Crise anglophone au Cameroun : après le dialogue, le retour des tensions

Au Cameroun, du 30 septembre au 4 octobre 2019, s’est déroulé le « Grand Dialogue National » dont le gouvernement essaye de mettre en place les recommandations afin de trouver une solution à la crise anglophone. Ces derniers jours, les violences grimpent dans les régions Nord-Ouest et Sud-Ouest, lesquelles ont été rebaptisées République d’Ambazonie par les indépendantistes anglophones.

Voilà trois ans que les deux régions anglophones du Cameroun font l’objet de fortes hostilités entre les séparatistes et les forces de sécurité. On estime déjà le bilan humain à plus de 3 000 morts, sans compter le demi-million de déplacés internes et de réfugiés. Aujourd’hui, celui-ci tend à s’accroître en dépit de la tenue, début octobre, du « Grand Dialogue National » initié par la présidence camerounaise pour mettre fin au conflit. En fonction depuis 1982, le Président de la République, Paul Biya, figure actuellement parmi les plus anciens dirigeants en place dans le monde.

Des tensions ancrées dans l’Histoire

Ce qui est désigné par le terme de crise anglophone recouvre en réalité des crispations aussi anciennes que le pays lui-même, et dont l’intensité a fluctué au fil du temps. En effet, si la partie à majorité francophone du Cameroun obtient son indépendance de la France en 1960, les actuelles régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest à majorité anglophone sont rattachées au pays un an plus tard, après leur indépendance du Royaume-Uni grâce à un référendum. Dans un premier temps, le Cameroun opte pour le fédéralisme, faisant bénéficier ses différents États fédérés d’un certain degré d’autonomie. Néanmoins, Yaoundé revient rapidement sur ce système politique au profit d’un gouvernement central. Dans un contexte de plus en plus répressif, les 17% d’anglophones doivent faire face à des discriminations accrues. En 1972, une nouvelle Constitution approuvée par référendum, dont les résultats avoisinent l’unanimité, remplace définitivement l’ancienne organisation fédérale par un État unitaire et centralisé.

Pour beaucoup d’anglophones, cette perte d’autonomie a toujours un goût amer. Malgré la mise en place de la décentralisation depuis 1996 pour déléguer du pouvoir aux régions, on observe une stagnation du processus, continuellement amendé pendant vingt ans mais encore en cours. Par conséquent, à partir de 1996, les revendications en faveur d’un référendum d’indépendance se font désormais de plus en plus audibles. En 2001, des manifestations interdites sont sévèrement réprimées par le gouvernement camerounais, faisant trois morts selon l’Ambassade de France.

La cristallisation des tensions depuis 2016

C’est en 2016 que la question anglophone prend un nouveau tournant avec des protestations contre la francophonisation du droit et de la justice au Cameroun. Le 8 novembre 2016, une manifestation pacifique à Bamenda (capitale du Nord-Ouest) durement punie par les forces de l’ordre met le feu aux poudres. Les avocats, les fonctionnaires et les enseignants se mettent en grève dans les régions anglophones, afin d’obtenir l’égalité de fait entre les deux langues officielles mais aussi une meilleure représentation des administrés. En 2017, le gouvernement bloque Internet durant trois mois, alors que des opposants sont arrêtés et que les exactions des forces de sécurité à l’encontre des civils augmentent. Le discours de certains leaders anglophones prend un ton plus agressif. Les idées indépendantistes se diffusent. En parallèle, des groupes armés fourmillent dans la zone anglophone et, surtout, les mouvements sécessionnistes commencent à se radicaliser : incendies, attentats, enlèvements, assassinats…

En 2018, François Roubaud et Mireille Razafindrakoto, chercheurs à l’Institut de Recherche pour le Développement (Marseille), évoquent dans une publication scientifique que « sur de nombreux aspects, les anglophones ne se distinguent pas substantiellement de leurs homologues francophones. En revanche, il est un domaine où la “question anglophone” prend corps : leur défiance massive à l’égard du pouvoir et des institutions publiques. » Le chef séparatiste auto-proclamé, Julius Ayuk Tabe, déclare en septembre 2017 l’indépendance symbolique des deux régions à majorité anglophone du Cameroun sous le nom de République d’Ambazonie. Cet acte ayant été grandement réprimé par les forces de l’ordre, celles-ci sont aujourd’hui accusées de graves violations des droits humains par plusieurs ONG, comme par exemple Nouveaux Droits de l’Homme (NDH-Cameroun). Jugé par un tribunal militaire en août dernier, Julius Ayuk Tabe a été condamné à une peine de prison à perpétuité pour « terrorisme et sécession ».

L’échec du « Grand Dialogue National » 

Mené par le Premier Ministre Joseph Dion Ngute, le « Grand Dialogue National » a abouti à deux recommandations majeures : d’une part, davantage de décentralisation puis, d’autre part, un statut spécial pour les deux régions anglophones prévoyant des systèmes juridiques et éducatifs spécifiques, ainsi que des élections régionales. La question du fédéralisme, bien qu’abordée lors des discussions, a vite été écartée par le pouvoir en place car considérée comme une « boîte de Pandore » selon le Président Paul Biya. On note aussi l’absence des plus importants leaders séparatistes à la table des négociations, notamment Ayuk Tabe pour qui le dialogue est un « non-événement » et une manipulation politique en vue des élections municipales de 2020. Lors d’un coup d’éclat au cours de la conférence, et en guise de bonne foi, le Président a ordonné la libération de plus de 300 opposants poursuivis dans le cadre du conflit, comme Maurice Kamto (dirigeant du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun).

Enfin, en dépit du dialogue entamé, on constate ces dernières semaines une intensification de la violence entre les militaires camerounais et les combattants sécessionnistes. Citons, en particulier, la mutilation et le meurtre d’une gardienne de prison, l’attaque du convoi du gouverneur de la région du Nord-Ouest par des séparatistes ou encore la mise en place d’un programme de vigilance communautaire contre les séparatistes à Bamenda (capitale du Nord-Ouest). L’indétrônable Paul Biya avance donc en terrain miné, pris entre la menace de Boko Haram au Nord, des difficultés économiques, le conflit en zone anglophone et des sanctions internationales. En réponse aux violations répétées des droits humains au Cameroun, Washington a annoncé, à compter de janvier 2020, la fin du traitement commercial préférentiel dont Yaoundé bénéficie actuellement.

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