Histoire des mouvements de lutte LGBTQI+ et actualité

Cette semaine, nous avons eu l’opportunité d’interviewer l’illustrateur et auteur Florent Manelli. Également activiste sur les questions LGBTQI+, nous nous sommes penchés sur le premier tome de son livre 40 LGBT+ qui ont changé le monde. Dans le cadre cet entretien, nous avons évoqué les grandes lignes de l’Histoire des mouvements de lutte LGBTQI+ ainsi que les dernières actualités sur ce sujet.

Généralement, nous considérons l’épisode de Stonewall (juin 1969) comme étant l’épicentre des mouvements de lutte LGBT+. Or, peu d’entre nous le savent mais, la 1ère association au monde prenant la défense des droits des homosexuels a été créée en 1897 par le sexologue allemand Magnus Hirschfeld. Il s’agit du Comité scientifique humanitaire. Dans quel contexte fut mise en place cette association ? Quel a été son impact dans l’Histoire des mouvements de lutte LGBT+ ?

  • Effectivement on met souvent au premier plan, les émeutes de Stonewall en 1969. On considère que c’est l’événement qui a marqué le début des luttes pour les droits homosexuels. D’autres événements dans les années 1960 aux Etats-Unis ou dans d’autres pays ont aussi eu lieu et permis de préparer le terrain aux émeutes de Stonewall. Il y a eu par exemple les émeutes de la Campton’s Cafeteria en 1966 à San Francisco menées par des femmes transgenres contre la police. Le Comité scientifique humanitaire est l’une des premières associations qui a défendu les droits des homosexuels. Elle militait contre l’abrogation d’un article de loi pénalisant l’homosexualité en Allemagne. Nous sommes à la fin du XIXème siècle, une époque où les mouvements de lutte homosexuels étaient quasi inexistants. On cherchait davantage à se cacher qu’à se montrer à cette époque. Quand on parle de Magnus Hirschfeld, on parle souvent de son travail de sexologue et ses apports sur le sujet, mais il faut aussi parler de son important travail militant puisqu’il était membre du Comité scientifique humanitaire.

Revenons désormais aux émeutes de Stonewall. De nombreux activistes ont manifesté suite à l’intervention de la police autour du bar le Stonewall Inn. Dans votre livre, nous retrouvons parmi eux, la co-créatrice du STAR (Street Transvestite Action Revolutionaries), Marsha P. Johnson qui se définissait comme drag queen. Cette dernière avec Divine et RuPaul, incarnent les plus grandes figures du Drag Queen au cours de la seconde moitié du XXème siècle. Dans un premier temps, comment définiriez-vous le terme « Drag Queen » ? Comment expliquez-vous son émergence au cours des années 80-90 et de sa popularité qu’elle rencontre encontre aujourd’hui ?

  • ” Marsha P. Johnson était une femme transgenre, travailleuse de sexe, noire, qui se définissait effectivement parfois comme drag queen. La culture drag est puissante, empouvoirante, divertissante, faisant partie de la culture gay. L’art drag joue avec des codes de genres et certains clichés genrés et se réapproprie aussi certains stigmates pour en faire quelque chose de beau, d’artistique, de flamboyant et de politique. Certaines drag sont des personnages à part entière. Divine est une drag queen plutôt underground qui a tourné pas mal de films avec John Waters. RuPaul est une drag queen punk à ses débuts qui s’est fait un nom à New York dans les années 80 et 90. Chanteuse, performeuse, RuPaul apparaît par la suite dans des films, des talk show et sort plusieurs albums. Mais ce qui a permis de réellement populariser RuPaul, c’est sa propre émission de télé-réalité : RuPaul’s Drag Race. Durant l’émission, des drag sont en compétition pour décrocher le titre de la meilleure drag queen des États-Unis. RuPaul’s Drag Race est une représentation de ce que peut être l’art drag mais il en existe d’autres. L’émission permet de voir et de comprendre que les communautés gay et drag possèdent leur propre culture, leur vocabulaire et expressions, c’est une véritable identité et une fierté de le revendiquer.”

Ces dernières années, de plus en plus de chanteurs LGBT connaissent un rayonnement sans précédent. Vous traitez dans votre livre d’Olly Alexander, membre du groupe musical Years and Years. Quel est votre regard sur cette situation ?

  • “C’est une très bonne nouvelle. C’est génial qu’en France, en l’espace de quelques années, il y ait eu une libération, une expression de soi, une liberté d’être qui s’affiche davantage. L’industrie musicale n’est pas un milieu évident pour faire son coming-out comme beaucoup d’autres industries du divertissement. Dans le cinéma ou la télévision, les coming-out se multiplient et tant mieux car cela permet à des jeunes de s’identifier à ces personnes. Mais je crois qu’il faut rappeler que le coming-out n’est pas un passage obligé. On peut le faire si cela ne nous met pas en danger par exemple, lorsque l’on est bien entouré par sa famille et ses proches.”

Né au cours des années 70, qu’est-ce que le Voguing ? Est-il encore populaire de nos jours ?

