Jéssica Miranda : philo, socio et politique sur Instagram

Interview réalisée dans le cadre de l’édition 2019 du festival Ojoloco, à Grenoble. 

Jéssica Miranda, 26 ans, est diplômée de l’Institut d’études politiques de Strasbourg en sociologie politique. Originaire de Recife au Brésil, elle suit de près l’actualité de son pays natal. Sur son compte Instagram petit_oiseauu, plus de 40.000 personnes la suivent. Elle y parle de philosophie, de politique et de discipline de vie. Rencontre.

 

Crédit :  Camila Adriano

Le Journal International : Pour commencer, peux-tu nous parler de ta ville natale ?

Jéssica Miranda : Bien sûr, je viens de Recife, c’est l’une des plus grandes capitales économiques et culturelles de la région du nord du Brésil. C’est la capitale de l’État de Pernambouc. Lulà vient de là-bas. L’ambiance, c’est une grande capitale en fait, c’est une grande métropole, c’est très étudiant, nous avons vraiment une vie culturelle très riche.

JI : À quel moment es-tu venue à Strasbourg en France, et pourquoi ?

JM : J’ai choisi Strasbourg pour faire mes études ici, pour faire un Master à Sciences Po et j’ai choisi Strasbourg car c’est une capitale européenne, c’est une ville petite mais à taille humaine, ce qui me convient très bien. Je suis venue en 2015 et ai commencé mes études ici en 2016. C’est une ville très étudiante et la vie culturelle me plaît beaucoup ici, j’y trouve un bien-être.

JI : Tu suis de près l’actualité politique au Brésil. Le film Camocim, projeté cette année au festival Ojoloco, met notamment en avant les divisions politiques qui secouent la ville du même nom, tous les quatre ans, lors des élections municipales. Penses-tu qu’à l’échelle nationale, il y a également une division entre deux camps politiques, ceux qui soutiennent Jair Bolsonaro et ceux qui ne le soutiennent pas ?  Cette opposition est-elle violente ?

JM : Bien sûr, cette opposition est très violente. Le Brésil est très partagé, le nord du Brésil est plutôt à gauche. Camocim est une ville de l’État de Cearà et en fait c’est l’État qui a le plus voté pour le candidat de gauche, où Bolsonaro n’a pas eu beaucoup de votes. Le Brésil est un pays vraiment polarisé, nous avons une élite culturelle, qui est plutôt à gauche, qui est plutôt progressiste, et nous avons aussi beaucoup de forces un peu réactionnaires, surtout dans le sud, à Rio, à Sao Paulo, à Santa Catarina, à Rio do Sul… et là, la droite est bien plus forte. Nous avons un choc culturel vraiment très grand là-bas.

Trailer du film Camocim

JI : Dans ta ville natale, à Recife, tu retrouves aussi cette opposition ?

JM : Oui, bien sûr. En fait, la gauche est représentée par le Parti des Travailleurs, le parti de Lulà. Au Brésil, on réduit toujours la gauche au parti des travailleurs, et on réduit toujours la droite au parti de Bolsonaro. En fait, le conflit se situe par rapport à ça, entre les nationalistes et les rouges on pourrait dire.

JI : Que penses-tu de Jair Bolsonaro justement ?

JM : Je pense qu’en fait, c’est quelqu’un qui n’a pas forcément de qualification pour être à sa place. D’abord, car il ne connaît rien du tout de la vie culturelle du Brésil, il ne connaît rien du tout de la vie économique. Il a déjà dit qu’il ne connaissait pas bien l’économie au Brésil et en fait il a été élu parce qu’il a un discours très conservateur et il donne des réponses faciles à des problèmes bien plus complexes, comme celui de la violence ou celui du chômage par exemple. Il a aussi un discours très conservateur et il détourne beaucoup la notion de nationalisme, il ne défend pas du tout cette notion. Par exemple, il est opposé au carnaval, qui est une fête très populaire au Brésil. Il s’est montré critique par rapport à ça. Donc pour moi, ce n’est pas forcément quelqu’un qui est vraiment nationaliste, quelqu’un qui aime bien son pays, c’est plutôt quelqu’un qui a été élu parce que l’élite économique l’a beaucoup soutenu, surtout via les réseaux sociaux.

Le carnaval à Rio, en 2014. Crédit : Fernando Frazão/Agência Brasil — http://agenciabrasil.ebc.com.br/cultura/foto/2014-03/ultimo-dia-de-desfile-do-grupo-especial-no-rio?id=906222, CC BY 3.0 br.

