Coup d’État au Myanmar : l’histoire sanglante d’un gouvernement militaire en guerre contre sa propre population

À l’orée de son second mandat, Aung San Suu Kyi, élue par le peuple en novembre 2020, est arrêtée par l’armée le 1er février 2021 à Naypidaw, la capitale du Myanmar. Dans la foulée du coup d’État perpétré par les militaires, le gouvernement est renversé et les deux chambres du Parlement dissolues. Un état d’urgence d’un an est déclaré par la junte militaire, offrant à son chef suprême, le général Min Aung Hlaing, les pleins pouvoirs. Dans un contexte génocidaire et de quasi-guerre civile, comment comprendre les récents évènements qui se sont déroulés au Myanmar ?

1962, une année clé : premier coup d’État et arrivée au pouvoir des militaires

L’histoire du Myanmar, ex-Birmanie, est complexe, mais nécessaire pour comprendre la situation actuelle. Le pays devient une colonie britannique à partir de 1937 avant d’être envahie par le Japon en 1942. À la fin de la seconde guerre mondiale et des occupations successives, la Birmanie aspire à l’indépendance, guidée par la voix du général Aung San, qui n’est nul autre que le père de Aung San Suu Kyi. Celui-ci est assassiné en 1947, et n’assistera malheureusement pas à la libération de la Birmanie qui adviendra en 1948 avec son retrait du Commonwealth. Une démocratie parlementaire est alors installée dans l’État nouvellement indépendant. Pourtant, des protestations soutenues par le Parti communiste chinois s’élèvent.

En 1962, la situation bascule : le général Ne Win perpètre un coup d’État, et instaure un régime militaire qui perdurera pendant des années. Malgré d’importants mouvements de protestations populaires, les juntes militaires se succèdent. En 1989, la Birmanie devient officiellement le Myanmar, après que les forces armées aient écrasé un soulèvement national réclamant la démocratie.

Des élections libres sont organisées en 1990, largement remportée par la Ligue Nationale pour la Démocratie, abréviée en LND. Il s’agit du parti politique co-fondé par Aung San Suu Kyi, qui compte alors bien s’imposer en défenderesse de la démocratie. Mais les élections sont annulées, et Aung San Suu Kyi est assignée à résidence, succession d’évènements qui donnent au présent un mauvais goût de déjà-vu.

Aung San Suu Kyi en 2013 lors de la remise du prix Sakharov (Source image : Claude Truong-ngco sur Wikipedia)

En 2008, le gouvernement militaire propose l’adoption par référendum d’une nouvelle Constitution. Le texte est pensé par les militaires et pour les militaires. Leur but est d’asseoir dans les années à venir la domination de la junte déjà bien en place, et d’anticiper toute tentative de transition démocratique. Cette Constitution est adoptée avec un taux de participation, et un taux de « oui » en faveur de la Constitution beaucoup trop élevés pour ne pas être suspects, mais qui s’expliquent parfaitement dans une dictature militaire. Cette Constitution s’avérera par la suite être un précieux instrument pour le pouvoir militaire, parallèlement dangereux pour tous ses opposants.

Ce n’est qu’en novembre 2010 que la militante et politicienne sera libérée, obtenant pendant sa détention un prix Nobel de la paix en 1991 pour ses engagements. La même année apparaissent des premiers signes de relâchement : des élections sont tenues (qui seront d’ailleurs boycottées par l’opposition). Thein Sein, ancien membre de la junte, est élu président et s’engage dans une politique d’ouverture et de libéralisation, ce qui donne un nouvel élan au pays.

Partisans de la LND fêtant les élections partielles de 2012 (Source image : fabulousfabs sur Flickr)

En 2015, le parti de la LND remporte les élections législatives. Htin Kyaw, un proche d’Aung San Suu Kyi, est élu président civil. Malgré sa popularité, Aung San Suu Kyi est d’office écartée de la présidence civile à cause d’une règle contenue dans la Constitution de 2008, formulée en termes généraux mais en fait spécialement conçue à son égard : il s’agit de l’interdiction pour les personnes mariées à des ressortissants étrangers ou ayant des enfants de nationalité étrangère d’accéder à la fonction suprême. Or, Aung San Suu Kyi a été mariée à un britannique, désormais décédé, et a des enfants de nationalité britannique. Pour surmonter cette difficulté, un poste de conseillère d’état est spécialement crée pour elle, ce qui lui permet dans les faits de diriger le gouvernement. Ensemble, le couple Htin Kyaw et Aung San Suu Kyi espèrent poursuivre la transition démocratique du pays.

Aung San Suu Kyi contre Min Aung Hlaing

Aux élections de novembre 2020, la LND obtient 83,2% des sièges dans les deux Parlements. Par conséquent, le parti militaire appelé le « Parti de l’Union, de la solidarité et du développement » ou PUSD (créé en 2010 par le général Thein Sein, président de 2011 à 2016 et ancien membre de la junte militaire avant 2011), ne dispose plus que de 33 sièges au soutien des 25% de sièges automatiquement réservés aux militaires. De nouveau, Aung San Suu Kyi est portée au pouvoir, et accroit par la même occasion sa majorité législative.

Face à elle, Min Aung Hlaing, comandant en chef de l’armée du Myanmar, et marionnettiste suprême de la campagne de persécution des Rohingyas. Il était de notoriété publique que le général briguait la présidence, et ce depuis le mandat de Thein Sein déjà. Au lieu de cela, il s’est retrouvé à co-diriger aux côtés de son ennemie jurée : Aung San Suu Kyi.

