Faut-il encore analyser la candidature de la Turquie à l’Union européenne ?

« PKK barré de rouge ». Photo prise dans les rues de Mardin, dans le Kurdistan turc au sud-est de la Turquie. par Jules Seta. (Janvier 2017)

Pourquoi continuer à travailler sur la candidature de la Turquie à l’Union européenne (UE) ? Au regard de l’abondance de publications scientifiques dédiées à cet objet d’étude, la réponse à cette interrogation paraît couler de source. Parallèlement, avec le tournant autoritaire pris par le régime d’Erdogan à partir des années 2010, la tentative de coup d’état en 2016 et les purges massives qui s’ensuivirent, la candidature semblait s’être réduite au statut de chimère, disqualifiant ainsi toute analyse éventuelle. Néanmoins, pour Claire Visier, maître de conférences en sciences politiques à l’université de Rennes 1 et spécialiste des questions anatoliennes, ce sujet en apparence obsolète et éculé n’est pas épuisé, bien au contraire. Il suffit pour cela de changer de lunettes.

La candidature, un « cadre d’interaction » entre la Turquie et l’UE

Dans son livre La Turquie, avec ou sans l’Europe la chercheuse propose, avec le concours de quatre autres politologues, d’aborder la problématique de l’adhésion de la Turquie à l’UE par l’intermédiaire d’un tout autre paradigme. Selon elle, les approches traditionnelles sont lacunaires. Elles constituent par-dessus tout de sérieuses entraves à l’approfondissement de la recherche. Dans La Turquie d’Erdogan, avec ou sans l’Europe, la pertinence de l’étude de l’élargissement de la Turquie à l’Europe est donc réhabilitée. Il s’agit cette fois non pas de comprendre les effets du processus d’adhésion en termes de « changements », ni de relier « l’essoufflement » des négociations avec une moindre prégnance de la « ressource européenne » – entendue comme un outil discursif puissant potentiellement exploitable pour des acteurs turcs – mais il est bien plus question d’envisager la candidature comme un cadre d’interaction entre la Turquie et l’UE.

Pour ce faire, Claire Visier, qui a séjourné quatre ans en Turquie de 2012 à 2016, s’appuie sur un corpus documentaire relativement vaste. Discours, déclarations, articles journalistiques, rapports, manuels, travaux de relations internationales sont ainsi décortiqués tout au long de l’étude. Les productions scientifiques turques sont par ailleurs abondamment citées à travers l’ouvrage, afin vraisemblablement de mieux éclairer la construction des représentations turques sur l’élargissement. Aux nombreux documents s’ajoutent plusieurs extraits d’entretien avec des hauts fonctionnaires turques et européens. L’examen et la confrontation de ces discours permet notamment d’avoir un aperçu clair des perceptions autour de l’adhésion.

Le livre se décompose en cinq parties. Chacune d’entre elles (à l’exception peut-être de la première, consacrée davantage à une longue justification de la problématique), revisite en détail une thématique spécifique (les politiques migratoires, les réformes territoriales, les privatisations, le dialogue social et les droits syndicaux) à l’aune de l’Union européenne. Cet agencement explique en grande partie la tonalité résolument historique de ce travail. Les démonstrations des chercheurs sont ainsi précédées par de longues monographies exhaustive et rigoureuses, révélatrices d’une véritable rigueur scientifique.

Déconstruire les approches traditionnelles

Tout d’abord, un constat : le thème de l’élargissement a majoritairement été exploré sous deux angles. Celui de l’européanisation, « la dimension verticale et descendante (top-down) du changement à partir de l’étude de l’adaptation nationale aux pressions européennes directes ou indirectes » ; et celui de l’approche par la conditionnalité, la mise en conformité d’un postulant aux conditions politiques et économiques fixées par l’UE en vue de construire des relations bilatérales. Ce « monopole théorique » est le résultat de différents facteurs : premièrement, bien plus intéressée à la projection et à la diffusion de ses principes, l’Union européenne s’est refusée d’une certaine manière à l’introspection, abandonnant par là son modèle (normes, système économique, idéal civilisationnel) à une forme de contingence, celui-là même auquel les États candidats sont pourtant censés se « conformer ». De façon concomitante, l’UE finance une grande partie des travaux scientifiques relatifs à la thématique de l’élargissement, y compris ceux qui sont produits en Turquie. La recherche n’échappe donc pas à un certain tropisme selon Claire Visier, ce qui, in fine, contrarie l’émergence de regards alternatifs.

La posture de l’UE est, en ce sens, marquée par une profonde dissymétrie. Derrière le processus d’adhésion persiste l’idée d’un rapport déséquilibré entre le pays candidat et les institutions européennes. Or, la Turquie, contrairement aux pays de l’Europe centrale et orientale (PECO) – pour lesquels il importait avant tout d’être rapidement intégré à l’Union – présente une économie libéralisée, est déjà intégrée à l’union douanière depuis 1995, possède un régime bien installé…L’État turque n’a, de surcroît, pas que l’Europe pour seul horizon. En témoignent sa proximité – moins évidente aujourd’hui – avec les États-Unis, sa présence dans l’OTAN, ou sa relation vis-à-vis de ses voisins arabes. La situation n’est donc pas dissymétrique mais au contraire interdépendante, l’exemple suprême étant, pour Claire Visier, l’accord sur la migration en 2006, où le besoin d’argent côté turque rencontre la nécessité de trouver un garde-frontière côté UE. Un cadre unique a donc été aveuglément transposé sur le cas de la Turquie, ce qui a non seulement une incidence sur la trame de l’élargissement, mais aussi sur les directions prises par les recherches universitaires.

