le point.

JI : Qu’est-ce qu’il y a à retenir ?

Nicolas Hubé : On a fait avancer les aspects recherche dans le sens pratico-pratique, parce que faire de la recherche c’est aussi parfois se mettre autour d’une table et discuter, pas seulement échanger des mails.

Gaël Villeneuve : La bonne nouvelle, c’est aussi et surtout qu’il n’y a pas eu d’événement justement, tout s’est bien passé, il n’y a pas eu de couac. Ça a bien marché, on est content.

Photo de bannière : le chercheur Sylvain Crépon se prête au jeu des questions-réponses lors de la conférence aux Jardins du Luxembourg. Crédit Alexis Clot.

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