Guerre des Malouines, 37 ans après

Article publié le 5 avril 2019 par El-Carretero, média partenaire du Journal International


6h00. Au petit matin du 2 avril 1982, les troupes argentines débarquent les chars du ARA Cabo San Antonio à Stanley (Puerto Argentino). Première offensive de l’opération Rosario, le plan militaire imaginé par les forces armées argentines en vue de récupérer les îles Malouines (Islas Malvinas en espagnol, Falkland Islands en anglais), sous contrôle anglais depuis 1833. La nation céleste fête une victoire illusoire en ce début d’automne qui se terminera 74 jours plus tard dans la défaite et le deuil.

Les îles Malouines, un archipel disputé

Les îles Malouines sont un archipel composé de deux îles principales et de 700 îlots de l’Atlantique Sud. Elles sont situées à 464 km des côtes de la Patagonie argentine. La superficie de l’archipel est de 12 173 km2 pour une population d’un peu plus de 3 300 habitants, dont les deux tiers résident dans la capitale, Stanley. Elles sont liées aux îles voisines de la Géorgie du Sud et des îles Sandwich du Sud. Leur découverte fait débat, parfois attribuée au florentin Amerigo Vespucci en 1502 ou à l’expédition du portugais Magellan en 1520. Ces îles sont occupées pour la première fois en 1764 par une colonie française sous la direction de Bougainville. Les îles sont remises à l’Espagne en 1767 et sont au cœur d’une crise diplomatique entre les Espagnols et les Anglais en 1770. Un consensus est trouvé. À l’indépendance en 1816, les revendications sur le territoire sont relancées par l’Argentine. En 1833, le Royaume-Uni conquiert l’archipel qui devient progressivement une colonie britannique. L’Argentine revendique cependant son droit sur les îles et défend sa souveraineté.

Carte des Îles Malouines selon l’appellation anglaise – Wikipédia

Les relations se tendent entre les deux pays à partir des années 60, après l’échec des tentatives de négociation impulsées par le sous-comité n°3 du Comité de décolonisation des Nations unies. À ce titre, le Comité juridique interaméricain reconnaît en 1976 « le droit de souveraineté irréfutable de l’Argentine sur les Malouines. » Lorsque la dictature s’installe après le coup d’état du 24 mars de la même année, l’Argentine se militarise. Le pays s’enlise dans une crise économique catastrophique et connaît une période d’hyperinflation dépassant les 147% annuel sous le gouvernement de Videla. À la fin des années 70, la junte militaire est confrontée à des tensions politiques qui mènent à la succession de plusieurs présidents, dont le général Leopoldo Galtieri, arrivé de facto à la tête de la présidence le 22 décembre 1981.

Carte politique des Îles Malouines selon l’appellation argentine – Mapoteca

Pour faire face à l’impopularité du régime, Galtieri s’embarque dans la reconquête des îles Malouines, symbole de la violation de la souveraineté nationale par l’ennemi extérieur. Une victoire militaire renforcerait l’orientation nationaliste d’un régime affaibli qui veut priver le Royaume-Uni de son 150ème anniversaire sur l’île. La junte met en place l’opération Rosario et prévoit un débarquement aux Malouines pour le 1er avril 1982, pensant pouvoir compter sur le soutien des États-Unis. De son côté, Margaret Tatcher, « la dame de fer », se lance dans une guerre qui pourrait renforcer sa popularité dans l’opinion publique, en vue d’une réélection en tant que Premier ministre en 1983.

L’opération Rosario est la première opération militaire lancée par les Argentins, dans le but de récupérer la capitale des Malouines qu’ils rebaptiseront ensuite Puerto Argentino. Le 30 mars 1982, l’ordre est donné de lancer l’opération en vue d’un débarquement sur l’île le 1er avril. Pour des raisons météorologiques, ce dernier aura finalement lieu au petit matin du 2 avril, avec la consigne de ne faire aucune victime britannique afin d’éviter de futures représailles de la part de la Grande-Bretagne. Le Capitaine Pedro Giachino, officier de la marine argentine, a pour mission de se rendre à la résidence du gouverneur anglais Rex Hunt et d’exiger sa reddition. Pedro Giachino est abattu en tentant d’entrer dans la résidence. Il est le premier soldat argentin à mourir lors de la Guerre des Malouines. La reddition sera finalement rendue à 9h30.

Portrait de Pedro Giachino prise par l’armée en 1981 – Armada Argentina

À l’annonce du débarquement, la foule se presse à Buenos Aires. Le pays fête la reprise des îles Malouines après 149 ans de domination britannique. S’ensuit un conflit armé de 74 jours où sont mobilisées les forces navales, aériennes et d’infanterie des deux pays. Margaret Tatcher déploie une flotte solide aux Malouines, face à laquelle les Argentins ne sont pas préparés tactiquement et physiquement. Ne pouvant compter sur l’appui américain prédit et devant faire face à une guerre qu’elle n’avait pas préparée, la junte se retrouve rapidement prise de court. Les soldats argentins souffrent notamment de la faim, du froid et de persécutions en interne, comme l’explique cet article de Todo Noticias, informant de la poursuite judiciaire de 26 militaires pour « crime contre l’humanité », 36 ans après la guerre. L’armée argentine est battue en à peine trois mois, obligée de se rendre le 14 juin.