Il a aussi été élu par une mise en scène de théâtre. En ce moment, il se raconte que la tentative d’assassinat [NDR. Le 6 septembre 2018 lors de la campagne présidentielle] est une mise en scène.  Il y a pas mal d’investigations de la police, il y a des détectives qui démontrent que c’était faux, une mise en scène. Et du coup, avec ce chantage national, il a réussi à être élu. Il a mobilisé l’opinion et l’émotion des Brésiliens, tout en étant soutenu par l’élite économique, qui a financé sa campagne. Toutes ces raisons font, je pense, qu’il est au pouvoir. Mais Bolsonaro reste vraiment très ignorant, il ne connaît pas du tout la vie économique, littéraire, culturelle du Brésil. C’est quelqu’un qui parle juste de problèmes un peu moraux, c’est vraiment très caractéristique du fascisme.

JI : La jeunesse brésilienne, à laquelle tu appartiens, est-elle sensible à l’avenir politique de son pays ?

JM : Bien sûr, je pense que les Brésiliens, avec tout cela, commencent à s’intéresser de plus en plus à la vie politique. Les réseaux sociaux, d’une certaine manière, ont vulgarisé la discussion politique et la jeunesse a commencé à s’intéresser à la politique, même si, dans mon opinion, je ne pense pas que la jeunesse est vraiment engagée dans une action politique efficace, chez les partis, chez les syndicats ou autres… mais les discussions politiques sont très présentes chez les jeunes, même si cette jeunesse ne met pas forcément en pratique les actions politiques nécessaires pour construire une nation politique, une nation publique.

JI : Tu as justement une expérience militante au Brésil, est-ce que tu pourrais nous en parler ?

JM : J’ai toujours été très proche des mouvements étudiants, on a réalisé pas mal de manifestations contre l’augmentation du biais de transports publics, pour la fac, on s’est battu pour améliorer l’université fédérale, l’université publique. Donc ma vie politique au Brésil était très centrée sur l’activisme des étudiants, c’était très centré aussi dans le PT, le parti des travailleurs, parce que j’ai travaillé pour la candidature de Dilma Rousseff, en 2014, donc c’était plutôt à gauche je dirais.

JI : D’après cette expérience et tes connaissances, quels sont les principaux enjeux politiques et sociétaux au Brésil selon toi ?

JM : Je dirais surtout que c’est la question des territoires parce qu’en fait, on dit au Brésil que Jair Bolsonaro utilise un discours très moraliste pour nous éloigner un peu des décisions politiques et économiques qu’il met en place, par exemple la privatisation. Il défend beaucoup le drapeau de la privatisation au Brésil et ça met en péril notre territoire stratégique et économique, parce qu’il veut privatiser complètement Petrobras, la plus grande entreprise pétrolière du pays. Il veut aussi libéraliser l’exploitation de la forêt amazonienne. Il y a pas mal de questions politiques centrées sur le territoire national où il défend la privatisation et la participation d’entreprises et de pays étrangers dans l’exploitation de nos ressources naturelles.

Vue aérienne de la forêt amazonienne, la plus grande forêt tropicale au monde. Crédit : Neil Palmer/CIAT

Il défend aussi pas mal de décisions qui mettent en péril le bien-être des travailleurs. Là par exemple, il est en train de prendre des décisions les chômeurs et les retraités. Maintenant, on doit travailler à peu près 40 ans, travailler et surtout cotiser, pour avoir le droit à la retraite brésilienne. Alors qu’on sait très bien au Brésil qu’on a des travailleurs qui sont vraiment dans des conditions misérables et leur espérance de vie est de soixante ans. Ils vont cotiser sans avoir le droit à la retraite. Et ça, pour nous c’est un vrai risque parce que le bien-être des travailleurs et le droit des travailleurs, surtout les femmes parce que les femmes sont les plus touchées par les réformes en cours, c’est vraiment un sujet très délicat et qui est complètement masqué par des discours très conservateurs sur la vie sexuelle du peuple brésilien. On dirait qu’il passe beaucoup de temps à parler sur les réseaux sociaux de la vie sexuelle des brésiliens, surtout des LGBT, et derrière ça, il prend des décisions politiques et économiques qui mettent en péril le bien-être des travailleurs, le droit des travailleurs et surtout le droit des femmes aussi.

JI : Est-ce que tu penses retourner un jour au Brésil ?