« Son plan est de devenir président en 2020 », avait prévu en 2017 U Win Htein, un leader de la LND

Le général, qui a graduellement gravi les marches de la hiérarchie militaire, a été décrit par des connaissances de jeunesse comme une personne effrayante, qui critiquait souvent les autres. Son compte Facebook a été supprimé pour avoir véhiculé des contenus douteux. Il y avait d’ailleurs publiquement contesté le sort réservé aux Rohingyas. Aujourd’hui, il est parvenu à se maintenir au pouvoir, et ce malgré l’âge de la retraite obligatoire fixé à 60 ans, ce qui lui permettra de voir ses ambitions se réaliser.

Min Aung Hlaing en 2017 (Source image : Mil.ru sur Wikipedia)

Voyant la victoire de la LND comme une véritable menace, l’organisation militaire a d’abord contesté le résultat des élections, avant de finalement réduire l’opposition au silence en perpétrant un nouveau coup d’État, sous le couvert de leur instrument de domination : la Constitution de 2008. Le 1er février 2021, les leaders de la LND sont arrêtés pour de prétendues « fraudes électorales », et pour non-respect de la Constitution. Le général Min Aung Hlaing obtient les pleins pouvoirs, et un état d’urgence d’une durée d’un an est déclaré. Depuis, la population a tenté de résister par une série de manifestations et de grèves. Plus de 60 civils auraient déjà été tués depuis le putsch.

La Tatmadaw : comment la dictature militaire s’est-elle imposée ?

La Tatmadaw, c’est le nom de l’armée du Myanmar qui dirige le pays depuis le coup d’État de 1962. Dans l’idée, on aurait pu croire que grâce à la victoire de la LND aux élections de 2015, le gouvernement militaire aurait lâché du leste et ainsi permis de débuter une véritable transition démocratique. Dans les faits, la Tatmadaw a toujours détenu le pouvoir et n’y a jamais renoncé. Le gouvernement militaire et le gouvernement civil se superposent et co-dirigent. On pourrait envisager ce système comme une sorte de tutelle militaire, maintenue en place par la Constitution de 2008.

En effet, en vertu de celle-ci, la Tatmadaw est une institution indépendante qui n’est pas responsable devant le gouvernement civil, et n’a donc pas de compte à lui rendre. L’armée a le pouvoir de nommer unilatéralement un quart de chaque Parlement, ce qui rend très compliquée toute tentative de réforme constitutionnelle venant de l’opposition, puisque celle-ci devrait alors disposer en tout de 75% des sièges aux Parlements. Le commandant en chef de l’armée a également le droit de nommer les ministres de la défense, de l’intérieur et des frontières, ainsi que de contrôler un certain nombre d’institutions clés de la nation, notamment la police. Dans les faits, ce jeu des institutions a considérablement amoindri le champ d’action de la LND durant son premier mandat, voire assombri la réputation de la respectée Aung Sun Suu Kyi, critiquée pour avoir « laissé » – certain diront même « soutenu » – l’armée exécuter sa campagne génocidaire à l’encontre des Rohingyas, et violenter la population en général.

Des violences systémiques à l’encontre de la population

La répression est le mode de fonctionnement de l’armée. Elle s’est construite au fil des ans sur une culture de la violence et de la discrimination à l’égard des minorités ethniques. Elle a par la même occasion plongé le pays dans l’isolement, en entretenant peu de relations économiques avec le reste du monde, et en empêchant massivement à la population d’accéder à internet et aux nouvelles technologies jusque dans les années 2010. L’armée a toujours maté les révolutions, et ce au prix de la vie de milliers de manifestants, comme par exemple pendant les contestations populaires à la fin des années 1980, ou encore durant la « Révolution de Safran » en 2007.

La nationalité du Myanmar est refusée à de nombreuses minorités ethniques, notamment à la communauté musulmane des Rohingyas. Cette situation les condamne à l’apatridie et rend leur vie civile infernale, à laquelle s’ajoutent les persécutions constantes de la part de l’armée : déplacements de populations forcés, villages brûlés, actes de tortures et tueries, viols systématiques… Aujourd’hui, un million de Rohingyas se seraient réfugiés au Bangladesh, tandis que la Cour Internationale de Justice a condamné en janvier 2020 le Myanmar à « prendre toutes les mesures en son pouvoir » pour éviter un génocide, déjà qualifié comme tel par de nombreuses organisations de défense des droits humains.

L’une des stratégies militaires de l’armée du Myanmar pour persécuter les minorités ethniques et les insurgés s’appelle la doctrine des « four cuts », ou des « quatre coupures ». Elle consiste à couper les ressources principales du groupe victime dans quatre domaines clés : le financement, la nourriture, l’intelligence, et les recrues. Parmi les habitudes de la Tatmadaw, on retrouve notamment la pratique de forcer des groupes de civils à marcher sur des champs de mines pour sécuriser le passage des soldats, ou encore de s’en servir comme boucliers humains au milieu de tirs ennemis.

La Tatmadaw se permet également d’emprisonner ses opposants, de fermer les universités, ou encore de couper l’accès à internet quand cela lui chante. Elle assoit entre autres son hégémonie sur l’exploitation des terres du Myanmar, riches en ressources, notamment en mines de jade, et en forêts de bois convoités. Pousser les minorités dans les périphéries, voire dans d’autres pays, fait parti de sa stratégie pour exploiter tranquillement les terres mères de ces populations tout en enrichissant ses officiers.

« C’est une armée avec un cœur obscur » a confié au New York Times David Scott Mathieson, un analyste indépendant ayant étudié les pratiques militaires.

Sources

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