Glyphosate et pesticides : « c’est maintenant le monde politique qui est le plus à la traine ». [Entretien avec l’euro-député E. Andrieu]

Éric Andrieu, Président de la commission spéciale PEST, membre de la commission Agriculture et rapporteur de la PAC au Parlement Européen. Crédits : European Union 2016 – Source : EP.

Il y a près d’un an était voté le renouvellement de l’autorisation de mise sur le marché européen du glyphosate, pour une durée de cinq ans. Au cœur d’une controverse scientifique, ce vote avait constitué le cœur de l’ «affaire glyphosate» et nourri une vive contestation du système politique comme démocratique de l’Union européenne. Une partie des critiques avait trouvé son relai au Parlement européen en la personne d’Éric Andrieu, député européen socialiste (S&D). Opposant farouche au glyphosate, premier à demander puis obtenir l’instauration d’une commission spéciale afin d’évaluer le protocole d’autorisation des substances phytosanitaires (PEST). Celui qui en est désormais président témoigne d’une évolution des mentalités sur l’utilisation de produits chimiques dans le secteur agricole et de nouveaux projets de mécanismes d’aide à la transition. Entretien.

Le Journal International : Qu’est-ce que précisément la commission PEST? Comment la décrivez-vous? 

Éric Andrieu : La commission PEST est issue de la controverse sur le glyphosate et plus particulièrement des Monsanto Papers. Ces documents ont démontré qu’en Californie, Monsanto savait depuis 40 ans que la molécule glyphosate était probablement cancérigène. [L’affaire Monsanto Papers] arrivée en Europe au moment des discussions sur le renouvellement européen de la molécule, nous avons commencé à nous agiter à ce moment, plaidant qu’il fallait traiter ce problème très sérieusement. Dès l’arrivée de l’avis de l’EFSA [Autorité Européenne de Sécurité des Aliments], avis contraire à celui du CIRC [Centre International de Recherche sur le Cancer] sur la question de la probabilité de la cancérogénicité de la molécule, nous sommes arrivés à créer une Commission spéciale, à ma demande, celle de Marc Tarabella […] et nous avons travaillé de concert avec les groupes politiques. 

Le principe était acquis, mais il a fallu trancher l’objet de la commission. Schématiquement, nous avons formulé un cahier des charges qui traite de la question de l’étude de l’évaluation du protocole de mise sur le marché de la molécule. Au début était tous azimuts, certains voulaient aller contre Monsanto, d’autres voulaient l’éviter. L’intérêt, pour moi, était l’après pesticides, pas de charger contre Monsanto. La justice se mêle aujourd’hui de Monsanto, mais ce n’était pas notre rôle de législateur. Nous avons été pris au cœur d’une controverse scientifique et quand nous sommes co-législateur, nous devons écrire la loi ; là c’était une prise en otage du législateur. Nous sommes garants de la santé des 500 millions de citoyens européens, donc nous devons être garants du protocole d’autorisation des molécules, en tout cas, c’est comme cela que j’interprète ma mission. Donc de fait, l’idée est de valider la commande du cahier des charges et du travail de la Commission, qui est à durée déterminée, avec une fin le 6 décembre, au moment du vote de son rapport ; alors la commission disparait. […] Le rapport doit évaluer la procédure existante, l’analyser, puis ensuite faire des propositions, si tant est que l’on trouve qu’il y a des dysfonctionnements ou des problèmes qui nous semblent évidents dans le protocole.

JI : Votre travail et rôle de président de commission spéciale a-t-il différé du travail d’un président de commission parlementaire « traditionnelle » ?

EA : Je suis président, il y a des vices-présidents et chaque groupe a désigné ses rapporteurs, ses coordinateurs, comme dans une commission normale. Bart Staes, le Belge, est co-rapporteur des Verts [groupe parlementaire écologiste] et l’autre rapporteur est le PPE [groupe parlementaire libéral-conservateur] allemand, Norbert Lins. J’ai vu un par un les rapporteurs, les co-rapporteurs, les shadow-rapporteurs dans mon bureau, pour bien définir le cadre de la commission. Le rôle du président est de manager l’ensemble des huit groupes pour avancer collectivement. L’ambition est d’avoir un vote large, pour que la position du Parlement Européen ne puisse pas être contestée, notamment au regard des enjeux de santé. […] Et au fil du temps on a bien vu que de nombreux parlementaires évoluaient sur le sujet. 

