La fin de l’euro est-elle souhaitable ?

Depuis sa création en 1999 et sa mise en circulation trois ans plus tard, l’euro semblait être entré dans la mémoire collective comme intouchable. Promis comme gage de stabilité, de sécurité et de prospérité, force est de constater que moins de vingt ans plus tard le compte n’y est pas, notamment dans les pays périphériques dont, exception faite de l’Angleterre, tous détiennent la monnaie unique.  
Pire, la zone euro est l’espace économique ayant connu la plus faible croissance depuis dix ans. Et la monnaie unique jugée responsable par les prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz et Paul Krugman d’avoir -entre autres- exacerbé les inégalités entre les États et les citoyens. Si d’aucuns estiment que l’euro entraîne une perte de souveraineté monétaire, qu’il pénalise les économies faibles au détriment des plus fortes, d’autres retiennent qu’il est gage de stabilité et sécurité. 

Pour en savoir plus, le Journal International a interrogé Nathalie Janson, économiste à la Néoma Business School et Filippa Chatzistavrou, juriste et politiste à Athènes.

Le Journal International -JI- : En Grèce l’économie a subi entre 2000 et 2008 la hausse constante de l’euro, de 0,82 dollar à 1,60. Soit, selon l’économiste Jacques Sapir, qui estime à 0,90 le taux de change correspondant à la réalité grecque, une surévaluation de 75%. L’euro n’a t-il pas été l’élément déclencheur de la crise grecque ?

Nathalie Janson N-J : J’ai toujours été sceptique vis à vis de l’euro. Pour qu’une monnaie unique fonctionne au sein de la zone économique, il est essentiel que les pays qui la partagent soient similaires . Or là, ce n’est pas le cas. Il y a trop de divergences entre les États. À l’origine, il y a avait l’idée que l’on va créer une monnaie et que c’est la monnaie qui va faire converger ces pays. C’est avant tout un projet politique.

Filippa Chatzistavrou F-C: Les problèmes de la Grèce sont multifactoriels. Si l’on remonte aux années 1970, il y avait déjà le besoin pour la CEE -Communauté Économique Européenne- de vouloir créer un « discours » officiel un « narratif » en faveur de l’adhésion de la Grèce dans la CEE. La pression était aussi forte pour que la Grèce adhère à l’OTAN en 1952, malgré l’opposition d’une majorité de la population. Au début des années 1980, Andreas Papandréou fraîchement élu, était initialement contre le maintien de la Grèce au sein de la CEE. Sa position a changé au fur et à mesure.
Dans les années 1980 la Grèce voit sa croissance ralentir au moment où des politiques de libre échange sont mises en place. Puis la décennie 1990 voit la croissance repartir mais ce fut une croissance artificielle qui voit la dette augmenter également. L’économie grecque n’étant pas construite sur des bases solides entamait son processus de désindustrialisation progressive. Il y avait déjà un soucis. Et le passage a l’euro n’a rien arrangé. Les prix ont explosé et en plus nous avons perdu toute souveraineté monétaire dans un espace économique fortement asymétrique. Le taux de change est un problème, mais ce n’est pas uniquement ça. Aujourd’hui la Grèce a changé structurellement de vitesse économique. Elle est un nouveau pays du « tiers monde » européen où le coût salarial est très bas, les prestations du système public de retraites, d’éducation et de santé sont dramatiquement réduites.

JI : L’impossibilité de réajuster les parités donnent aux économies robustes, Allemagne en tête, un avantage à l’exportation vers les pays les plus faibles. L’Euro n’a-t-il pas servit avant tout à renforcer les États les plus riches au détriment des plus pauvres ?