Diyarbakir, Kurdistan Turc Janvier 2017

Autre écueil méthodologique, celui d’une focalisation excessive sur les institutions, au détriment d’une appréciation bien plus large des effets de la candidature. La variable de l’élargissement peut effectivement être conçue comme indépendante ou compartimentée (c’est-à-dire n’excédant pas le cadre institutionnel ou politique), mais dans le cas turc, la longueur et l’intensité des négociations ou les contestations et les résistances afférentes, invitent très fortement à penser que la dynamique de l’élargissement excède largement le cadre institutionnel. Claire Visier s’appuie (fin du chapitre 1), à cet à égard, sur la perspective néo-institutionnaliste sociologique, selon laquelle les acteurs finissent, dans une logique d’apprentissage, par orienter leur comportement à la fois selon leur intérêt propre qu’en raison d’une logique d’intériorisation. Enfin, si la candidature de la Turquie paraît manifestement bien loin, le gel de certains chapitres ou les réprimandes adressées à l’encontre du président Erdogan, ne signifient en rien la fin des réformes visant à répondre aux exigences européennes. Le pays demeure à ce titre le premier bénéficiaire de l’aide financière européenne pour la préparation de l’adhésion. Surtout, l’enjeu de l’adhésion n’a pas disparu du champ politique turque.

Mais les difficultés à changer de prisme d’analyse ne procèdent pas uniquement des retombées du processus d’adhésion, elles prennent également racine directement en Turquie. Dans l’ouvrage, les chercheurs estiment par exemple qu’il subsiste dans la société turque une forte croyance en l’existence d’un agenda caché, c’est-à-dire en l’idée d’une intentionnalité très forte du régime. Ce qui contribuerait à adopter une lecture déterministe des événements, où les positionnements d’Erdogan sur la question européenne répondraient en réalité à des objectifs sous-jacents. Ce postulat coïncide avec un autre, celui voulant qu’en Turquie, l’État soit conceptualisé comme une entité « forte », puissante et dotée de « capacités d’agir sur la société » (chapitre 1). Aussi, cette vision relativement tronquée participe du manque de travaux disponibles sur le fonctionnement des institutions. Une pénurie accentuée en outre par la résolution du conflit entre l’armée – son rôle est central en Turquie –  et l’AKP, le parti islamo-conservateur d’Erdogan, le seul à s’être maintenu aussi longtemps au pouvoir depuis l’instauration du multipartisme (1945). Prévaut alors l’impression que l’AKP peut dominer l’ensemble de l’État et ce, en dépit du l’influence persistante de la confrérie Gülen, dont l’étendue s’est vérifiée lors de la tentative de coup d’état de juillet 2016.

Un nouveau regard sur le processus d’adhésion

De cette déconstruction méthodique des catégories d’analyse classiques, naît un nouveau regard sur l’imbrication complexe entre politiques intérieures turques et élargissement. Ainsi, le traitement des enjeux migratoires n’est pas consubstantiel d’une angoisse européenne. Il s’élabore en premier lieu de façon individuelle, au début des années 1990. Mais l’immixtion grandissante de l’UE par le truchement du processus d’adhésion, reformule la définition des critères par le biais de la diffusion et de l’absorption d’une expertise européenne sur la migration. Simultanément, la politisation des enjeux migratoires, engendrée par la présence accrue de l’UE, ne s’effectue non pas là où on l’attendrait le plus, au sommet de la pyramide institutionnelle, mais bien au sein des arcanes bureaucratiques, sur des questions purement administratives ou techniques. Les grandes réformes territoriales, elles, s’inscrivent dans des agendas nationaux certes influencés par la circulation d’idées européennes et mondiales, mais établir un rapprochement trop étroit avec la candidature s’avérerait inepte selon Claire Visier. Les privatisations de masse en Turquie (1980-2005) répondent à la même logique. Indubitablement inspirées par des prismes européens, ces privatisations ne demeurent influencées que de façon indirecte par le processus d’adhésion. Enfin, la mise en place d’un dialogue social et de droits syndicaux, véritable cheval de bataille des mesures d’ajustement exigées par l’UE, revêt tous les attributs de la mesure inadaptée à la réalité sociale turque mais tout de même transposée de façon arbitraire.

Ankara, décembre 2016

Les effets de la candidature de la Turquie sont examinés de façon particulièrement originale tout au long de cet ouvrage ambitieux. Loin d’être cantonnée au seul domaine institutionnel, la problématique de l’élargissement se niche dans des recoins parfois insoupçonnés, sans être parallèlement prisonnière d’une « optique de finalité » (l’adhésion ou pas). Les répercussions des négociations sont aussi profondément nuancées. Le transfert unilatéral de l’UE vers la Turquie (voulu par l’approche dissymétrique) n’est en réalité pas unidimensionnel (via l’élargissement) mais l’agenda de la réforme se construit au travers de la circulation de règles, normes et recettes d’action publique, ou à partir de connexions socio-spatiales entre l’international, le local (Turquie) et le régional (UE).

De plus, pour Claire Visier, la réception de ces transferts ne s’effectue pas de façon cohérente ou uniforme en Turquie. Chacun interprète à sa façon les demandes européennes et les enjeux sectoriels de l’élargissement. La chercheuse argue également que le processus d’adhésion a pu insidieusement renforcer les prérogatives de l’État turc. Ceci, par une focalisation disproportionnée de l’U.E sur des acteurs étatiques qui ont su habilement dévoyer la candidature de la Turquie, la transformant en une ressource stratégique, à l’image de l’AKP ou du président Erdogan. Une consolidation paradoxale et pernicieuse du pouvoir étatique, qui se fait aux dépens d’un certain idéal supranational et des aspirations européennes de la Turquie.

Photo de bannière. Ankara, 2016. Crédit : Jules Seta.

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