Des relations diplomatiques tendues

La diplomatie n’aura pas su prévenir ce conflit qui fit 255 morts côté anglais et 649 victimes côté argentin. En dépit de la position du Comité juridique interaméricain, organe consultatif de l’Organisation des Etats américains, et de la revendication de l’Argentine de la « nécessité de mettre fin le plus rapidement possible au colonialisme sous toutes ses formes », le différent prend une tournure particulière. Comme l’explique Jean-René Dupuy, « l’un et l’autre ne se contentent pas d’invoquer leur souveraineté » : lorsque l’un crie à la décolonisation, l’autre invoque le droit à l’auto-détermination des peuples, deux principes issus du droit international. Après la guerre, les relations diplomatiques entre les deux nations ne seront rétablies qu’en 1990 sous la présidence de Carlos Menem.

« En 1965, les autorités argentines ayant, le 20 septembre, invité le gouvernement britannique à engager des discussions, celui-ci répondit, le 4 novembre, qu’il était prêt à examiner certaines questions, à l’exception de la souveraineté sur l’archipel. »

René-Jean Dupuy – Spécialiste du droit international

Les relations diplomatiques se refroidissent à nouveau en 2012 lorsque l’ex présidente Cristina Fernández de Kirchner revendique ouvertement la souveraineté de l’Argentine sur les îles Malouines. Elle demande au gouvernement anglais alors dirigé par le Premier ministre David Cameron de rouvrir les négociations, ce qu’il refuse, s’indignant « de la propagande du Gouvernement argentin. » Le Royaume-Uni se range à nouveau derrière le droit à l’auto-détermination des peuples appuyé par le résultat du référendum organisé les 10 et 11 mars 2013, à l’occasion duquel la population des Malouines a voté à 99,8% pour rester un territoire d’Outre-mer anglais. L’ancienne présidente n’hésite pas à qualifier le référendum de 2013 de « parodie ».

Le 2 avril 2019, lors de son discours de commémoration aux soldats morts pendant la Guerre des Malouines, le président Mauricio Macri a confirmé la posture ferme de ses prédécesseurs.

“Revendiquer la souveraineté est légitime et inaliénable. Cela nous unit nous, les Argentins, au-delà de nos différences.”

Mauricio Macri – 2 avril 2019

Les îles Malouines sont devenues le symbole d’une souveraineté nationale « dérobée » au XIXème siècle. Cependant, elles font l’objet d’intérêts géopolitiques qui se confirment depuis quelques années. En plus de disposer de ressources maritimes importantes (le Royaume-Uni applique une taxe pour les bateaux naviguant dans les eaux de l’île), des gisements de pétrole auraient été découverts dans la zone. Difficile de se montrer optimiste au sujet d’un retour aux négociations dans le futur, puisque le Royaume-Uni reste depuis plusieurs siècles une grande puissance maritime, qui n’a aucun intérêt à perdre ses bases d’outre-mer. Un éventuel consensus avec l’Argentine raviverait également les tensions avec l’Espagne au sujet de Gibraltar.

Les héros et les oubliées

Une coopération inédite a cependant pu réunir les deux pays. Selon la présentation du gouvernement argentin, le Proyecto de Plan Humanitario « est une mission spéciale » visant à identifier les soldats qui reposent aujourd’hui au cimetière de Darwin situé sur l’île orientale, la Isla Soledad. Les familles ont pu venir se recueillir sur la tombe de leurs proches à l’occasion d’un premier voyage organisé le 26 mars 2018. Ce processus d’identification des soldats défunts à l’aide de tests ADN est possible grâce à un accord convenu entre l’Argentine et le Royaume-Uni. La Croix Rouge International participe également au projet humanitaire. Un second voyage a été organisé le 13 mars 2019, après que 22 soldats aient pu être identifiés. Les 649 soldats argentins tombés pendant la guerre sont aujourd’hui considérés comme des héros de la Nation.

Pourtant, certains vétérans de la guerre ont été oubliés pendant plus de trente ans. 14 infirmières ont participé au conflit, envoyées à l’hôpital de Comodoro Rivadavia afin d’assister les soldats. Ces femmes ont, elles aussi, vécu la guerre des Malouines. Leur histoire est racontée par l’une d’elles, Alicia Reynoso, dans le livre Crónicas de un olvido. L’infirmière met en lumière l’autre réalité du conflit de l’Atlantique Sud, dans lequel les femmes ont joué un rôle important.

Crónicas de un olvido d’Alicia Reynoso aux éditions Libris

La guerre des Malouines a été documentée par plusieurs photo reporters qui nous permettent aujourd’hui de retracer l’histoire. Parmi eux, le photographe Rafael Wollmann, a couvert le débarquement et la journée du 2 avril 1982, lorsque les soldats argentins ont forcé les soldats anglais à se rendre.

La Guerre des Malouines fut une guerre courte mais qui a marqué douloureusement l’histoire de l’Argentine. Le travail de mémoire continue grâce à l’identification des soldats enterrés sur l’île. 37 ans après le retour de la paix sur le territoire, le sentiment de souveraineté légitime reste fort. Même si l’archipel est un territoire conflictuel depuis sa découverte au XVIème siècle, la Guerre des Malouines de 1982, courte et violente, sera, espérons-le, la dernière.

Photo de bannière. Crédit : Bandera Argentina en Malvinas, Avril 1982

Maelyss Larrieu

Vous aimerez aussi