Histoire, fantasmes et réalités : qui sont vraiment les Mormons ?

Largement méconnu en Europe, le mouvement Mormon – ou Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours selon sa dénomination officielle – constitue aujourd’hui la 4ème Eglise des Etats-Unis. A travers la genèse de son apparition et de l’établissement de ses dogmes, retraçons l’histoire du mouvement et analysons les défis qui s’offrent à lui.

 Le 4 novembre 2019, 9 membres de la communauté mormone étaient assassinés au Mexique, dans l’Etat de Sonora, par des narcotrafiquants. La fusillade a entraîné des réactions au plus haut niveau de l’appareil d’Etat étatsunien, les mormons assassinés étant d’origine américaine. L’histoire de l’Eglise mormone se confond d’ailleurs étonnamment avec celle des Etats-Unis d’Amérique : elle est portée par le sentiment de destinée manifeste, la recherche mystique d’une terre promise à l’Ouest, mais elle est aussi questionnée par les enjeux sociétaux contemporains.

Joseph Smith, prophète moderne de la religion mormone

Le mormonisme est une religion révélée récente, ce qui fait toute sa particularité. Elle a ses propres rites, ses livres sacrés, ainsi que son propre prophète et fondateur : Joseph Smith. Né en 1805 dans l’Etat du Vermont aux Etats-Unis, ce jeune fermier prétend recevoir des visitations religieuses à partir des années 1820. Les Etats-Unis vivent alors le Second Grand Réveil, une période de grande effervescence religieuse. Les personnages religieux qui figurent sur la liste des révélations du jeune garçon de ferme sont nombreux : Jésus-Christ, Moïse, certains apôtres du Nouveau Testament, mais aussi un mystérieux messager céleste, un certain Moroni. 

Ce dernier est une figure centrale du credo mormon : il est l’ange qui a supposément confié à Joseph Smith les « plaques d’or ». Il s’agit, selon les dires du prophète, d’annales religieuses anciennes extrêmement précieuses. Écrites en alphabet égyptien, elles sont censées contenir des vérités religieuses de premier ordre, perdues depuis des siècles. Elles retracent en particulier la diffusion supposée du christianisme dans l’Amérique précolombienne. La traduction de ces plaques par Joseph Smith donne lieu à l’écriture du Livre de Mormon. Censé compléter la Bible, cet ouvrage est central dans l’enseignement de l’Eglise des Saints des Derniers Jours.

Salt Lake City, la Jérusalem des Mormons

Joseph Smith rassemble rapidement une communauté de fidèles voués à la religion qu’il vient de fonder. Mais les adeptes de la foi nouvelle se retrouvent rapidement persécutés. Ils sont contraints de se déplacer d’Etat en Etat : Ohio, Missouri, puis Illinois. Là, ils bâtissent une ville, Nauvoo. Ils y construisent également le premier temple mormon. Mais les violences à leur égard se poursuivent. En 1844, Joseph Smith est lynché à mort par la foule et le temple est incendié par les émeutiers. S’ensuivent plusieurs années d’errance dans le Grand Ouest américain. En 1847, les mormons finissent par s’établir dans la région du Grand Lac Salé, dans l’actuel Etat de l’Utah. Les pionniers mormons fondent alors Salt Lake City. La ville est encore aujourd’hui la capitale internationale de l’Eglise des Saints des Derniers Jours.

Après avoir assuré sa survie, la communauté mormone fixe ses lois et ses dogmes. Doctrinalement, le mouvement est restaurationniste, c’est-à-dire qu’il prétend reconstituer l’Eglise primitive, celle fondée par les premiers disciples de Jésus. En outre, les mormons s’identifient fortement aux Hébreux. L’histoire des deux communautés présente d’ailleurs de nombreuses similarités, comme le thème de l’Exode. Ainsi, les premiers Mormons durent traverser le désert de l’Ouest américain avant de trouver, au bout de plusieurs années, la terre promise où s’installer. De la même manière, d’après le récit biblique, les Hébreux sortis d’Egypte durent errer 40 ans dans le désert du Sinaï avant de retourner au pays de Canaan.

La polygamie d’abord autorisée puis réprouvée

La pratique de la polygamie est un cliché fréquemment associé aux Mormons. Joseph Smith lui-même était polygame. En réalité, si les autorités mormones l’ont dans un premier temps encouragé pour des raisons principalement natalistes, le mariage plural n’est plus autorisé depuis 1890. La pratique est même punie d’excommunication. De nos jours, les dernières communautés mormones fondamentalistes et polygames sont donc en rupture avec l’Eglise officielle.

En outre, le prosélytisme est au cœur du projet mormon. J’ai moi-même étudié un an à Salt Lake City. J’ai donc pu en faire personnellement l’expérience. Me baladant un jour aux abords du temple du Salt Lake City, j’ai été abordé par deux jeunes membres de l’Eglise, des missionnaires en réalité. La conversation, d’abord banale, a vite dérivé sur des questions concernant ma spiritualité et mon rapport personnel à Dieu. Avant de s’en aller, mes interlocutrices ont pris soin de me remettre moult prospectus et un livre de Mormon – en français.

Cependant, en France et plus généralement en Europe, l’implantation de l’Eglise mormone demeure faible. Les Mormons y sont d’ailleurs souvent confondus avec les Témoins de Jéhovah, voire les Amish. De surcroit, les nombreux interdits ne favorisent pas les conversions. Le mormonisme, en plus des tabous traditionnels liés à la sexualité, proscrit tout produit excitant. Cela comprend l’alcool et les cigarettes mais aussi le café ou encore le thé. 

En Amérique latine en revanche, le mormonisme progresse rapidement, via les missionnaires étatsuniens. A leur majorité, nombre de jeunes mormons originaires des Etats-Unis s’envolent pour les Caraïbes ou l’Amérique du Sud pour aller y prêcher la bonne parole. Le mormonisme est aussi très implanté dans certaines îles du Pacifique, où les mormons représentent parfois plus de 10% de la population, un record mondial. Grâce à tous ces territoires de conquête spirituelle, l’Eglise revendique aujourd’hui une quinzaine de millions d’adeptes. 

Les mormons face à la modernité : entre conservatisme et ouverture timide

L’Eglise mormone comporte depuis ses origines un corpus théologique très conservateur et dogmatiques sur les principaux sujets de société. L’Eglise mormone a ainsi longtemps assumé des positions racistes. Les autorités religieuses justifiaient la ségrégation voir l’esclavage par des arguments religieux, tandis que le métissage était formellement proscrit. Jusqu’en 1978, l’Eglise interdisait aux mormons noirs d’accéder à la prêtrise. Néanmoins, l’Eglise mormone a depuis engagé un virage à 180 degrés sur la question, parallèlement à l’expansion du mormonisme en Afrique –  notamment au Nigéria. Toute forme de racisme est désormais fermement condamnée.

Concernant l’homosexualité, l’Eglise mormone a une position ambivalente. Avoir des rapports sexuels avec une personne du même sexe est un pêché grave passible d’excommunication. Toutefois, l’Eglise s’oppose dorénavant à toute forme de discrimination envers les homosexuels. Elle ne condamne pas les « inclinations » lesbiennes et reconnait même officiellement qu’il est possible d’être mormon et gay tant que cette orientation n’est pas mise en pratique par des rapports charnels.

L’Eglise mormone est donc aujourd’hui confrontée à un dilemme. Si son dogmatisme préserve sa cohérence et son unité, le mouvement doit aussi s’ouvrir pour s’adapter dans le monde contemporain, et continuer à assurer les conversions dans des régions du monde culturellement très diverses. 

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