  • “Le voguing appartient à la culture ballroom. ”Paris is Burning” (sorti en 1991) un documentaire filmé par Jennie Livingston a permis de populariser cette communauté et ses codes. Il existe de grandes figures de la ballroom scene comme Willy Ninja, Lasseindra Ninja ou Pepper LaBeija. La ballroom scene a été créée par des personnes queer non blanches, qui se réunissaient dans des bals durant lesquels, des houses, dirigées par des mothers venaient avec leurs enfants, leurs kids, et s’affrontaient lors de compétitions comportant plusieurs catégories. L’une d’entre elles était le voguing, qui a notamment été popularisé par Madonna dans les années 90, a fait un come back au début des années 2010 et a même atteint nos écrans de télévision plus récemment avec la série Pose.”

Alors que le Sida se répand comme une traînée de poudre au début des années 80, de nombreuses associations luttant contre cette dernière voient le jour (ACT UP, AIDES, etc.,). Voulant promouvoir le préservatif dont l’usage était loin d’être universel, ces associations ont croisé le fer avec l’Eglise catholique. Comment ont-elles remporté la bataille face à cette institution religieuse ?

  • “Disons que le préservatif était le seul outil de prévention mis en avant dans les années 80 et 90 pour lutter contre le VIH/Sida parce que c’était un peu le seul moyen de se protéger du virus. Aujourd’hui, il existe de nombreuses solutions pour se protéger du VIH/sida. Par exemple, si l’on est séropositif, on peut suivre un traitement de manière régulière tout en étant suivi et avoir une charge virale indétectable, qui permet de ne pas transmettre le VIH en ayant des rapports sexuels non protégés. Les choses ont évolué et la recherche aussi. Pour revenir aux préservatifs, un combat entre l’Église et les Associations de lutte contre le VIH/ Sida a eu lieu à l’époque, c’est vrai, mais je ne pense pas qu’il y ait eu d’événements marqueurs, ni de bataille réellement « remportée » contre l’Église. Il y a en revanche eu des batailles remportées contre les institutions et les laboratoires. L’image la plus marquante des actions de lutte contre le VIH/sida pour moi est la capote déroulée sur l’obélisque de la Concorde en 1993 par Act Up-Paris. C’est la quintessence de ce que Act Up fait de mieux. Ils réalisent des happenings, des actions non violentes qui valent mieux que 1000 mots.”

Dans votre ouvrage, 40 grandes personnalités LGBT+ sont mises en avant. Quels sont ceux ou celles qui vous ont le plus marqué ou influencé ? Pourquoi ?

  • “C’est une question difficile car tous et toutes m’ont permis d’élargir mon champ de vision sur les questions LGBTQI+. Deux personnes m’ont néanmoins marqué lors de mes recherches. Tout d’abord, Larry Kramer, fondateur d’ACT UP New York, mort il y a un peu plus d’un an. C’est un artiste, auteur et dramaturge, créateur du Gay Men’s Health Crisis (association de lutte contre le VIH/sida qui existe toujours). Il avait une aura, une manière de s’exprimer en public et aux médias extrêmement puissante. Il trouvait une manière efficace de s’adresser aux institutions, aux instances scientifiques, aux médias pour faire entendre sa voix face à un épidémie qui gangrenait la communauté gay dans l’indifférence générale. Un autre militant qui m’a marqué c’est Jean Le Bitoux, co-créateur du journal Le Gai Pied, ancêtre de Têtu et fondateur du Mémorial de la déportation homosexuelle, un sujet dont on parle très peu. Jean Le Bitoux a été l’une des membres fondateurs du Front homosexuel d’action révolutionnaire, le FHAR, en 1971. Il a aussi milité avec AIDES et participé à l’organisation de la première Marche des Fiertés à Paris. Ce sont deux exemples assez intéressants de la multiplicité que peuvent prendre des formes d’actions en faveur des droits LGBTQI+, de la richesse de nos luttes et de la diversité des outils utilisables pour faire entendre nos voix dans les domaines artistiques, associatifs, sportifs ou encore institutionnels.”

A travers le portrait dépeint de l’activiste singapourienne Jean Chong, nous apprenons ceci de sa part : « Personne ne s’intéresse à l’Asie du Sud-Est ». Par la suite, vous rajoutez les propos suivants : « L’ASEAN conserve des lois qui freinent les droits des LGBT+ : le mariage pour les couples de même sexe est actuellement interdit dans tous les pays de la région, il n’existe pas d’union civile permettant de protéger ces couples, il est très difficile de changer d’attribution sexuelle mais aussi d’accéder à la fécondation in vitro. » Malgré ces mesures restrictives, certaines améliorations sont à noter. En effet, le 17 mais 2019, le Parlement de Taiwan a voté la légalisation du mariage pour les personnes du même sexe. Un travail de sape a été réalisé par Chi-Chia-Wei durant plus de 30 ans. Le Japon a instauré, il y a quelques années, les premiers certificats d’union. Enfin, la Cour suprême indienne a dépénalisé l’homosexualité en septembre 2018. Comment analysez-vous la pensée des sociétés asiatiques au cours de ces dernières années envers les LGBTQI+ ?

