Ingérence étrangère en Libye : internationalisation d’un bourbier régional

« Par le mandat du peuple, continuer la guerre jusqu’à la libération complète du pays ». C’est en ces termes, le 27 avril, que le maréchal Haftar a justifié son effort de guerre contre la capitale Tripoli, depuis une offensive déclenchée en avril 2019.

Longtemps occultée, la quasi-décennie de chaos en Libye observe un regain d’intérêt à la lumière de l’ingérence étrangère. Si la partition du pays semble moins morcelée que le Yémen ou la Somalie, le récent bouleversement du rapport de forces en sa défaveur, donne à la désintégration territoriale de la Libye, des airs de tendance structurelle.

Une crise multimodale à l’origine de la faillite libyenne, entre géostratégie et crise du politique

L’appellation de « seconde guerre civile libyenne » résulte d’une succession d’événements géostratégiques et d’ambitions sur la région. Faiblement peuplée quoique immense (trois fois la France), la Libye provient de la régence de l’Empire Ottoman, du 16e siècle à 1911, date de sa colonisation par l’Italie. La nation moderne fut dirigée par le colonel Kadhafi, depuis un coup d’Etat en 1969 contre la monarchie. Son règne fut celui de la « Jamahiriya », un socialisme islamique avec une ultra-dépendance pétrolière. Avec également des tensions, territoriales avec le Tchad, ou avec l’Egypte pro-américaine. Kadhafi fut renversé par l’insurrection du Printemps Arabe, suite à une intervention aéroportée de l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord) en 2011, avec le Conseil national de transition. Cette autorité mêle des tribus arabes, Toubous d’ethnie saharienne, et des islamistes. Elle ambitionne des élections au moyen d’une nouvelle constitution.

Les dirigeants de facto de l’Est et de l’Ouest, à droite le maréchal Haftar, commandant de l’ANL et à gauche Fayez al-Sarraj, Premier ministre du GNA reconnu par l’ONU. Rencontre en Cyrénaïque le 31 janvier 2016. Source : Libyan Express, « Libya’s Haftar and Al-Sarraj agree in UAE to end transitional phase », 1er mars 2019.

Un Congrès général national lui succède en 2012, puis organise le premier scrutin du pays à l’été 2014, afin d’élire la Chambre des représentants, futur gouvernement. La défaite des islamistes les pousse à restaurer le Congrès national. Les réformistes, eux, fuient vers l’Est. Deux gouvernements Est-Ouest entrent alors en concurrence, et créent chacun leur parlement : Tobrouk contre Tripoli. La communauté internationale tenta avec les accords de Skhirat de 2015 d’infléchir un « gouvernement d’union nationale »[1]. Faïez Sarraj, leader de l’Ouest, en devient le Premier ministre, reconnu par les Nations Unies. Mais sa non-élection pousse le maréchal Haftar, un ex-kadhafiste de l’Est, à ne pas l’investir. Revenu d’un exil aux Etats-Unis, Haftar unifie les Touaregs, quelques kadhafistes et des groupes d’autodéfense. Il devient en 2015 commandant de son autoproclamée Armée Nationale Libyenne (ANL).

L’ingérence : indicateur d’escalade militaire entre parrains étrangers

Haftar, en rupture avec le Conseil présidentiel de Sarraj, peut compter sur Moscou qui a envoyé des conseillers militaires. Il a aussi le soutien de la France, l’Egypte, ou des pétro-monarchies du Golfe et de leur parrain américain qui se sont ralliés au maréchal socialiste et panarabe. Des milliers de mercenaires du groupe Wagner, compagnie de sécurité privée russe complètent les rangs. A leurs côtés se trouvent également des dissidents partisans de la sécession du Soudan du Sud. Des rebelles tchadiens sont aussi engagés dans le conflit.

