Équateur : le peuple Sapara menacé par l’extraction pétrolière

Onze nationalités indigènes cohabitent aujourd’hui en Amazonie équatorienne. L’une d’entre elles, la nationalité Sapara, est en voie d’extinction.

Cette culture indigène et ancestrale a été reconnue Patrimoine mondial oral immatériel de l’Humanité à l’UNESCO en 2001. Alors que le gouvernement a signé un contrat avec une compagnie pétrolière chinoise il y a quelques années afin d’extraire de l’or noir sur le territoire sapara, l’État équatorien a récemment annoncé sa volonté de lancer un nouvel appel d’offres sur une autre zone de la région. Une intervention qui pourrait courir à la perte de ce peuple.

L’arrivée en avion est spectaculaire. Trente minutes de vol pour rejoindre un autre monde appelé Llanchama Cocha. Cette communauté Sapara vit au rythme de la nature et des avionnettes qui apportent vivres, informations et touristes. Llanchama Cocha est l’une des 23 communautés saparas d’Équateur et regroupe une soixantaine de personnes sur 575 au total.

L’accueil à la sortie de l’avion est chaleureux. Avertis plusieurs minutes auparavant par le vrombissement du coucou, tout le monde se précipite pour accueillir les nouveaux arrivants. À peine l’avion reparti, chaque personne retourne à ses activités. Les femmes élaborent de la chicha (boisson fermentée à base de manioc), Mukusawa, la doyenne, des céramiques et les enfants s’adonnent à leur partie de cache-cache entre les arbres.

Ces individus à l’air paisible ne sont pourtant pas si sereins. Leur culture est aujourd’hui en voie d’extinction. Deux cent mille au début du XXe siècle, ils ne sont aujourd’hui plus que 575. Ce peuple qui s’alimentait depuis des siècles de la plante de caoutchouc, a vu arriver sur son territoire en 1892 les premiers missionnaires religieux. Ceux-ci ont laissé la porte ouverte à d’autres Européens justement en quête de cette substance élastique.

L’esclavage et les épidémies apportées par les Occidentaux auront failli anéantir cette nationalité indigène. Aujourd’hui, seuls trois Anciens parlent le Sapara, reconnu en 2001 Patrimoine mondial oral immatériel de l’Humanité à l’UNESCO.

Nature et spiritualité, éléments centraux de la culture sapara

La relation entre l’environnement, l’esprit et le corps est au cœur de la culture sapara. « Pour nous, il existe un espace sacré où sont en relation les plantes, les animaux et nous, les êtres humains. Beaucoup pensent que l’humain est l’être le plus important, mais dans les mondes spirituel et naturel, nous ne sommes qu’un élément parmi d’autres », explique Manari, porte-parole des Saparas dans le monde et shaman respecté.

Ainsi, les Saparas accèdent à ce monde spirituel par leurs rêves. Il est de coutume de se réunir plusieurs fois par semaine autour d’un bol de guayusa (infusion semblable au thé) à trois heures du matin afin d’interpréter les songes de chacun et de refaire le monde jusqu’au lever du soleil. Une fois ce rituel accompli, un bain dans la rivière, accompagné d’un jeûne jusqu’au déjeuner permettra la  purification du corps et de l’esprit. Ces rêves guident les journées de chacun et, à plus long terme, influencent le cours de la vie.

Outre les rêves, les connaissances millénaires des plantes et de leurs fonctions curatives ont une place omniprésente dans la culture sapara. Partant de l’idée que les maladies sont le résultat d’un déséquilibre émotionnel et spirituel, Manari et les siens ont, selon leurs dires, déjà réussi à guérir des cancers de la peau et de l’estomac.

L’esprit communautaire est encore très fort. Le vivre ensemble, le respect mutuel et la solidarité sont les clés d’une vie digne. Ces valeurs sont mises en pratique plusieurs fois par semaine au cours des mingas. Mukusawa, doyenne et femme très respectée au sein de la communauté, demande par exemple régulièrement de l’aide pour la mise en état de son potager. Amarum, professeur à l’école de Llanchama Cocha, a également sollicité à plusieurs reprises ses camarades afin de terminer la construction de sa nouvelle maison, un peu en retrait du village sur les rives du Conambo. Toute la communauté met la main à la pâte et se réunit à la fin de la journée autour d’un bol de chicha servi par les femmes.

Un peuple menacé par l’extraction du pétrole

Pourtant, ce mode de vie est aujourd’hui menacé par l’exploitation pétrolière. L’or noir, vital à l’équilibre de la vie de la forêt selon les Saparas, est présent sur une grande partie de leur territoire. Malgré un contrat signé entre le gouvernement équatorien et une compagnie chinoise, ce peuple se bat pour préserver son joyau naturel et culturel.

Unis dans leur lutte contre l’extractivisme, les nationalités indigènes de l’Amazonie équatorienne se réunissent régulièrement lors d’assemblées afin  d’influencer les décisions gouvernementales et l’opinion publique. Parfois, cette lutte sans relâche paye. À  l’instar des Waoranis, autre nationalité indigène équatorienne qui a remporté une victoire historique le 26 avril 2019 contre l’extraction de pétrole sur un des territoires les plus riches en biodiversité du monde.

En effet, au-delà de l’impact environnemental que pourrait avoir l’extraction pétrolière sur une des plus importantes réserves forestières amazoniennes du continent sud-américain,  les conséquences sociales, culturelles et économiques seraient très importantes. Alors que ce peuple détient toutes les ressources nécessaires à leur mode de vie, la destruction de cette richesse vitale engendrerait une dépendance pécuniaire, peu présente actuellement. L’importation soudaine du monde moderne dans leur quotidien chamboulerait par ailleurs leur rapport à la nature, si fort actuellement. « Sur notre territoire, il y a beaucoup de plantes et d’animaux sacrés. Que va-t-il se passer si les compagnies pétrolières s’installent sur nos terres ? Tout cela sera détruit. Où va-t-on aller ? Où va-t-on localiser nos rêves ? Car ce sont eux qui nous orientent, qui nous guident », lance Manari.

Pour le moment, ce territoire si bien préservé n’est pas affecté. Le message porté par les Saparas est celui de la résistance et de la transmission. Résistance pour la sauvegarde de la Pachamama (terre mère en kichwa) vitale à l’existence de ce peuple et à celle de la terre entière ; transmission de ces connaissances essentielles à la conservation de la vie : « Même si nous disparaissons, nous aurons transmis nos savoirs au monde ». Mission presque accomplie pour Manari.

Photo de bannière. Crédit : Fundación Pachamama

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