« Deux poids, deux mesures » dans l’application de la politique de Twitter ?

Avec près de 330 millions d’utilisateurs mensuels, Twitter se place douzième sur le palmarès des réseaux sociaux les plus populaires au monde. Créé en 2006, il permet aux utilisateurs de rédiger des tweets contenant jusqu’à 280 caractères et de suivre, voire de retweeter, aussi bien des anonymes que des personnalités publiques. Il s’agit également d’un lieu virtuel privilégié de débat d’opinions.

Pourtant, sa neutralité semble être remise en question par certains utilisateurs qui dénoncent « deux poids, deux mesures » en ce qui concerne les décisions de suspension et-ou de suppression de tweets et de comptes d’usagers.

Une liberté d’expression menacée ?

Une utilisatrice du réseau social confie avoir « perdu trois comptes de manière arbitraire ». Selon elle, ses propos ont été censurés «  non seulement par Twitter [mais également] par les utilisateurs qui refusent la contradiction ».  Si à ses débuts, elle n’exprimait pas ses opinions politiques via son compte, elle l’a par la suite utilisé « pour commenter l’actualité mais également pour s’instruire et partager [son] opinion sur la condition des minorités en France et de manière plus générale en Occident ». Elle ajoute : « Il y a des sujets qui semblent indispensables à aborder comme le racisme, le sexisme, l’homophobie, les discriminations, la colonisation. En tant que jeune femme racisée -personne non-blanche, opprimée de par son appartenance raciale- exposée au racisme, à l’islamophobie, de par mon appartenance ethnique ou religieuse, je me dois de combattre avec force les discours haineux ».

Une autre utilisatrice, qui se décrit comme musulmane, syndicaliste et anarchiste relève aussi qu’il n’est pas accepté d’aborder tous les sujets sur Twitter, au vu des représailles administratives qui s’en suivent. Tout comme d’autres usagers interrogés, ces jeunes femmes déplorent la mise en danger de la liberté d’expression sur le réseau social.

Tweets militants ou haineux ?

Des militantes féministes témoignent de leur incompréhension face au fait que l’ironie dans le but de dénoncer ce qu’elles estiment être un système patriarcal soit davantage sanctionnée que des propos sexistes avérés. Une usagère féministe, sous le pseudo « Noemisterieuse » , est suspendue de façon définitive à ce jour, après avoir été sanctionnée à plusieurs reprises auparavant pour des propos dénonçant l’oppression subie par les femmes. En revanche, Twitter avait noté l’« absence d’infraction » d’un compte qu’elle avait signalé pour appel à la haine. Cette usagère dénonce ce qu’elle considère comme étant une « logique de réaction à deux vitesses ». Par ailleurs, une femme transgenre relate s’être vue son compte suspendre pour homophobie, car usant de second degré dans un but militant, tandis qu’un compte tenu par une personne anciennement au Front national et présentant des insultes homophobes, au premier degré, n’a pas été sanctionnée.

La partialité de Twitter serait remise en question selon divers interviewés dans le sens où s’ils ont été suspendus, ce n’est pas le cas d’autres comptes, tenant des propos répréhensibles mais, selon eux, davantage acceptés socialement. Au-delà du virtuel, « Noemisterieuse » souligne les conséquences concrètes de ce qu’elle qualifie d’« isolement forcé », les usagers se voyant retirer un moyen d’expression mais également de construction sociale. Elle ajoute que « perdre des années d’archives, de contacts et des milliers de followers, ce n’est pas rien ».

Quels critères pour sanctionner un compte ?

Mathieu Brancourt, journaliste, avait signalé auprès de Twitter une menace qui lui avait été adressée alors qu’il remettait en question la décision de considérer la pénétration de la matraque comme « un accident » dans l’affaire Théo : « […] on te fera bientôt la peau le pseudo journaliste ». Pourtant, la réponse qu’il a reçue est le constat de « l’absence d’infraction aux Règles de Twitter ».

Nous avons contacté l’équipe Twitter afin d’en apprendre davantage sur leur fonctionnement. Ils ont répondu ne « pas avoir de porte-parole disponible pour répondre à [nos] questions ». Divers liens nous ont été envoyés concernant la politique de Twitter. On peut y lire les facteurs explicatifs de l’application d’une sanction. Parmi eux, il y a l’historique des infractions de l’usager et la gravité de l’infraction en question. D’autre part, un compte peut être sanctionné si « le comportement cible une personne, un groupe ou une catégorie protégée de personnes ».

Certains utilisateurs de Twitter rapportent que leurs comptes ont été supprimés ou suspendus car ils avaient été signalés par des usagers prônant des propos haineux. C’est le cas d’un jeune homme dont le compte a été suspendu suite à un signalement d’un autre usager qui a par la suite été sanctionné par la justice et par Twitter. Les signalements d’un compte ont-ils un poids dans la décision de suspendre ou de supprimer celui-ci ? Au-delà d’attirer l’attention sur une situation, Twitter accorde une importance particulière si « le signalement a été effectué par la cible du comportement inapproprié ou par un témoin ». Une question parait alors légitime : Twitter porte-il attention à l’identité de la personne qui signale ainsi qu’aux propos qu’elle tient ? La réponse à cette interrogation pourrait éclairer certains témoignages.

« Le contenu […] d’intérêt public légitime »

Un dernier critère pour évaluer la sanction qui doit être prise à l’encontre d’un compte est si « le contenu [est] un sujet d’intérêt public légitime ». Autrement dit, si « le comportement est […] informatif et dans l’intérêt légitime du public » et s’il permet d’éveiller sa conscience. La source du contenu est également prise en compte : « Certaines personnes, certains groupes ou certaines organisations et le contenu qu’ils ou elles publient sur Twitter peuvent être considérés comme un sujet d’intérêt public légitime en raison de leur présence dans la conscience publique ». Cela est explicatif du fait que des personnalités politiques puissent tenir des propos haineux sans être inquiétées, ce qui n’est pas toujours le cas de leurs détracteurs n’ayant pas le même niveau de notoriété.

Des questions demeurent sans réponse. Quel est le profil des employés qui prennent la décision, concrètement, de suspendre ou de supprimer un compte ? Sont-ils plusieurs à étudier la situation ? Parlent-ils la langue utilisée dans le compte en question ? Se fient-ils parfois seulement aux signalements ?

Enfin, quel est le rôle d’un réseau social comme Twitter dans l’assurance de la démocratie et de la liberté d’expression ? Il semble que les comportements des usagers ne soient pas toujours évalués de la même manière selon la place qu’ils occupent dans les rapports de pouvoir, que cela soit au niveau de leur notoriété, de leur identité ou des propos tenus.

Image de bannière tirée de la banque d’images Pixabay.

Vous aimerez aussi