Haftar s’empare du croissant pétrolier mi-2015 et défait Ansar al-Charia puis l’Etat Islamique fin 2017. Jusqu’à peu, l’ANL contrôlait 70 % du pays. Le GNA compte lui exclusivement sur les milices très présentes en Libye. Leur considération est essentielle : Syrte, fief de l’Etat Islamique en Libye, fut capturé début 2020 par l’ANL, suite au ralliement d’une milice du GNA. En jeu, le contrôle des trafics (drogues, armes, migrants) et infrastructures. Le GNA ne possède aucun contrôle sur ces factions, entraînées pour quelques-unes par le Qatar, proche des Frères Musulmans, dont l’islamisme rejette les Etats laïcs arabes.

Carte sur les possessions des belligérants au 29 mai. Source : compte twitter « Clash Report ».

Une guerre par procuration, ou la possibilité d’un scénario « syrien » pour l’Etat de Libye

Le sort de la Libye a changé avec l’assaut de l’ANL sur Tripoli, capitale du GNA. Malgré leurs avancées, les forces de l’Est ont subi de récents revers successifs, les poussant au retrait de la périphérie. L’armée a dû abandonner sa base de bombardiers d’Al-Watiya, qu’elle contrôlait depuis 2014. Cette attaque d’envergure subit donc un renversement de tendances. La Turquie, qui intervient en Libye depuis janvier en soutien au GNA, pourrait de son côté faire basculer la balance en faveur du GNA.

Cartographie sur les positions en Tripolitaine. A gauche, la base d’Al-Watiya, perdue par l’ANL. Source : site South Front, au 26 mai 2020.

Cette ingérence renouvelle l’interventionnisme d’Ankara, après les Kurdistan syrien et irakien. Le 23 mai, le groupe Wagner a quitté Tripoli pour le Sud. De présumés mercenaires syriens auraient été envoyés par Moscou en renfort. Artisan de la victoire de son allié, l’intervention russe en Syrie depuis l’automne 2015 se fit à la demande de Damas, assaillie par les djihadistes. Une intrigue proche de celle adoptée en Libye, car cette défaite d’Haftar est celle de sa communication, lui qui cherche à « purger l’Ouest terroriste ». Le faible effectif de ses forces, 20 à 25 000 combattants, explique ce recul.

Exemple de la présence turque en Libye : une nouvelle donne

Le 26 décembre 2019, le Président de la République de Turquie Recep Tayyip Erdogan annonce que des troupes turques seront envoyées en Lybie, en soutien au Gouvernement d’accord national de Sarraj, reconnu par l’Organisation des Nations Unies (ONU). Un déploiement est voté à la majorité par le Parlement turc à la suite d’une offensive d’Haftar. L’attaque avait pour cible Misrata, deuxième plus grande ville du pays et bastion des milices opposées au Maréchal. Cette offensive rompt une fois de plus la trêve acceptée le 12 janvier par les deux partis, sous l’égide de la Turquie et de la Russie.

Cette aide militaire s’inscrit dans la continuité de l’accord passé entre la Turquie et le GNA le 27 novembre 2019. Cependant, la Libye avait d’ores et déjà reçu des drones et des armes fournis par la Turquie. Et ce, en dépit de l’embargo instauré depuis 2011 par l’ONU à l’encontre du pays. Des mercenaires se trouvaient déjà sur le terrain, majoritairement venus de la partie syrienne occupée par la Turquie. Le pays importe également par pont aérien des conseillers et mercenaires syriens. La majorité sont des salafistes, issus de la rébellion contre Bachar el-Assad. Ce soutien turc, notamment l’envoi de drones, a permis de faire basculer la balance militaire en faveur de Sarraj alors qu’Haftar contrôlait la majeure partie du pays.

Turquie et Gouvernement d’accord national : une alliance qui dérange

Un soutien assumé de la Turquie au GNA qui n’a pas tardé à agacer et inquiéter les autres pays engagés en Lybie ou ayant des intérêts dans le pays. Les gouvernements soutenant le Maréchal Haftar n’hésitent pas à parler d’ingérence. Un communiqué conjoint des Emirats-Arabes Unis, de la France, de l’Administration Grecque Chypriote (AGC), de la Grèce et de l’Egypte accuse d’ailleurs la République turque de « violation flagrante du droit international ». En effet, ces différents acteurs ont tous des raisons de craindre une mainmise turque sur la Libye et ce que cette dernière pourrait signifier.