JM : En fait en ce moment ça me fait un peu peur, car je vois que pas mal de militantes intellectuelles sont en train de fuir à cause des menaces, donc pour moi c’est déjà un système dictatorial et la situation là-bas est vraiment très délicate. Je pense y retourner mais après le changement de cette situation. Mais je ne pense pas que ça va changer car on attend un coup d’état et son vice-président c’est un général d’armée et en ce moment il n’y a pas mal de scandales par rapport à la vie privée de Bolsonaro [NDR. Les scandales financiers notamment], ce qui met vraiment en danger sa présidence. Les scandales peuvent amener à sa destitution et c’est un vrai risque car on a déjà connu la dictature militaire et on pense qu’on peut revivre ça très bientôt, notamment si le vice-président réalise un coup d’état.

JI : Tout ça, ce sont des choses dont tu parles sur ton compte Instagram. Qu’est-ce qui t’a amené à ouvrir un compte ?

JM : En fait, j’avais déjà l’habitude de parler un peu sur la vie politique. Je n’avais pas beaucoup d’abonnés, mais comme je commençais à discuter de sujets un peu plus délicats, comme moi j’ai un peu plus la liberté de parler de ce sujet puisque je suis en France, je pense que ça a attiré l’attention des gens. Surtout, j’essaye de construire une vraie action publique efficace, c’est-à-dire mener une pensée critique, politique et économique sur le Brésil mais aussi parler de l’éducation morale qui peut amener la jeunesse brésilienne à adopter une posture ferme et morale. Cela permet de pouvoir se battre d’une manière efficace et humaine, humaniste, contre ces enjeux et ces rapports de pouvoir mis en place par Jair Bolsonaro.

JI : C’est justement ton originalité, tu arrives à mêler cet aspect philosophique/discipline de vie à cet aspect politique. Tu parles par exemple souvent de stoïcisme, une philosophie de l’antiquité, sur ton compte. En quoi la philosophie pratique peut aider l’action politique ?

JM : Je pense que la philosophie pratique, le grand but de la philosophie pratique, surtout antique, c’était de savoir vivre ensemble et de savoir vivre. Et on a perdu un peu cette caractéristique avec l’évolution de la philosophie au fil des ans. Je pense qu’en retournant à la philosophie antique, au stoïcisme par exemple, on peut récupérer cette pensée critique sur le savoir vivre ensemble, en communauté. Parce qu’en ce moment, même avec la démocratie, on ne discute pas trop de l’importance de cela. Et montrer que chaque personne est en soit une puissance pour défendre ces valeurs de bien vivre en commun, de savoir-vivre, permet de lier ce sujet, qui a été très bien discuté par la philosophie antique, notamment le stoïcisme, à une posture critique sur les enjeux sociaux. Cela peut donner un peu de lumière aux abonnés et aux gens qui me suivent, pour penser à adopter une posture cohérente dans la pratique quotidienne et pour pouvoir impacter de manière très positive notre ensemble social.

JI : Tes publications sont beaucoup commentées. En ce moment, tu gagnes chaque semaines des centaines voire des milliers d’abonnés… Qu’est-ce qui fait le succès de ton profil Instagram selon toi ?

JM : Je pense que c’est la cohérence. Je discute de politique, de sociologie politique, mais je montre quand même que dans ma vie, dans ma pratique de vie, j’assume une posture plutôt cohérente par rapport à ce que je défends. Je défends une action très consciente et disciplinée de nos pratiques, même la simple pratique de choisir ce qu’on mange, ce qu’on doit être, ce qu’on doit consommer… Les gens voient qu’il y a une cohérence qui correspond à quelque chose qu’ils peuvent adopter et mettre en place pour vraiment changer la société petit à petit. Donc je pense que la cohérence de la posture d’une nation citoyenne consciente, c’est un peu un espoir pour beaucoup. On est très accroché à des idées abstraites, on parle beaucoup d’idéologies, des étendards de la gauche, etc. mais on ne parle pas assez de ce qu’on doit faire pour mettre en place et pour incarner ces valeurs. Et moi je pense que c’est à travers la discipline de vie et une pratique cohérente qu’on peut mettre en place les valeurs humanistes. On pourrait dire que les philosophes ont été les premiers influenceurs.  Ils ont eu un succès historique car ils ont été cohérents avec leur propre parole. Et je pense qu’on a besoin de ça, de gens qui vivent dans la cohérence de leur parole.

JI : Pour rester dans le thème du festival, est-ce que tu aurais des films de réalisateurs/réalisatrices brésilien.nes à nous recommander ?

Nous avons pas mal de films en portugais pour comprendre les enjeux politiques et sociaux entre les classes les plus pauvres et l’élite économique. Je dirais Aquarius de Kleber Mendonca Filhoet et Que Horas Ela Volta ? (Une seconde mère en français) d’Anna Muylaert.  Ce sont des films qui expliquent un peu les relations entre l’élite et les plus démunis. Ils montrent très bien les enjeux sociaux actuels au Brésil.

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