Nous avons identifié toutes les étapes, organisé des consultations et rencontré la Commission Européenne, l’EFSA, les agences nationales, etc, de façon hiérarchisée, chronologique et progressive. On a pris le protocole de A à Z pour auditionner tous les acteurs impliqués. […] Tout est public, tout le monde y a accès. La question de la transparence est au cœur de nos travaux, donc nous nous devions de montrer l’exemple. Tout doit être transparent!

JI : À l’occasion d’un débat sur la Politique agricole commune (PAC) certains députés membres de la commission PEST, appartenant notamment à votre groupe parlementaire, ont déclaré avoir trouvé les auditions décevantes et répétitives. Faites-vous le même constat? 

EA : Moi je pointe l’assiduité! C’est facile de faire de la communication, mais il faut être sérieux : bosser. Nous sommes un parlement qui travaille! Je ne dis pas qu’ils ne travaillent pas, mais moi j’ai tout suivi et les programmes ont été réalisés avec tous les groupes, notamment le choix du mode de consultation, comme le choix des intervenants. 

En tout cas, je suis moins sévère, mais la difficulté, lorsque l’on a un nombre important de membres, qui n’ont pas le même niveau de connaissance…si l’on veut que le débat soit productif et le rapport effectif, il faut que tous les éléments soient portés à connaissance. Nous sommes allés deux jours à Parmes [siège de l’EFSA] – et ils ont joué le jeu – pour réaliser une analyse détaillée, point par point, service par service, étape par étape. Ils nous ont dit ce qu’ils y faisaient, avec leurs limites et en soulignant notamment l’impossibilité d’analyser tous les effets concrets, par manque de moyens budgétaire. Mais pour moi par exemple, la manière qu’a l’EFSA de constituer les comités d’experts, ne l’exonère pas des conflits d’intérêt. Alors, le directeur de l’EFSA me dit que je ne peux pas le mettre en cause, or je n’ai pas de raison de le mettre en cause, je ne remets pas en cause sa probité. Mais qui me dit, que le prochain directeur, qui choisi in fine les experts, sera honnête? Pour rétablir la confiance avec les citoyens, il ne doit pas y avoir une once de doute sur la composition du comité d’experts. Dans un de mes amendements [du rapport de la commission PEST], je dis par exemple que les comités d’experts doivent déclarer leurs intérêts, et être évalués par un groupe paritaire de scientifiques et de magistrats.

Consultation publique de la commission PEST, sur la procédure d’autorisation européenne des pesticides. Crédits : European Union 2018 – Source : EP/Vincent Van Doornick

JI : Cela vous le saviez auparavant, mais ces différentes rencontres vous ont-elles appris d’avantage sur le processus de renouvellement des pesticides dans l’Union?

EA : Cela nous parait anormal, mais j’ai appris cela durant les entretiens : demandez à l’EFSA et à la Commission européenne, les raisons pour lesquelles la société requérante, l’industrie, choisit au départ de la procédure l’État rapporteur chargé d’analyser la molécule ; ils vous disent que c’est la règle. Quand on nous dit aujourd’hui que l’Europe analyse, donne l’évaluation de la molécule active au niveau européen, tandis que le produit – le co-formulant – c’est la responsabilité nationale ; nous l’avons appris par les débats. Après, oui cela été plus ou moins riche suivant les débats et les agences, mais nous avons pu découvrir que les protocoles de travail des agences nationales n’étaient pas les mêmes. C’était pour moi une révélation. Maintenant, il faut coordonner les protocoles, mutualiser les moyens, à minima les mettre en synergie, et cela passe par des amendements très concrets, mais c’est le fruit de ces auditions. 

JI : Vous êtes donc satisfait du travail de cette commission?

EA : J’ai l’impression, mais on verra, on n’est pas au bout. Les deux rapporteurs ont donné leur draft, il y a 1141 amendements déposés, j’en ai fait 83. Trois réunions ont été organisées pour établir des amendements de compromis, mais ce n’est pas terminé, on va en débattre le 27 novembre. A partir de là on va établir le vote, il y aura le compromis et les amendements ne faisant pas consensus vont être votés en commission. Ensuite, entre la commission du 6 décembre et le vote en plénière le 17 janvier, il y aura possibilité d’amender. Il y a beaucoup de matériaux et d’amendements déposés sur des questions de conflits d’intérêt, de moyens, d’harmonisation des protocoles, des questions de renforcement des moyens de la recherche, de niveau d’évaluation, qui vont permettre de constituer un rapport de qualité. On va voir comment se dégage la majorité de la commission, mais j’ai bon espoir pour que nous ayons un niveau d’exigence fort, mais c’est un peu l’inconnue du moment. 

