Éthiopiens et Érythréens se retrouvent

La journée du 9 Juillet 2018 a marqué la rencontre historique qui a eu lieu à Asmara entre le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et son homologue érythréen Isaias Afeworki, hier deux frères ennemis. De cette rencontre a été signé une déclaration conjointe de paix et d’amitié. Cet acte a marqué une nouvelle page dans les relations diplomatiques, économiques et culturelles entre les deux pays.

20 ans de guerre entre les deux pays. Le temps est venu pour les deux voisins d’enterrer la hache de guerre et de mettre en pratique les accords d’Alger signés en décembre 2000. Ces accords visaient à créer un climat de paix entre les deux partis. Ils prévoyaient la restitution des territoires contestés, dont la ville frontalière de Badmé a été l’épicentre de la guerre, une ligne de démarcation de 25 Km de large. Le 9 Juillet a marqué une volonté des auteurs d’appliquer et de respecter effectivement ce consensus.

L’Éthiopie tend la main à l’Érythrée

Dans un communiqué publié sur sa page Facebook, le Premier ministre éthiopien a décidé d’enterrer la hache de guerre qui a séparé son pays avec l’Érythrée et d’adopter les accords d’Alger. À peine arrivé à la tête du gouvernement éthiopien, Abiy Ahmed a entrepris des réformes dans son pays. À l’observation, la situation telle qu’elle se présente aujourd’hui est inédite.

Pourtant, il y a encore quelques années, une telle scène n’était pas imaginable. Depuis près de 20 ans, les dirigeants des deux pays s’ignoraient mutuellement. À la suite de l’accord de paix de 9 juillet, on a donc pu voir le président érythréen faire une étreinte au Premier ministre éthiopien.

« Cette visite s’inscrit dans les efforts de normalisation avec l’Érythrée. Abiy Ahmed doit discuter avec les dirigeants Erythréens de la manière de nous réconcilier », a déclaré à l’AFP le porte-parole du ministre éthiopien des Affaires étrangères, Meles Alem. De son côté, Fitsum Arega, chef de cabinet de Abiy Ahmed, déclarait sur Twitter : « La visite offre une occasion extraordinaire pour promouvoir la paix pour le bien de nos peuples ».

Les pays se sont véritablement mis d’accord pour renouer leurs relations diplomatiques et ouvrir leurs frontières, rétablir la libre circulation des personnes et des biens, symbole du rapprochement.

Quand le renouement diplomatique devient un impératif pour les deux pays

Asmara et Addis Abeba ont certainement évalué ce qu’ils avaient à perdre en restant dans le statu quo. D’un côté comme de l’autre, le rapprochement est venu comme une sorte de déclencheur ou d’incitateur des initiatives arrêtées pendant des années de braise.  Pour  le  chercheur  français , M. Abraham, les deux  pays   profiteront  certainement beaucoup  d’un  retour  à la  normale , mais  l’enjeu  pour  l’ Érythrée  est énorme : «  L’Érythrée va y  gagner  beaucoup  , car elle va être prise  dans l’élan  économique  éthiopien », approuve le chercheur français [1] » .Le  fait  que  l’Éthiopie soit  un pays peuplé et ayant une croissance dynamique représente un marché  attrayant pour l’Érythrée, dont  80%  de la  population  vit encore  d’une agriculture  de subsistance,  selon la  Banque  mondiale. Bien plus, l’amélioration des relations entre Asmara et Addis-Abeba pourrait favoriser la réintégration de l’État érythréen sur la scène internationale comme l’a estimé Michael Woldemariam, enseignant à l’Université de Boston.

Pour le Président érythréen Issaias Afeworki, une paix durable permettrait d’améliorer la condition économique du pays, l’un des plus pauvres de la planète où une commission d’enquête de l’Organisation des Nations unies (ONU), parue en 2016, a montré que le service militaire illimité a transformé plusieurs centaines de milliers d’Érythréens en « esclaves »

Un accord  de paix  avec  Addis-Abeba  améliorerait les  relations « avec les États-Unis et avec le Fonds monétaire international,  avec  des financements à la clé »  souligne  Gérard  Prunier,  ancien directeur  du  Centre  français d’Études éthiopiennes [2]

Outre le fait que cela donnera un nouveau visage à l’Érythrée, il est aussi à noter que ce rapprochement va relancer les deux pays surtout sur le plan économique et diplomatique. La réouverture des ambassades entrainera des échanges constants entre les deux pays, des visites officielles des deux dirigeants.

À côté,  les premiers vols de la compagnie Ethiopian Airlines viennent concrétiser le rapprochement. «  La reprise du  transport aérien jouera  un rôle capital  pour  renforcer les liens politiques, économiques, commerciaux  et  fraternels entre les deux  nations sœur » , a estimé  le  PDG de la Compagnie, Tewolde Gebre Mariam.[3]

Un rapprochement au centre des enjeux géostratégiques et géopolitiques

En concluant une paix définitive, l’Éthiopie gagnerait une ouverture vers les deux ports érythréens, ceci alors que les Émirats Arabes unis et l’Arabie saoudite ont récemment repris en charge le financement de ses grands projets. La stabilité pourrait être la contrepartie de ce nouveau soutien, dans une Corne de l’Afrique qui sert de pont voire d’arrière-cour aux États du Golfe, et qui est devenue l’un des théâtres de la rivalité saoudo-qatarienne. La déclaration de paix a été parrainée par les États-Unis, l’Arabie Saoudite, et les Émirats Arabes unis. Répondant à une question portant sur la présence de ces trois, Patrick Ferras, directeur de l’observatoire de la corne de l’Afrique, enseignant à IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques) IRIS SUP’, explique : « ces trois États ont toujours eu des relations privilégiées avec la Corne de l’Afrique pour des raisons géopolitiques, économiques et sécuritaires. »

Le royaume saoudien souhaite en effet réparer le port érythréen d’Assab, proche d’une base militaire appartenant aux alliés émiriens et permettant de frapper les rebelles houtistes, au Yémen, avec lesquels une coalition arabe soutenant le gouvernement loyaliste est actuellement en guerre. « L’accord de paix permettra de mettre en état le port d’Assab », analyse Gérard Prunier.

Outre  l’objectif  de stabilisation de toute  la Corne de l’Afrique , les  États-Unis, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes unis visent à damer  le pion à la Chine sur le plan économique et consolider l’alliance contre l’Iran au niveau géopolitique.

Photo de bannière. Dallol (Danakil, nord-est de l’Ethiopie, à proximité de la frontière érythréenne) : présence militaire sur le site. 2014. Crédit : Ji-Elle

Sources :

  1. Le Point Afrique « diplomatie : les dirigeants Ethiopien et Erythréen font la paix à Asma », 08/07/2018, consulté le 20-07-2018.
  2. Charles-Albert Bareth, « Perspective de paix entre l’Ethiopie et l’Erythrée », la croix, 28-06-2018, consulté le 21-07-2018.
  3. France soir, « Premier vol d’Ethiopian Airlines vers Asmara le 17 Juillet », 10-07-2018, consulté le 20 -07-2018.
  4. RFI, « les dessous de la déclaration conjointe de l’Erythrée et de l’Ethiopie », 10-07-2018, consulté le 19-07-2018.

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