Écrire, dessiner et publier en Bulgarie : le combat quotidien pour une presse libre [2/2]

Boïko Borissov, Premier ministre bulgare est juché sur le plot 1: « Corruption », Deylan Peevski, propriétaire de la majorité des médias bulgares: « Viens on va se cacher dans le trou » désigne la pancarte 113: “Liberté d’expression”. Crédits Dessin: Christo Komarnitski, dessinateur à Sega et Prass Press.

Le premier épisode de ce reportage sur les médias en Bulgarie révélait le monopole détenu par des oligarques et par les gouvernements régionaux et ses conséquences sur les enjeux de production et de diffusion de l’information.

À la rencontre des journalistes critiques bulgares et d’une presse qui se bat pour son indépendance, ce deuxième épisode raconte les difficultés d’exercer la profession journalistique dans un pays où corruption et liberté d’expression ne font pas bon ménage.

Le combat de Prass Press: le dessin satirique contre la censure

L’espèce est rare, en voie de disparition même. Seulement quatre dessinateurs satiriques travaillent dans la capitale. Ils se battent chaque jour contre ceux qui leur disent quoi dessiner, qui dessiner et comment le dessiner.

Entre les piles de journaux, les exemplaires de Charlie Hebdo, les pots de pinceaux, les palettes de couleurs et les centaines de dessins entassés, Christo Komarnitski, cartooniste au journal Sega, raconte ses débuts : « Après la chute du communisme en 1989, il y a eu une effervescence, beaucoup de journaux sont apparus. C’était la libération de la presse. J’ai commencé à dessiner à cette époque. »

« Aujourd’hui c’est bien différent» confie-t-il. Christo et un groupe de quatre autres dessinateurs de presse ont décidé de créer le journal satirique  Prass Press à la suite de l’éviction en 2016 de l’un d’entre eux, Tchavdar Nikolov, de la télévision Nova pour laquelle il dessinait quotidiennement : « On pense que quelqu’un à haut niveau a passé un coup de fil, le jour d’avant un cartoon avait mis en colère le Premier ministre. ».

“Prass Press libre” ; “Je suis en chute libre”. Crédit dessin: Christo Komarnitski.

La distribution : un monopole qui étrangle la presse indépendante

Les dessinateurs ont dû signer un contrat avec l’entreprise de distribution qui monopolise 96% du marché, National DistributionPourtant après la première édition du journal en 2017, l’entreprise a rompu le contrat, prétextant que personne n’allait le lire. Le journal Prass Press est essentiellement composé de dessins caricaturant les hommes politiques du gouvernement. « On continue à le vendre chez trois ou quatre distributeurs indépendants, très courageux selon moi, car ils reçoivent des menaces. On est à 4000, 5000 exemplaires deux fois par mois. Avant on était distribué par l’entreprise française Relay aussi, et puis un jour ils ont arrêté, Peevski a dû les menacer. On peut encore voir les posters de publicité pour Prass Press aux stations de métro, mais plus de journaux. Si nous avions une bonne distribution nationale je suis sûr que nous aurions du succès. »

“Actualités” “Aujourd’hui” “Demain” “Nouveautés”. Crédits Dessin: Christo Komarnitski.

Les réseaux sociaux: un refuge pour critiquer le pouvoir politique ?

Pour échapper à la pression des entreprises qui monopolisent le marché médiatique et aux jeux de pouvoir autour du financement des médias, les journalistes font souvent le choix de s’exprimer sur les réseaux sociaux. Manol Gichev a travaillé quelques années pour le journal culturel Ploshtad Slaveikov. Prompte à critiquer le gouvernement, lorsque son éditrice en chef lui répète pour la centième fois: « évite les sujets politiques à Sofia, arrête de critiquer la municipalité, ils nous donnent de l’argent », Manol claque la porte et s’engage sur les réseaux sociaux. Seulement, il est très vite rattrapé par une autre forme de contrôle : « Je suis censuré sur tous mes comptes, tous mes posts ont été annulés au même moment, et ce n’est pas seulement moi mais aussi de nombreux avocats ou activistes qui dénoncent les pratiques du gouvernement ».

La relative indépendance des médias publics

Outre les quelques médias reconnus comme les plus indépendants, dont font partie le groupe Economedia (Kapital, Dnevnik), Sega, Mediapool, les médias publics semblent résister à l’influence hégémonique du pouvoir politique et des intérêts économiques. Le directeur de la Radio nationale Sofia, Svetoslav Kostov, explique que le budget de la radio vient directement du ministère des finances et que « malgré ce que l’on pourrait croire, nous sommes absolument libres de dire tout ce que l’on veut sur le gouvernement. Les autres médias sont liés par de l’argent à des corporations, des entreprises privées. Ici nous n’avons pas de pression. C’est aussi pour cela que j’ai fait le choix de travailler dans cette radio. »

Une jeunesse bulgare qui se détourne d’un journalisme sensationnaliste

L’une des conséquences les plus préoccupantes de la concentration médiatique est le manque de professionnalisme de la presse, basée sur le sensationnalisme, employant les mêmes textes, répétés d’un média à l’autre. Le journalisme devient un instrument de communication en faveur du pouvoir en place et de divertissement déconnecté des enjeux sociétaux et économiques. De nombreux jeunes ayant étudié le journalisme se détournent de ce métier à la sortie de l’université. « La qualité de la presse en Bulgarie est effrayante, je regarde les chaînes internationales depuis des années pour m’informer sur l’actualité », confie Trayana Nikolaeva, diplômée de journalisme et aujourd’hui web designer à Sofia.

Des programmes européens ont été mis en place pour aider au développement de médias professionnels et indépendants en Bulgarie. Selon Petar Karaboev le plus gros problème est aujourd’hui de trouver des jeunes intéressés pour participer à ces programmes. Il a lui-même beaucoup de difficultés à recruter des personnes formées aux techniques journalistiques professionnelles.

Photo de bannière : Crédit: Aria Ribieras.


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