JI : La commission PEST étant fortement liée à ce que l’on résume couramment par « l’affaire du glyphosate », ne craignez-vous pas le risque de raviver l’opposition des agriculteurs par le vote et le relai médiatique du rapport de la commission PEST?

EA : Non, en un an, j’ai vu une évolution multi-niveaux. Même le ministre [francais] de l’agriculture, à peine arrivé, a dit vouloir lancer une nouvelle étude sur la cancérogénicité du glyphosate, pour finalement, deux jours après, changer de position et proposer de sortir des pesticides. La société change, les consommateurs changent, on le voit, on le lit. Le secteur aussi évolue, c’est incroyable. L’an dernier, lors de mes réunions avec le secteur, je me faisais agresser. Je n’ai pas changé de position, mais désormais je suis accueilli positivement. […]

Je ne suis pas représentant syndical, mais député européen ; or quelle est la valeur ajoutée d’un député européen? C’est de penser l’agriculture de demain. Donc il faut que l’on amène les éléments de la transition, de la mutation de l’agriculture. En un an, tous secteurs confondus en Europe, la situation a évolué. Il y a un an, les jeunes agriculteurs étaient déjà très sensibles à ces problématique. Des études de l’INRA [Institut National de la Recherche Agronomique], […] avec plusieurs années de recul, montrent que nous pouvons très bien nous en sortir sans produits phytosanitaires : il y a l’agriculture de précision, la technique, la technologie, mais pour cela il faut accompagner les agriculteurs dans la transition. Le public évolue, les agriculteurs évoluent. Je suis de l’Aude, où l’an dernier le secteur viticole me disait, lors de réunions de la région Occitane, que la transition était impossible et m’en voulait beaucoup pour mes positions, même s’ils me respectent. Là un des responsables a récemment décidé de passer près de 60% de son exploitation en bio ; c’est une petite victoire. À la fois c’est paradoxal et ça ne l’est pas, mais c’est maintenant le monde politique qui est le plus à la traine des trois mondes : les consommateurs, les agriculteurs et le politique. 

JI : Et la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FNSEA) , plutôt favorable au glyphosate l’an dernier, est-elle également en évolution sur sa position?

EA : La FNSEA n’est pas la plus ouverte dans ce domaine, mais elle a beaucoup bougé. Quand je vais dans les départements, c’est très intéressant de voir les mutations. Ses représentants locaux ne me contredisent pas, ils sont d’accord mais demandent à ce qu’on les accompagne. Je crois qu’il faudrait une PAC de transition, pour accompagner les agriculteurs. 

JI : Selon vous les agriculteurs sont de plus en plus ouverts à la transition ; est-ce une prise de conscience vis-à-vis des produits phytosanitaires ou la prise de conscience que l’offre de denrée alimentaire biologique est inférieure à la demande, donc par le mécanisme du marché, qu’il y a un intérêt à adopter la transition?

Il y a un marché mondial, des concurrences qui se mettent en place, cela se tient. Ce n’est pas que pour le biologique, ils sont conscient qu’il faut changer, qu’on ne va pas opposer les modèles, par contre il faut une agriculture qui soit partenaire de la société. L’agro-industrie et l’agrochimie ont dominé l’agriculture ces cinquante dernières années et vidé de son sens l’agriculture, du coup, nous avons un vrai souci d’agriculture, d’alimentation et de santé humaine. L’agro-industrie a isolé toutes ces branches parce qu’elle a financiarisé l’agriculture, afin de s’aligner sur le marché mondial. Mais la rentabilité, la qualité ne sont pas au rendez-vous, nous sommes dépendants des prix et de leur volatilité, d’un marché mondial qu’on ne maitrise plus ; on en a vu les limites, sur le porc, sur le blé, les céréales. Donc ceux qui veulent continuer ainsi le peuvent, c’est leur choix, mais sans aide publique par contre, car ils ne créent pas d’emplois, ni d’activité. Ils ne valorisent pas le territoire, donc le lien entre l’activité, l’emploi et le territoire est rompu. C’est mon rapport [sur la PAC] d’il y a deux ans. 