Avec l’intervention turque, les tensions se sont exacerbées entre la Turquie et les Emirats Arabes Unis (EAU) qui se sont mutuellement accusés par Ministères des Affaires Etrangères interposés. La Turquie accuse les EAU de vouloir semer le chaos en Libye et d’avoir détruit le Yémen. Les EAU, de leur côté, accusent la Turquie d’ingérence ainsi que de fournir des armes illégalement à la Libye. Ils condamnent de ce fait l’intervention militaire turque. Les relations turco-égyptiennes, elles aussi déjà tendues avant l’intervention, ne se sont pas arrangées. L’Egypte ne cache pas sa volonté de vouloir faire obstacle à la Turquie, aux côtés des autres pays opposés à cette dernière.

Accord du 27 novembre 2019 : un accord militaire, sécuritaire… et maritime

Dans les faits, si l’accord du 27 novembre entre le gouvernement de Sarraj et celui d’Erdogan est présenté comme un accord militaire et sécuritaire, les effets de ce dernier s’étendent à d’autres domaines. L’accord autorise bel et bien l’envoi de troupes turques sur le sol libyen en soutien au GNA, mais il va également de pair avec un mémorandum[2]. La Libye, avec ce texte, donne accès à des Zones Economiques Exclusives (ZEE) à la Turquie. ZEE revendiquées par la Grèce et Chypre, qui entretiennent des relations diplomatiques tendues avec la Turquie. Ces ZEE, situées en Méditerranée orientale, sont riches en gaz et donc très convoitées pour leur intérêt stratégique et économique.

Projet EastMe, pour la construction d’un gazoduc. Source : IGI Poseidon, 13 mai 2020.

La Grèce a fait savoir qu’elle poserait son veto au Conseil Européen si le découpage des ZEE de cette zone devait être modifié par l’accord turco-libyen. La république hellénique craint en effet de perdre des îles au profit de la Turquie. Crainte manifestée, entre autres, par le renvoi de l’ambassadeur libyen en poste à Athènes. Le ton est rapidement monté également du côté d’Israël. En effet, le pays a un accord gazier avec la Grèce et Chypre relatif à ces mêmes ZEE dans le cadre du projet de gazoduc EastMed.

Guerre civile et jeux d’alliances : le chaos libyen

Ce qui n’était en principe qu’une guerre civile opposant deux camps semble aujourd’hui relever d’une situation bien plus complexe. Si l’ANL et le GNA s’affrontent toujours, d’autres acteurs internationaux doivent être pris en compte pour comprendre le conflit dans lequel le pays s’enlise depuis plusieurs années. L’arrivée d’un nouvel acteur a fait basculer la situation en faveur du GNA. Cependant, l’actualité changeante ne permet pas de prédire si cette aide a durablement fait bouger l’échiquier libyen.

L’exemple de la Turquie souligne la prépondérance des acteurs extérieurs à la Libye et leur importance grandissante. Cette ingérence fait craindre le regain du néo-ottomanisme[3] turc. Erdogan essuie de nombreuses critiques à l’encontre de sa politique étrangère, souvent décriée : la Libye est un exemple supplémentaire. Le Qatar apparaît, pour l’instant, comme le seul allié de taille aux côtés de la Turquie. Tandis qu’en face, de grandes puissances soutiennent, de manière plus mesurée, l’ANL du Maréchal Haftar. Le conflit en Libye est à l’image de son actualité et des jeux d’alliances qui y ont lieu : changeant et imprévisible.

[1] Government of National Accord (GNA), en anglais. L’accronyme francophone est GAN, pour Gouvernement d’Accord National. Nous avons choisi d’utiliser l’accronyme anglais, plus usité.

[2] “Memorandum of Understanding between the Government of the Republic of Turkey and the Government of National Accord”.

[3] Doctrine politique turque visant à restaurer l’influence de la Turquie dans les anciens territoires de l’Empire ottoman. Le nord de la Libye faisait partie de l’Empire.

Image : Photo d’une rue prise depuis un bâtiment en ruines, à Misrata, alors aux mains du Misrata Military Council, milice pro-GNA. Source : article du journal en ligne Middle East Eye, mars 2017. Crédit photo : AFP.

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