  • “Les choses bougent dans ces pays-là, oui. Mais je crois que l’on doit sortir en France de cette vision impérialiste au sujet des droits LGBT+. Ancien pays colonisateur, nous avons instauré des lois pénalisant l’homosexualité dans des pays qui n’avaient aucun article de loi sur ce sujet. Des pays qui ne disposant pas spécifiquement d’articles de lois ou encore certaines communautés vivant avec des identités de genre diverses, des orientations sexuelles multiples se sont vues imposer une criminalisation de ces identités par la France. Nous avons donc notre part de responsabilité dans l’état des droits LGBTQI+ dans le monde. De plus, tous les pays ont un contexte historique, politique, économique, culturel, religieux particulier. On ne doit pas chercher à appliquer « les recettes » qui ont fonctionné pour la France de la même façon dans le reste du monde et il est nécessaire de respecter les avancés quelles qu’elles soient. Cela ne veut pas dire que l’on ne doit pas s’indigner ou agir lorsque notre communauté est attaquée dans le reste du monde, ce n’est pas le propos. Ce que je veux dire c’est que ce n’est pas parce que certains pays n’autorisent pas le mariage pour tous ou l’adoption pour tous les couples, qu’il n’y existe pas de vie queer.”

Malgré le combat mené par ces collectifs et associations depuis de nombreuses décennies, on constate que l’homophobie reste toujours présente. Pire, les violences physiques en Europe augmentent selon différentes sources. Certains LGBT pensent que l’organisation de marches entraîne de la haine de la part de leurs détracteurs. Dans l’actualité, nous avons appris récemment la mise en place d’une loi controversée de la part du gouvernement Orban, le lynchage d’un jeune espagnol gay (décédé à la suite des violences), la Marche des Fiertés annulée en Géorgie, la difficulté pour les demandeurs d’asile LGBT+ de rejoindre la France avec l’OFPRA (L’Office français de protection des réfugiés et apatrides). Dans certains pays, des politiques ou encore de simples citoyens considèrent encore les LGBT comme étant malades. L’archevêque de Cracovie parle de « peste arc-en-ciel » dans un reportage effectué par RFI. En 2018, l’OMS a retiré la transidentité de sa liste des maladies mentales. En 2019 d’après SOS Homophobie, les LGBT+ ont entre 2 à 7 fois plus de chances de tenter de mettre fin à leurs jours que le reste de la population. Les avancées pour la reconnaissance de droits et la fin des discriminations pour les LGBTQI+ vous semblent-elles encore longues à obtenir ?

  • “Oui ça sera long. D’une part parce que la communauté LGBTQI+ est multiple, et que quand bien même les gay obtiennent des droits et sont visibles, les personnes transgenres ou intersexes, par exemple, en ont encore d’autres à obtenir et sont toujours lourdement discriminées. Il faut être solidaire au sein de la communauté LGBT+. De plus, on doit se rappeler que nos droits ne sont jamais acquis. Ils peuvent nous être enlevés du jour au lendemain. Ça a été le cas sous le mandat de Trump où de nombreux droits ont été retirés aux personnes transgenres comme la possibilité de servir dans l’armée par exemple. Renverser le système hétéro patriarcal, qui est la cause des LGBTQIphobies, prendra du temps.”

Pour conclure, je voudrais revenir sur votre préface. Vous dites : « Cet ouvrage aborde également la question de la mémoire LGBT+ et des archives éparpillées un peu partout en France, peu visibles et encore si peu accessibles ». Votre souhait pour la mise en place d’archives commence à être exaucé. En effet, le 2 février dernier, le Conseil de Paris a adopté le principe de création d’un lieu « autonome » destiné à conserver, à valoriser et à faire vivre la mémoire des minorités sexuelles. Ce centre d’archives sera principalement tenu par le collectif LGBTQI. Cependant, la question qui taraude est la date d’ouverture de ce lieu. On parle de fin 2021 ou encore de début 2022. Tout d’abord que pensez-vous de cette nouvelle ? Est-ce que selon-vous, ce site dévoilera ses portes dans les prochains mois à venir ?

  • “J’espère que cela sera le plus tôt possible. Le mérite dans tout ça revient aux associations qui ont œuvré pour l’ouverture de ce lieu depuis toutes ces années. Ce centre d’archives, on en parle depuis plus de vingt ans. Pendant ce temps, nos archives, notre mémoire collective s’efface et se meurt. J’étais heureux d’apprendre cette nouvelle mais la Mairie de Paris ne sera pas la seule à financer ce projet. Il devrait y avoir aussi l’État et la région Ile de France. Quand différents acteurs participent à un même projet, cela devient tout de suite plus compliqué. Mais à mon avis, ce lieu n’ouvrira pas ses portes dans les mois à venir bien que le collectif archives LGBTQI+ mène un énorme travail. Les « ups and downs » et les retours en arrière sur ce projet me rendent méfiant. Je ne me réjouirai qu’au moment où je franchirai la porte de ce lieu.”

Crédit image Unsplash : daniel james

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