N-J : Si l’on prend l’exemple de la Grèce, ce n’est pas tant un problème d’exportation que d’économie et d’institutions. C’est un pays, qui, au même titre que l’Italie est très étouffé par les réglementations dépend de l’État. Si l’on se penche sur ce dernier, on remarque que les citoyens passent le fameux « concorso » [un diplôme permettant de devenir fonctionnaire] pour se garantir un salaire minimum fixe et exerce en parallèle des petits boulots dans l’économie parallèle.
Et puis, en Italie, un certain nombre de retraités de la fonction publique ont pu partir relativement jeune à la retraite avec des retraites confortables par rapport au salaire moyen du secteur privé (jusqu’à plus de 3000 euros). La fonction publique est une pierre angulaire du système. Le risque aujourd’hui est que des partis populistes, comme c’est le cas en Italie, arrivent au pouvoir. Qu’ils promettent davantage de dépenses publiques. Les populations fragiles vont croire que ça va mieux mais ce n’est que pour mieux les tromper. Ce n’est pas tenable. L’idée était donc de dire : Avec l’euro les pays seront obligés de réformer -notamment avec l’instauration des critères de convergences-. Ca ne s’est pas passé comme cela…

F-C : C’est évident. Je préfère le concept de Centre-Périphérie plutôt que Nord-Sud. La crise a constitué un moment idéal pour renforcer le caractère disciplinaire et punitif des politiques budgétaires et fiscales en Europe, surtout au détriment des États périphériques. Néanmoins, je ne pense pas que l’Allemagne soit un Hégémon, ni même un Hégémon réticent. Car un Hégémon selon les préceptes théoriques est censé distribuer des biens publiques afin que le régime puisse être pérenne ou au moins l’objectif d’y parvenir dans les dans le futur. Ce n’est pas le cas de l’Allemagne. Je pense que l’Allemagne a réussi, et ce depuis les années 1950, à européaniser sa vision contemporaine de projet sociétale. Il s’agit d’une domination civilisationnelle. Une volonté qui s’est accrue après la réunification dont celle-ci a constitué le moteur pour consolider sa position.  Ce que je veux dire par là, c’est qu’il ne s’agit pas seulement de questions fiscales et budgétaires mais bien d’imposer un système de valeurs spirituelles, philosophiques, morales et politiques. La France, bien qu’elle représentait une autre voie, n’a pas su s’imposer.

Les chiffres sont formels la zone euro est l’espace dans le monde qui a le taux de croissance annuel le plus faible. Au sein de l’Europe, les pays n’ayant pas l’euro s’en tire mieux, car ils ont -entre autre- la possibilité de dévaluer leur monnaie, comme l’ont fait la Pologne, la Suède ou le Royaume-Uni. De fait, selon l’historien Olivier Delorme, le seul recours possible est une « dévaluation interne » : compression salariale, flexibilité, recours à l’intérim. Typiquement ce que l’Allemagne a fait depuis 2003 via les lois Hartz mise en oeuvre par Gerhart Schröder. L’impossibilité pour un État membre de la zone euro de dévaluer sa monnaie en cas de crise économique ne condamne-t-il pas les État à avoir recours à la « dévaluation salariale » ?

NJ : La dévaluation est une vision à court terme, qui entretient l’illusion que les pays qui ont de réels problèmes structurels peuvent les résoudre sans réforme de fond. J’insiste sur ce point. Une dévaluation sans réformes structurelles ne soulage que temporairement mais les problèmes restent réels pas nominaux. Vous pouvez dévaluer autant que vous voulez mais si par exemple, dans le cas de la Grèce et l’Italie, les réformes ne sont pas faites dans le domaine du « consentement à l’impôt », la situation ne risque pas de s’arranger. Sans faire de généralité, les habitants des pays du nord assument davantage de payer des impôts que dans les pays du sud. Et puis, il est possible de tirer son épingle du jeu dans avoir un modèle basé sur l’exportation. L’économie de marché, c’est une liberté de choix. Aujourd’hui, exceptée peut-être le Royaume-Uni, aucun pays européen n’est dans une économie de marché. L’État peut favoriser l’activité économique mais il ne doit pas les commander.

