Écrire, dessiner et publier en Bulgarie : le combat quotidien pour une presse libre [1/2]

Boïko Borissov, Premier Ministre bulgare et Deylan Peevski, propriétaire de la majorité des médias bulgares. Crédits Dessin: Christo Komarnitski, cartooniste pour Prass Press et Sega.

Le 7 octobre 2018, la journaliste bulgare Viktoria Marinova est retrouvée assassinée dans un parc de la ville de Roussé, au nord de la Bulgarie. Le meurtre fait rapidement la une des médias internationaux, braquant un projecteur sur l’environnement médiatique corrompu et les libertés restreintes des journalistes bulgares. Selon le classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières, la Bulgarie occupe la 111e place sur 180, grande dernière de l’Union européenne.

Viktoria Marinova était animatrice d’une émission consacrée aux questions de société pour la télévision locale TVN Ruse. Elle avait diffusé une semaine auparavant un entretien avec deux journalistes du média d’investigation Bivol, qui enquêtaient sur des soupçons de fraude aux subventions européennes impliquant des hommes d’affaires et des élus. La police déclare finalement que le crime ne semble pas être directement lié à la profession de la victime, mais la nouvelle renforce la mauvaise réputation de la Bulgarie sur la liberté des médias.

À la rencontre des journalistes bulgares, ce reportage au sein des rédactions, des studios radio et télé d’un pays au paysage médiatique méconnu, lève le voile sur les enjeux de production et de diffusion de l’information en Bulgarie.

L’extrême concentration médiatique : arme de propagande pour le gouvernement bulgare

« Peevski peut détruire le gouvernement ou le protéger, avec une arme : l’information ».
Petar Karaboev, rédacteur en chef « Affaires internationales » chez Dnevnik, journal national en ligne.

Lorsque l’on discute médias en Bulgarie, un nom est sur toutes les lèvres : Deylan Peevski. Ancien chef du renseignement et député, il est à la tête du groupe New Bulgarian Media qui contrôle plus de 80% du réseau de distribution des médias du pays[1] et est considéré comme l’un des oligarques les plus riches du territoire. Spas Spasov, correspondant du journal Dnevnik à Varna, ville bulgare côtière, raconte la genèse de cette concentration médiatique dans les mains d’un seul homme : « En 2007, avec l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne, des sommes d’argents énormes sont entrés dans l’économie bulgare, et une grande partie de cet argent est allée chez Peevski, sans aucune réaction du gouvernement bulgare, il a racheté 80% des journaux et médias ».

Manol Gichev, journaliste indépendant, dénonce cette concentration médiatique qui a un impact direct sur la pluralité des opinions dans la presse et la critique du parti politique au pouvoir : « les médias ont le pouvoir de mettre les gens dans la rue et le gouvernement n’aime pas les conflits, il peut payer en échange d’une propagande médiatique».

Ces relations étroites sont visibles très clairement au moment des élections. Spas Spasov explique l’arrivée au pouvoir en 2009 du Premier Ministre actuel, Boïko Borissov. « L’empire de Peevski critiquait jusqu’alors sévèrement le GERB [Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie], le parti politique de centre droit de Borissov. Juste avant les élections législatives, un article avait été publié en première page d’un quotidien weekend, qui attaquait le vice-président du GERB, Tsvetan Tsvetanov sur sa vie privée. Une semaine plus tard, quand il était évident dans les sondages que le GERB allait gagner les élections, le même quotidien jusqu’alors opposé au GERB publiait en première page un article en faveur du parti. On a un changement de ligne d’un journal en une semaine. Et c’est la politique de tous les journaux possédés par Peevski, ils font la même chose avec tous les partis qui arrivent au pouvoir et travaillent en faveur du gouvernement à 100%. »

« L’empire médiatique de Peevski est un empire privé mais d’une certaine façon financé par l’État et l’Union européenne » conclut Petar Karaboev.

Deylan Peevski et sa mère Irina Krusteva
Sur la bannière: « Rencontre des médias bulgares »; Dialogue: « Maman » «Mon bébé». Dessin de Christo Komarnitski.

Les médias en région : une dépendance économique totale aux municipalités

« Dans les plus grandes villes, c’est plus facile d’être journaliste, on peut quand même avoir une relative indépendance selon les médias, mais si tu es à Vidin [ville au centre de la région nord-ouest], tu ne peux pas être journaliste ; si tu es à Roussé, tu peux en mourir ».
Manol Gichev, journaliste indépendant à Sofia.

Spas Spasov, correspondant pour Dnevnik à Varna, a réalisé un travail d’observation dans sa ville sur trois ans et a constaté que le budget municipal pour le financement des médias de la région couvrait 100% du budget de fonctionnement de ces derniers. Et ceux-ci ne publiaient jamais de critiques des structures municipales. Spas décide alors de mener une étude sur le financement des médias dans dix villes de Bulgarie. Il découvre que la situation dans les autres villes est encore plus alarmante qu’à Varna : « Prenez la municipalité de Montana par exemple, située au nord-ouest de la Bulgarie dans la région la plus pauvre de l’Union européenne. Elle a un budget municipal dix fois moins important que la ville de Varna et pourtant elle dépense la même somme que Varna dans les médias. »

À Varna, un autre enjeu attire l’attention du journaliste, l’influence russe sur les médias de la région. Varna est considérée comme une enclave russe, une communauté grandissante s’installe et investit dans la région. Le consulat russe de la ville dispose d’un important réseau d’agents dans les structures municipales, économiques et parmi les journalistes. « Dans les médias on ne trouve aucune critique concernant la politique russe ou leurs activités économiques », souligne Spas Spasov. Il revient sur le débat de 2015 autour de la construction du gazoduc russe Southstream qui devait passer par Varna : « Le projet a été finalement abandonné car il n’y avait aucun bénéfice économique pour la Bulgarie. Mais il n’y avait aucune critique de ce projet dans les médias régionaux, il y avait même des publicités partout pour la société russe qui gérait le projet en Bulgarie ».

Pour découvrir quelle est la réalité quotidienne des journalistes critiques et indépendants dans le contexte médiatique bulgare, retrouvez le second épisode de ce reportage : Écrire, dessiner et publier en Bulgarie : le combat quotidien pour une presse libre [2/2]


[1]. Officiellement, c’est la mère de Peevski, Irina Krusteva qui est la propriétaire du groupe. Mais le contrôle de Peevski sur le groupe médiatique est notoire. Selon Manol Gichev, tous les journaux du groupe ont les mêmes articles, les mêmes expressions, le même texte qui suivent les politiques de Peevski.

Photo de bannière: Crédit Photo: Aria Ribieras.

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