Le Parlement estonien, théâtre de la seconde déclaration d'indépendance en 1991. Crédit Marianne Fevrier.

Estonie : les relations restent tendues avec les russophones

Vingt-cinq ans après la seconde indépendance de l’Estonie, les rapports semblent plutôt cordiaux entre Estoniens et immigrés russes. Pourtant, il reste encore un long chemin à parcourir.

Michael Andrew Keerdo-Dawson est arrivé en Estonie il y a trois ans de cela. Ce professeur, Anglais d’origine, a mis du temps à remarquer les subtilités sociales entre russophones et Estoniens. « Au bout d’un certain temps, j’ai pu remarquer le traumatisme que l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) avait provoqué, notamment au sein des jeunes. Les jeunes estoniens restent entre eux et les jeunes russes font de même. De ce fait, ces derniers n’ont presque jamais l’occasion de pratiquer leur estonien. J’entends aussi beaucoup de personnes âgées estoniennes dire qu’elles peuvent parler le russe, mais ne le font pas parce qu’elles n’ont pas d’amis de cette nationalité. Je peux sentir qu’il y a toujours une sorte de barrière entre les deux ».

Une question identitaire qui ne s’est jamais posée pour lui. « En tant qu’Anglais, et tous les Anglais de manière générale, pensent que tant que tu es né en Angleterre, tu es Anglais. Peu importe que tu viennes d’un autre pays à l’origine. Ici ce n’est pas le cas. Tout ne se limite pas à ce qu’il y a marqué sur ta carte d’identité ».

Une réalité qui peut s’observer au quotidien en Estonie. Après une première obtention de l’indépendance en 1918, l’Estonie vit vingt-deux années de liberté avant de tomber sous le joug soviétique. La restauration de l’indépendance estonienne se fera seulement en 1991. Parmi les générations de russophones nées après cette seconde indépendance, certaines semblent plus enclines à croire qu’elles font partie de l’Estonie que leurs parents. Mais le fait est qu’il est encore difficile de créer des vraies relations amicales avec les autres jeunes Estoniens. « C’est vrai que je n’ai pas beaucoup d’amis russes, j’ai plus tendance à rester avec les Estoniens même si dans ma classe je m’entends bien avec eux » confirme Joonas Kaustel, étudiant à Tallinn University.

Mais ce n’est pas tout : en tant qu’Estonien, Joonas ne se sent pas en sécurité partout à Tallinn. « Si je vais dans des endroits mal fréquentés de la ville, comme le quartier russe de Lanasmäe et que je croise des gangs russes, j’essayerai vraiment de les ignorer parce je sais que ça pourrait mal finir pour moi ».

Lanasmäe, le quartier Russophone de Tallinn

L’arrondissement de Lanasmäe est le plus grand de la capitale estonienne avec ses 116 000 habitants. Composé de 59 % de Russes contre seulement 29 % d’Estoniens, il est, de ce fait, décrit comme le « quartier russe » de Tallinn. « C’est dans ce genre d’endroit qu’on a tendance à croiser des personnes âgées russes qui pensent toujours que l’Estonie est inférieure à la Russie. En général elles refusent aussi de parler l’estonien, n’aiment pas trop les Estoniens et ne les traitent pas avec respect » confie Joonas Kaustel.

Outre les russophones, Lanasmäe compte énormément d’apatrides dans sa population. Un problème assez conséquent en Estonie mais qui reste peu médiatisé. Depuis 1991, ils sont des milliers, majoritairement russophones, à être qualifiés de « non-citoyens ». Auparavant citoyens de l’Union soviétique, ils oscillent désormais entre la citoyenneté russe et la citoyenneté estonienne. Une situation qui s’améliore un peu plus chaque année car le nombre de détenteurs du fameux passeport gris estonien est en augmentation. Cependant, cela reste une contribution de plus qui attise le conflit entre Estoniens et russophones.

Certains médias Russes se montrent toujours hostiles à l’Estonie

Actuellement, la Russie a son lot de médias très puissants, dont des chaînes de télévision nationales regardées par 79 % de la population. Ces dernières ont une grande influence sur les russophones qui vivent en Estonie. C’est leur principale source de divertissement télévisuel puisque, en général, les russophones ne regardent pas les chaînes estoniennes, comme l’explique Peeter Tooma, ancien réalisateur et responsable du programme culturel de la télévision estonienne. « Ici, les Russophones n’ont pas l’intention de se tourner vers les médias estoniens. Par conséquent, toutes leurs informations leur viennent d’une seule source russe et cette source critique toujours l’indépendance estonienne. De ce fait, les Russes qui possèdent pourtant une carte d’identité estonienne ont une vision déformée de ce qui se passe dans le monde. De plus, en tant qu’anciens citoyens de l’Union soviétique, ils se sentent trahis par la deuxième indépendance et sont encore attachés à leur pays d’origine ».

Selon lui, la tension pourrait monter très rapidement. « Il y a dix ans de cela, des conflits ont éclatés entre russophones et Estoniens en Estonie, et une station de radio russe a déclaré que le plus gros ennemi de la Russie était l’Estonie » raconte-t-il, incrédule. Ce qui pourrait être qualifié d’anecdotique reste encore d’actualité, socialement parlant : tout n’est pas réglé entre les Russes et les Estoniens.

 

Photo de une : Le Parlement estonien, théâtre de la seconde déclaration d’indépendance en 1991. Crédit Marianne Fevrier

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