FC : Ce que je remarque c’est que depuis 2010, ce son les pays périphériques qui souffrent le plus du processus de désindustrialisation. Ce sont eux aussi qui ont les dettes et déficits les plus importants. En effet, les problèmes budgétaires rencontrés par certains États en difficulté de se conformer aux règles sont le résultat d’une polarisation entre le centre et la périphérie elle même due à la concentration des structures industrielles et donc des recettes fiscales au centre du territoire européen.
Pour les États qui détiennent l’euro, il a joué un rôle punitif pour les économies de services peu qualifiés ayant une faible industrie. Dans cette compétition féroce entre les économies périphériques et face aux États exerçant le sport du dumping fiscal, montré en exemple de compétitivité comme l’Irlande, que peut faire la Grèce, dans l’obligation de produire des excédent budgétaire de 3,5% du PIB ?
Nous en sommes à imposer de façon violente le modèle économique de l’euro « dur » à des économies nationales structurellement différentes et divergentes. Ce que les économistes appellent la croissance n’a plus de sens car le terme se réfère aux normes économiques du vingtième siècle. On ne relance pas la croissance en rabotant tout. Nous ne sommes plus au vingtième siècle, les méthodes de calculs sont dépassées. Thomas Piketty a récemment déclaré que si un des objectifs des élites en Europe est la privatisation des biens publics, dans ce cas, nous somme devant de gros ennuis. La stratégie des experts publics et privés qui ont géré la crise en Europe a été de considérer que l’endettement ne doit plus être un outil légitime pour fabriquer de la croissance mais un outil d’intrusion légitime dans les États pour « confectionner » des politiques publiques nationales en matière d’emplois, de politique sociale etc. Il est facile de tenir un pays endetté. Il n’y qu’à prendre le cas de la Grèce : Tout le monde sait qu’elle ne sera pas en mesure de régler sa dette, et pourtant les mémorandum se sont suivis avec des résultats toujours plus dramatiques.

« Nous entrons dans la deuxième étape de la vie de notre monnaie unique » a affirmé Emmanuel Macron à Meserberg la semaine dernière. Le 7 juin, les ministres des finances allemand et français s’étaient accordés sur certains points concernant l’idée d’un budget européen. Si ce dernier semble encore utopique, Bruno Le Maire et son homologue allemand Olaf Scholz ont dit avoir avancé sur la transformation du MES –Mécanisme Européen de Stabilité- en FME -Fonds Monétaire Européen-. Qu’attendre du budget d’investissement pour l’Europe ?

NJ : Le budget d’investissement voulu par E.Macron n’est pas forcément du même montant que celui envisagé par Merkel. C’est davantage un signal pour montrer que l’on construit pas à pas. Pour dire les choses simplement, il s’agit plus d’une vitrine qu’un réel pas en avant vers un budget européen.

FC : Les points de désaccords entre l’Allemagne et la France ne sont pas si nombreux. La France voudrait un budget important, quelques centaines de milliards, alors que l’Allemagne beaucoup moins. Si la France veut taxer les GAFA -Google Amazon Facebook Apple- l’Allemagne est contre. En revanche, les deux pourraient s’entendre pour créer une taxe sur les transactions financières qui permettra de financer ce budget. Bien qu’un tel budget d’investissement sera plus développé que plan Juncker, il ne s’agit toujours pas de créer une politique de redistribution équitable des richesses produites entre les États, des plus riches vers les plus pauvres.
Il ne faut pas être dupe, il n’y aura pas de réforme de fond, c’est du pipo. On court sur place, comme sur un tapis de course. Mais il faut faire croire que les choses avancent. Non seulement elles n’avancent pas, mais elle reculent. Il n’y a qu’à voir la volonté de créer un FME, petit frère du FMI. La vision de nos élites n’est pas seulement court-termiste mais aussi d’un autre temps. Ils nous proposent d’importer et de consacrer les pratiquent d’un organisme du siècle dernier, dont on sait les ravages qu’il a produit dans les pays où il est engagé. On a 40 ans de retard !

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