Ce n’est pas non plus l’agriculture la plus respectueuse de notre patrimoine commun, l’environnement, de notre terre et de notre air, on en voit les effets produits sur la biodiversité, sur la santé humaine et alimentaire. Il faut reconsidérer ce modèle et les agriculteurs sont très sensibles à cela. Beaucoup prônent désormais une agriculture bio, de conservation raisonnée, avec moins de pesticides, avec de l’agroforesterie, qui capte le carbone, et émette le moins de gaz dans l’atmosphère. Nous voyons le système agricole que cela va produire et nous savons que cela a de la valeur-ajoutée en terme d’emploi, d’économie territoriale, sur le sol. Si l’on conditionne les aides publiques à un modèle agricole que l’on souhaite encourager, parce qu’il répond à nos items, à ce moment nous changeons de modèle. Mais il faut les accompagner, les informer d’abord, les former ensuite, les aider à s’équiper, puis faire un vrai travail sur la durée, c’est cela l’enjeu. 

JI : Vous avez été désigné le 5 juillet rapporteur sur le volet « Organisation Commune des Marchés » (OCM) de la réforme de la PAC. Y voyez-vous un lien direct entre ce travail et votre position au sein de la commission PEST? Les deux sont-ils liés?

EA : Oui, pour la partie marché, mais je n’ai pas le premier rapport qui serait le plus lié à la commission PEST : le rapport sur les plans stratégiques. C’est le PPE qui l’a eu puisque c’est le plus grand rapport et que le PPE est majoritaire. L’OCM ce n’est pas rien, mais dans l’OCM je traite de la partie viticole, de la partie des produits de qualité, donc là oui, il y a un lien direct. Je traite des droits de plantation, de nouveau cépages, de la biodiversité, de l’adaptabilité de la viticulture au climat, de l’étiquetage des vins, pour informer demain les consommateurs, de ce que contient leur bouteille de vin en matière d’ingrédients et de calories ; cela est en lien avec ma commission PEST.

JI : Y-a-il des freins, de la part des professionnels, à cet étiquetage?

EA : C’est un an de travail entre la DG [Direction générale] Santé et le secteur de la viticulture et là je pense que nous sommes arrivés à un compromis satisfaisant pour tout le monde. Schématiquement, au choix des vignerons, il y aura sur l’étiquette ou dématérialisé, via flashcode, les calories et les ingrédients. Vous aurez tous les ingrédients : additifs et auxiliaires qui composent le produit. Là-dessus on est assez d’accord, reste le délai de mise en œuvre. Mais au départ les viticulteurs n’en voulaient pas, cela était mon travail et c’est en lien avec la commission PEST. 

Ensuite le volet marché, dans le cadre de l’OCM, je propose des outils de gestion de crise, pour intervenir – la commission ne le propose pas – sur le revenu de l’agriculteur qui doit être garanti en cas de crise. Par exemple, aujourd’hui au niveau des AOC, AOP [Appellation d’origine contrôlée et protégée], il faut mieux maitriser le rapport entre l’offre et la demande, comme pour le comté puisqu’il est déjà possible, par différents mécanismes, de produire plus ou moins de lait, en fonction de l’évolution des prix du comté. Je propose d’étendre ce mécanisme propre aux jambons ou au comté, à tous les AOP, AOC, IGP [Indication géographique protégée], au niveau européen, ou au Label Rouge en donnant les moyens de réguler la production. Tout cela, pour pas qu’il y n’y ait de rupture de marché et qu’au niveau des territoires, on puisse régler l’offre et la demande. C’est un régulateur sectoriel où l’on propose à la Commission européenne de jouer un rôle important dans la régulation des marchés, avec la possibilité de retirer du marché, dans l’urgence, les produits en surplus. 

Photo de bannière. Crédits : Wuzefe.

Accro à la photo, à la vidéo et aux mots ; perdu, avec bonheur, en Master 2 Politiques Européennes et Affaires Publiques, j’attends patiemment de devenir journaliste de métier. Les institutions, les politiques et actualités européennes sont assez mal connues ou expliquées, non? Essayons d’y remédier!

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