Irlande : le blasphème à l’épreuve des urnes

Vendredi 26 octobre, les Irlandais sont invités à se rendre dans les bureaux de vote. Non seulement doivent-ils élire leur nouveau président, mais ils sont également appelés à se prononcer sur le retrait du mot « blasphème » de leur constitution. Le « oui » laisserait la voie libre au Parlement irlandais pour dépénaliser ce qui est encore un crime dans cette république. Explications.

Une législation encore en vigueur

L’article 40.6 de la Constitution Irlandaise stipule que la « publication ou l’expression d’un fait blasphématoire, séditieux ou indécent est une offense qui doit être punie conformément à la loi » – en dépit « du droit pour les citoyens d’exprimer librement leurs convictions et opinions ».

Alors que le texte original date de 1937, il faut attendre 2009 et la Loi sur la Diffamation pour que le vide juridique soit comblé et qu’une définition soit proposée. Sans compter que la précédente loi avait été jugée inconstitutionnelle car elle ne protégeait que le Christianisme du blasphème, et ne respectait donc pas l’égalité entre les religions. Cette nouvelle loi, à laquelle la Constitution fait donc depuis référence, juge que le blasphème consiste à « publier ou dire quelque chose d’excessivement grossier ou insultant en relation avec n’importe quelle religion, causant l’indignation chez un nombre considérable des partisans de cette religion, et avec l’intention de causer cette indignation ». Puni par une amende de 25 000 euros, on peut noter que l’article prévoit également que la personne incriminée puisse se défendre en justifiant de la valeur « littéraire, artistique, politique, scientifique ou académique » de ce qui lui est reproché.

Un groupe de travail, appelé communément Convention Constitutionnel et composé de membres du parlement et de deux tiers de citoyens, est créé en 2012 pour apporter un avis consultatif sur la constitution et ses éventuels amendements. Parmi ses nombreuses recommandations, elle suggère alors de supprimer la référence constitutionnelle au blasphème et d’introduire une interdiction de l’incitation à la haine religieuse dans la loi. En 2014, c’est Aodhán Ó Ríordáin, alors Ministre de la Communication, de la Culture et de l’Égalité, qui annonça le premier qu’un référendum se tiendrait à ce sujet (voir tweet ci-dessous). Scrutin qui sera finalement reportée par le Premier ministre de l’époque, Enda Kenny.

Une opinion perplexe

Le référendum ne semble pas avoir suscité un grand engouement auprès de l’opinion, ni créé de véritables divisons. Beaucoup s’interrogent même sur la pertinence d’une telle consultation démocratique. Un sondage, commandé par theJournal.ie révèle que presque 30% des habitants n’ont pas encore décidé de ce qu’ils allaient voter, mais que 54% envisagent de s’exprimer en faveur de la suppression du mot blasphème de la constitution (pour seulement 17% qui s’y opposent). Même l’Église, pourtant ancrée dans la culture irlandaise, voit cette référence dans le texte fondateur comme quelque chose de « largement obsolète » (pour reprendre les mots de l’évêque de Limerick, Kenneth Kearon).

Alors que Colum Kenny, professeur émérite à Dublin, dénonce « une perte de temps et d’argent » – même si, rappelons-le, le référendum se tient le même jour que les élections présidentielles – beaucoup s’interrogent sur l’intérêt d’une telle modification. En effet, les dernières poursuites pour blasphème remontent à 1855 alors qu’un prêtre avait brûlé une bible protestante. Les charges avaient été abandonnées alors qu’il avait déclaré que cela n’avait pas été son intention et que l’ouvrage s’était glissé, par inadvertance, parmi tout un tas d’autres destinés à être détruits.

Plus récemment, en 2015, Stephen Fry, écrivain et humoriste britannique, avait refait parler de cette loi. Interrogé à propos de ce qu’il dirait à Dieu s’il y avait une vie après la mort, dans une émission de la RTE « The Meaning of Life » (voir ci-dessous), il avait répondu : « Pourquoi respecterais-je un Dieu capricieux, mesquin et stupide qui crée un monde avec tant d’injustice et de souffrance », et d’ajouter « le Dieu qui créa l’univers, s’il s’agit d’un dieu, est selon toute vraisemblance fou, un vrai fou, complètement égoïste ». Signalé pour ces propos, la Gardaí (la police irlandaise) s’était saisie de la question dans le cadre de la loi de 2009 mais avait abandonné l’enquête, faute de pouvoir réunir suffisamment d’éléments à charge.

Une portée symbolique

Si certains jugent que l’enjeu n’est pas à la hauteur du dispositif, d’autres, en revanche, se réjouissent que l’Irlande fasse un pas de plus vers la sécularisation du pays, historiquement et traditionnellement catholique. Alors que seules l’Espagne et la Suisse en Europe ont légiféré pour encadrer le blasphème, le ministre de la Justice Charlie Flanagan y voit un intérêt pour la « réputation international » du pays.

Dans un rapport datant de 2017, la Commission Américaine à la Liberté Religieuse Internationale classe l’Irlande à la 71ème place sur 71 des pays qui régulent le blasphème dans leur législation. Elle se charge d’évaluer l’influence de ces lois sur les droits humains fondamentaux et leur éventuelle interférence. Bon rang pour l’Irlande qui aimerait visiblement disparaître complètement du classement.

Alors que d’autres référendums très récents ont ouvert le mariage aux couples homosexuels et légalisé l’avortement, il semblerait que l’Irlande soit désormais sur la voie de la modernisation. Néanmoins, d’autres combats sont encore à mener ; la Constitution évoque toujours le rôle de la femme au sein du foyer comme « un support sans lequel le bien commun ne peut pas être fait » et que « l’État, par conséquent, doit s’efforcer de garantir que les mères ne soient pas obligées par nécessité économique de travailler au détriment de leurs devoirs domestiques ».

Photo de bannière : Cathédrale St Patrick (Dublin) / © Tony Webster

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