Guerre, contrôles et limites des déplacements : au Yémen, le confinement est familier aux habitants.

Alors que tous les voyages à destination ou en partance du Yémen sont soumis à un contrôle sévère à cause de la guerre, et notamment depuis la mise en place du blocus en 2015, il est compliqué de s’y rendre ou d’en partir. Avion, bus, voiture : quelles options de voyages pour les Yéménites? Des billets hors de prix, des trajets caillouteux et dangereux – les solutions sont fortement restreintes, et les conditions de traversées souvent très rudes.

En 2015, c’est le début de la guerre au Yémen. Le pays est assiégé, contrôlé par l’Arabie Saoudite au Sud, et les rebelles Houtites au Nord. Le blocus a engendré la fermeture de tous les aéroports à l’exception de ceux de Say’un et d’Aden. Une seule compagnie, la Yéménia, dessert le Yémen. Les prix explosent donc face au manque de concurrence. Les dessertes sont possibles uniquement par la Jordanie, l’Egypte, le Soudan et, plus rarement, l’Inde. Des correspondances obligatoires entraînent des frais supplémentaires. Et ce n’est pas fini : une fois entrés au Yémen, nombres d’habitants doivent faire la route depuis Say’un ou Aden, vers leur ville de résidence – ou inversement. Ils se voient ainsi contraints de s’exposer aux risques et désagréments que présente une telle traversée. Pourtant, ils les affrontent malgré eux. C’est souvent le cas d’étudiants, partis poursuivre leurs études à l’étranger, qui reviennent rendre visite à leur famille restée au pays.

Temps triplés, risques triplés

En janvier 2015, Selwan Alkebsi, une jeune Yéménite de 24 ans, part étudier les sciences de la santé (la nutrition) et la santé publique en France. En mars 2015, le blocus aérien et naval est brusquement imposé au Yémen par la coalition arabe, dirigée par l’Arabie Saoudite. Ainsi, toutes les liaisons avec le monde extérieur sont considérablement restreintes. C’est deux ans plus tard, à l’annonce de la réouverture de l’aéroport de Sanaa, capitale du Yémen, où réside Selwan, qu’elle peut enfin songer à rentrer voir sa famille. Le mois suivant son retour, ce dernier est à nouveau fermé. Pour repartir en France, l’étudiante se voit contrainte de se rendre à l’aéroport de Say’un, à plus de 600 km de son domicile. Dans un pays en guerre, cette distance équivaut à plus de trente heures de bus, détours et points de contrôle obligent. A chaque checkpoint, tous les passagers sont contrôlés un à un.

En plus d’être contraignant par sa durée, le trajet en bus l’est également par sa dangerosité. « A 16 ans, je suis partie seule aux Etats-Unis pour une année d’échange scolaire ; à aucun moment mes parents n’ont craint pour ma vie. Et aujourd’hui ce qui leur fait le plus peur, c’est quand je suis sur le chemin de la maison », avance Selwan. Chaque minute passée dans le bus met en péril la vie des passagers et du conducteur. Ils s’exposent à de possibles bombardements. De nombreux axes principaux sont détournés, soit à cause de routes détériorées par les conflits et non réhabilitées, soit par peur des attaques. Les bus empruntent donc des routes de « fortune », escarpées, sinueuses et très rocailleuses; en bref difficilement praticables et non habilitées. « Enceinte, les secousses du voyage pourraient provoquer des fausses couches ! », s’amuse presque Selwan. Souvent, les bus traversent le désert : il n’est pas rare qu’ils soient également la cible de pillages.

Route de « fortune » sur le trajet de Sana’a à Aden.

Crédits photos : Alaa Al-Eryani

Ces contraintes de déplacements peuvent avoir de graves conséquences, notamment en termes d’évacuation sanitaire pour les urgences vitales, et les nécessités de traitements à l’étranger pour les cas de maladies graves. Selwan nous a raconté l’histoire de son grand-père, qui n’a pas pu être évacué à l’étranger alors qu’il souffrait d’un anévrisme de l’aorte abdominal. En effet, la route aurait été trop rude, et il n’aurait pas pu supporter le trajet jusqu’à l’aéroport, même en voiture. Autant de facteurs qui, ajoutés au manque de moyens médicaux au Yémen, ont causé la mort de son grand-père.

Le prix de la liberté

Il existe une alternative au bus : la voiture. Ce moyen de transport s’avère moins contraignant, et permet des déplacements plus agréables. Confortable et rapide, la voiture est très avantageuse. En effet, comme elle transporte moins de voyageurs, les passages aux checkpoints prennent beaucoup moins de temps. L’inconvénient est qu’il faut compter plus du triple du prix d’un billet de bus. Lors de sa dernière visite, l’été dernier, Selwan a eu la chance de bénéficier d’un trajet en voiture depuis l’aéroport d’Aden (au sud-ouest du Yémen), tous frais payés. Il s’agit d’une aide allouée à ses bénéficiaires par Yemen Liquefied Natural Gas (LNG). Cet organisme yéménite privé offre des bourses d’excellence aux étudiants qui partent faire leurs études en France, en partenariat avec la Métropole.

S’agissant des trajets extérieurs, en direction ou en partance du Yémen, les déplacements sont tout aussi compliqués. Pour ne rien faciliter, les Yéménites sont souvent la cible d’idées préconçues et d’attitudes désobligeantes de la part des employés aéroportuaires Jordaniens. Ces derniers montrent une réticence grandissante à voir les Yéménites faire escale chez eux. Si bien qu’ils choisissent parfois de prendre le bus jusqu’en Oman, pays frontalier à l’Est du Yémen. Les Yéménites bravent les contraintes de ce voyage, en raison de la bienveillance que leur témoignent les habitants de l’Oman. Ils sont en effet las de devoir affronter les comportements hostiles lors de leurs passages par la Jordanie ou l’Egypte.

Toutes ces difficultés submergent les Yéménites d’un sentiment d’impuissance et d’incompréhension. Les restrictions de déplacements et l’isolement, même dans leur propre pays, les privent de leur liberté fondamentale de se déplacer, depuis cinq ans déjà.

 

Crédits photo de couverture : Route de « fortune » et détour par le désert sur le trajet entre Sana’a et Aden par Alaa Al-Eryani

Vous aimerez aussi