Ibrahima Bohel Kassa Diallo : une autobiographie salutaire ?

Le 30 octobre dernier, les éditions L’harmattan publiaient un roman autobiographique à l’allure de voyage au cœur de l’Afrique subsaharienne.

Cet ouvrage retrace le parcours d’Ibrahima, jeune guinéen devenu très tôt orphelin. Il devient tailleur autodidacte et migre à Paris. Dans son ouvrage autobiographique, l’enfant devenu grand relate de manière concise des faits qui l’ont marqué : de ses premiers souvenirs à sa vie d’aujourd’hui, des scènes enfantines passées avec ses meilleurs amis à son mariage et sa paternité. Ibrahima retrace tout, sans jamais oublier sa foi aussi bien religieuse que politique.

Le parcours d’un orphelin du Fouta Djalon à Paris s’ouvre sur une série de pensées envers les proches de l’auteur. Nous le voyons dès les premières lignes, les écrits de la figure guinéenne de France est avant tout un récit consacré à ses proches disparus. De sa mère, qui mourût alors qu’il n’avait que 13 ans, à son meilleur ami d’enfance, en passant par son père qu’il n’a jamais connu, Ibrahima semble trouver l’inspiration par la volonté de rendre hommage. Analyse.

« Bravo maman ! c’est une bénédiction d’avoir été élevé par toi »

La couverture de l’ouvrage autobiographique n’est rien d’autre qu’une photographie de Mariama Kesso, la sœur d’Ibrahima. Cela confirme le postulat selon lequel ce roman est une lettre d’amour de l’auteur envers ceux qui ont, un jour, croisé sa route. Ibrahima n’a jamais connu son père. Les seules images qu’il en a émanent de sa mère – Fatoumata-, à qui il dédie principalement ce livre. Ibrahima se confesse à elle, la femme qui l’a éduqué les premières années de sa vie ; cette femme qui lui a transmis l’amour d’un homme, d’un géniteur presque inconnu.

À la mort de sa mère, le jeune africain est aidé dans son périple par ses frères et sœurs, à qui il dédie également son ouvrage.

Mais, si la famille de l’auteur est mise au premier plan, ses amis ne sont pas omis. Ainsi, le chapitre 13 se consacrant à l’engagement associatif d’Ibrahima s’ouvre sur ses premières expériences relatives à la vie associative et notamment à l’organisation Club des Sages. Cette association qu’il décrit comme à but purement caritatif et solidaire, il l’a présidé car nominé par Ibrahima Batinguel Diallo, son ami défunt à qui il rend également hommage. Batinguel se voit ainsi caractérisé par le biais de l’épithète liée : un grand homme au grand cœur. Selon lui, l’initiateur du Club a été l’un des précurseurs de l’union des guinéens. Cette union étant un souhait cher à l’auteur, celui-ci lui voue une grande admiration.

«  La stupidité n’a pas de nationalité, de race ni de couleur »

Le roman autobiographique prend un tournant au chapitre 8, où le narrateur père, fils et ami fait place au narrateur engagé. L’homme du monde associatif, voire politique, souffle sur les clichés et préjugés que chaque groupe social pourrait avoir sur autrui. Cela illustre une idée selon laquelle un homme noir ne saurait être aussi bienfaisant qu’un non-noir envers un jeune tailleur d’origine guinéenne. Cela passe par la présentation du désarroi et de la confusion ressentis lorsque l’auteur est humilié par un homme issu de la même origine que lui.

Mais le discours ne s’arrête pas là. Il montre aussi la joie immense ressentie face à l’hospitalité d’une jeune parisienne. Cette allégresse qu’il ressent lorsque celle-ci l’accueille à bras ouverts à son arrivée en France.

En outre, Bohel compte bien atténuer les préjugés qu’il voit véhiculés.

L’auteur, dont le transfuge de classe a été plus qu’effectif, n’oublie pas ses racines. Il affirme notamment avoir lutté pour défendre un programme associatif d’aide envers les peuls -que sont son peuple. Même si, nous le verrons, la corruption et les inégalités de classe nuisent à ses volontés.

Ibrahima pousse la dimension solidaire au point de se justifier, ce qui lui donnerait presque l’image d’un bon samaritain, œuvrant pour les autres sans jamais s’en satisfaire complètement. À ses yeux, il n’a que trop peu fait pour ceux restés au pays. Cette opinion paraît toutefois être une litote au vu des gestes effectués par Ibrahima envers sa communauté : aides quant au financement de mosquées, dons de médicaments ou encore projet de pharmacie…Rien de tout cela ne sera oublié par ceux qui ont bénéficié de la bienveillance de l’écrivain.

« Ce que je déteste, ce sont les politiciens qui n’ont pour idéal que leurs intérêts »

L’autobiographie ne laisse pas de place aux ennemis. Ces ennemis qui l’ont empêché dans ses rêves de grande diaspora guinéenne unie. Il s’agit également de souligner la forte critique exprimée à l’égard du Parti Démocratique Guinéen (PDG). Ce régime, a été, pour Ibrahima Bohel, synonyme de sang, de terreur sinon de mort pour les nationaux de Guinée. Ce régime qu’il a autrefois soutenu mais qui lui a été injuste, Ibrahima le renie.

Attention toutefois à ne pas tomber dans l’ignorance et la naïveté totale. Il est vrai qu’Ibrahima ne fait pas de ce livre un outil de communication politique mais la frontière séparant l’autobiographie du livre blanc est souvent brouillé, notamment lorsque Ibrahima dessine les traits de l’opposition à Sékou Touré, premier président de la Guinée indépendante et libre du colon français. Ces traits, il les exprime comme s’ils ne relevaient pas de lui, comme s’ils étaient objectivés voire cristallisés dans la société donc connus de tous. Cet effort de distanciation avec le premier régime indépendant du pays va encore plus loin, notamment lorsque l’auteur explique avoir eu des désaccords et altercations avec des partisans du régime républicain. Il s’agit donc de souligner que, s’il semble errant entre journal intime et récit culturel, le Parcours d’un orphelin aborde des sujets aussi bouleversants que polémiques, quitte à perdre certains lecteurs en bord de route.

À travers ses mémoires, l’auteur des poèmes J’ai grandi, se livre sur la passion qui le berce depuis sa tendre enfance : la justice sociale. Ses dires paraissent, par ailleurs, refléter une personne transportée et presque enivrée par l’idée d’une union des hommes en vue d’une seule fin qui n’est autre que le bien commun. Ce bien commun que l’auteur dessine tant à son niveau spirituel que matériel et qu’il entend véhiculer en premier lieu auprès de sa communauté que sont les guinéens de France. Il tente de les unir et de les réunir au-delà des différends politiques.

Or s’il semble populaire auprès de bon nombre de guinéens, Ibrahima n’est pas le plus connu du grand public. Mais, pour son lecteur, il est tel un ami qui lui raconte son passé, ses succès et échecs dans un but qui parait presque providentiel.

En conclusion La narration d’Ibrahima Bohel Kassa Diallo est à lire et chérir pour comprendre le parcours des migrants et autres réfugiés qui, du jour au lendemain, s’exilent dans un pays dont il ne connaissent que le nom.

Photo de bannière. Fouta Djallon, le village d’origine d’Ibrahima Bohel Kassa Diallo. Crédit : Maarten van der Bent

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