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Indonésie : les fumées de la colère

Depuis le début du mois de juillet, l’île de Sumatra au sud de l’Indonésie est gagnée par d’importants incendies. Devant eux, le pays semble impuissant, prêt à passer au rang de pire pollueur mondial devant la Chine et les États-Unis.

L’Indonésie est confrontée à un défi contre lequel elle ne semble pas pouvoir lutter. Les flammes sévissent depuis maintenant plus de six mois, détruisent l’écosystème et intoxiquent les habitants. Le phénomène climatique El Niño est une des sources les plus importantes de ces feux de forêts difficilement extinguibles. Lorsque les vents qui soufflent d’Est en Ouest s’affaiblissent dans la région du Pacifique tropical, les précipitations disparaissent et les températures grimpent de manière significative.

En 2015, le phénomène El Niño a entraîné une grande sécheresse en Asie du Sud. Celle-ci a facilité les feux de tourbières qui composent une grande partie des sols d’Indonésie du Sud, très riches en CO2, méthane, ozone et autres gaz potentiellement mortels, et donc très sensibles aux hausses de températures.

L’ILLÉGALITÉ DES TECHNIQUES INDUSTRIELLES

Mais l’activité humaine est certainement la plus grande responsable des feux. Les forêts indonésiennes sont fragmentées depuis des décennies par l’exploitation intensive des sols. La déforestation expose les tourbières à la sécheresse, ce qui facilite le départ et la propagation des flammes. Les entreprises de plantations gagnent rapidement du terrain sur ce qu’il reste de forêt tropicale pour l’exploitation du bois d’œuvre, la production de papier et pour y intensifier la culture d’huile de palme. Et la manière la plus rapide de préparer ces terres à de nouvelles cultures reste d’y mettre le feu. Autour de 11 millions d’hectares de plantations de palmiers à huile ont produit 33 millions de tonnes d’huile, générant 21 milliards de dollars en 2014.

Plus de 100 000 feux actifs ont été enregistrés, uniquement pour l’année 2015. En résultent des brouillards très épais et hautement toxiques. Le brouillard est estimé par l’agence météorologique indonésienne à 1,986 sur l’index de pollution, tandis que le seuil de 350 est déjà considéré comme dangereux. Depuis maintenant six mois, l’air a la couleur de l’ocre et la la visibilité est parfois réduite à moins de 30 mètres.

DES INCENDIES À PRIX D’OR

Les dépenses en santé publique risquent d’avoir d’importantes répercussions sur l’économie indonésienne. Des centaines de milliers de personnes sont menacées par les intenses brouillards. Chaque année, plus de 110 000 personnes font l’objet de grandes difficultés respiratoires et cardio-vasculaires en Asie du Sud. Le coût humain est aujourd’hui cinq fois plus élevé cette année alors qu’il est estimé à plus de 500 000 cas d’infections de la trachée. Certaines espèces sauvages comme l’orang-outan et le gibbon figurent aussi parmi les grandes victimes de ces incendies qui menacent la faune et la flore indonésienne.

De tels incendies sont un phénomène récurrent en Indonésie, mais semblent s’intensifier encore un peu plus chaque année avec des saisons plus chaudes et des températures plus élevées. Depuis le début du mois de juillet l’Indonésie a sauté au rang de « pire pollueur mondial  », au-delà des records toujours plus impressionnants d’émission de carbone de la Chine et des Etats Unis. On estime le coût des émissions de gaz mortels à plus 30 millions de dollars pour l’État indonésien.

LA GÉOPOLITIQUE EN DANGER

L’environnement se détériore à grande vitesse, mais les relations diplomatiques entre l’Indonésie et ses voisins sont également entachées par les brouillards. Depuis maintenant des semaines, la Malaisie et Singapour suffoquent eux aussi sous les épaisses fumées émises par les incendies indonésiens, un phénomène désormais récurrent reproché depuis plus de vingt ans à l’Indonésie. Les autorités locales évoquent des centaines de milliers de cas de difficultés respiratoires en Malaisie et à Singapour, et des coûts de santé publique considérables.

Face à une pression croissante, l’Indonésie a employé la manière forte et déployé plus de 20 000 troupes de l’armée, des agents de police et autres unités dans la région de Sumatra et Kalimantan pour lutter contre les flammes. En l’absence de précipitations, de nombreux canadairs sont mobilisés et des pluies artificielles ont été provoquées grâce à l’ensemencement de nuages, une technique consistant à relâcher des aérosols dans les nuages afin d’augmenter la condensation de la vapeur d’eau et provoquer les précipitations. Mais ces mesures parviennent difficilement à éradiquer les incendies, et le pays attend anxieusement la saison des pluies pour soulager les forces déployées. Ce sont à ce moment même plus de 1,7 million d’hectares qui sont partis en fumée.

Euston Quah, le directeur de la division économique de la National University de Singapour considère que « Nous devrions avoir moins de brouillards dans le futur. A cause de leur intensité cette année, la Malaisie et Singapour ont émis énormément de pression. »

L’INDUSTRIE DE PAPIER ET D’HUILE DE PALME : CIBLE NUMÉRO UN DU GOUVERNEMENT

La communauté internationale pointe du doigt les entreprises de production de papier et d’huile de palme, suspects tenus pour responsables de ces feux. Selon Vivian Balakrishnan, le Ministre des affaires étrangères indonésiennes, « C’est une tragédie provoquée par l’homme et délibérée, un vandalisme envers la société, envers l’environnement, et en fin de compte, envers nous-mêmes. Cela a impacté la santé de millions de gens, compromis la sécurité du trafic aérien et endommagé notre économie régionale. » Le ministre a également appelé à une plus grande pression internationale envers les entreprises « errantes » qui ont initié ces feux de forêts illégaux.

Le gouvernement singapourien a mis en garde au moins six entreprises indonésiennes cette année, dont le magnat de production de papier Asia Pulp & Paper. Après avoir été reconnues coupables en justice, celles-ci pourraient risquer une peine de 70 359 dollars pour chaque jour de brouillards infligés à Singapour, sans compter les contraventions additionnelles pour des mesures de prévention.

Selon la CNBC, l’activité de l’ASEAN (Association des Nations de l’Asie du Sud Est) semble limitée afin de passer aux mesures préventives plutôt que réactives. Helena Varkkey, professeur à l’Université de Malaya en Malaisie, considère que « La nature de l’engagement face à ce problème est largement de l’ordre de la non-interférence, des normes non-confrontationnelles de l’organisation ».

Louis Verchot, directeur de la CIFOR (Forests and Environment at the Center for International Forestry Research) prévient que pour limiter les dommages, « cela requiert de la motivation et créer des opportunités pour que les gens puissent s’éloigner des tourbières, et tout de même trouver une manière d’assurer de futurs revenus pour leurs familles ». Mais cela requiert également une volonté politique et économique inébranlable. Reste à déterminer si les coûts engendrés par ces incendies trop nombreux seront suffisants pour défier les puissantes entreprises qui contrôlent les fils de l’industrie indonésienne, et poser un ultimatum au gouvernement.

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