En Bosnie-Herzégovine la situation économique, sociale et politique inquiète

Le 19 avril dernier, le Comité économique et social européen -CESE- a adopté une nouvelle feuille de route pour relancer la politique d’intégration des Balkans-Occidentaux -BO-. À cette occasion, Andrej Zorko, le rapporteur de l’avis du comité, a redis que « l’adhésion des Balkans Occidentaux demeure l’une des priorités de l’Union. » Si l’intégration du Monténégro à l’Union européenne semble scellée dans les années à venir, celui de la Serbie reste quant-à lui plus utopique et surtout lié à la question du Kosovo. Il parait inimaginable que les deux États n’adhèrent pas en même temps. Mais que dire de l’Albanie et plus encore, de Bosnie-Herzégovine -BiH- ?

Sarajevo reste exsangue d’un conflit qui l’a plongé dans un marasme politique, social et économique qui ne cessent de s’aggraver en dépit des nombreux et conséquents fonds alloués -2,4 milliards puis 1995- par les États-Unis, la Communauté Internationale et l’Union européenne. Souvent détournées, les nombreuses aides financières n’ont pas amélioré la vie de la majorité des Bosniens. Ces derniers restent prisonniers d’un système politique dont les élites font tout pour que rien ne change.

Après le Kosovo, l’État le plus pauvre d’Europe

Sarajevo est a deux heures d’avion de Paris, mais le temps semble s’être arrêté depuis bien longtemps en Bosnie-Herzégovine. Si la petite capitale -300 000 habitants- bosnienne présente quelques caractéristiques d’une ville occidentale avec des centres commerciaux, quelques boutiques et hôtels de luxes, ceux ci restent avant tout destinés aux nombreux touristes venus des pays du Golfe. D’ailleurs, le tourisme est à peu près le seul secteur à connaître une forte croissance. Le nombre de nuitée ayant explosé.

Il ne faut cependant pas s’éloigner trop loin du centre ville pour comprendre l’ampleur des défis qui attendent la Bosnie-Herzégovine dans les décennies à venir. Sur les routes sinueuses et montagneuses de la « Républika Srpska » il est courant de croiser des vaches sur la route et des décharges au bords des rivières. La Bosnie reste un pays rural où l’agriculture représente 7% du PIB bosnien -contre 3% en moyenne en Europe-. Encore largement extensive, peu motorisée l’agriculture reste un vivier important d’emplois.

Il n’en reste pas moins que la situation économique est proche d’être dramatique. La Bosnie-Herzégovine est après le Kosovo, l’État le plus pauvre d’Europe selon une étude de Global Finance, réalisée en 2017. Avec un revenu annuel moyen de 11 000 dollars, elle est suivie de près par un autre État balkanique, l’Albanie, 11 800 dollars. Seul le Kosovo, fait -bien- pire, avec un revenu annuel moyen de 3500 dollars selon la Banque Mondiale. Le taux de chômage est de 25% de la population active et surement bien plus élevé chez les 18-35 ans.

Le rapport du CESE note que « la corruption, le poids de la criminalité organisée, la faiblesse générale des institutions publiques et de l’État de droit, ainsi que la discrimination à l’égard des groupes minoritaires, font partie des problèmes auxquels se heurtent les pays des Balkans occidentaux. Si leurs économies continuent de croître, les six pays concernés restent parmi les plus pauvres d’Europe. On estime qu’il ne leur faudra probablement pas moins de 40 ans pour atteindre la pleine convergence avec le niveau de vie de l’UE. »

Plus de 50% des bosniens vivent en dehors de la Bosnie

L’émigration est un des nombreux maux qui touchent les Balkans. Ce phénomène l’est tout particulièrement en Bosnie-Herzégovine. Plus d’un habitant sur deux vie en dehors de l’État. Une émigration massive qui s’explique par le conflit qui a ravagé le pays entre 1992 et 1995 puis par l’incapacité a trouver un système politique viable, dont les accords de Dayton n’avaient pour finalité première que la paix.

Depuis lors, le chômage y est endémique, la caste politique corrompue, l’industrie autrefois moteur de la Yougoslavie, en berne. « Tous les jeunes veulent quitter le pays » constate un membre de l’ambassade de France à Sarajevo. « Comme toujours, ceux qui quittent le pays, sont les plus qualifiés. Et ils ne reviennent pas. Le brain drain -fuite des cerveaux- fonctionne à plein. À l’arrivée, ceux qui ont la capacité de développer le pays, de le changer ne sont plus là. Cela profite avant tout aux hommes politiques, qui peuvent mener à bien leur petits arrangements, car les intellectuels, ingénieurs et autres personnes qualifiés ne sont pas là pour apporter un nouveau souffle. C’est un véritable cercle vicieux. » constate-t-il.

S’instaure alors un jeu de chaises musicales dans lequel les Bosniens émigrent en Croatie, en Serbie en Allemagne, tandis que les Croates et Serbes émigrent en Slovénie et en Allemagne. Au final, les Balkans se vident de leurs habitants, sans exception, avec pour destination première l’Allemagne.

Un système politique unique au monde et largement afonctionnel

Le texte final, paraphé à Dayton et signé le 14 décembre 1995 à Paris, est composé de trois éléments : un accord-cadre posant les principes généraux du règlement, onze annexes détaillant les modalités de l’instauration de la paix et de la reconstruction de l’État de Bosnie-Herzégovine et un accord sur la signature et l’entrée en vigueur.

De fait, la BiH dispose d’un État central faible et de deux entités dont l’une est constituée d’une Fédération de dix cantons -la Fédération de Bosnie-Herzégovine- et l’autre d’une juxtaposition de huit régions unitaires -la Républika Srpska-. Cela se traduit par treize constitutions différentes, une présidence tripartite où un président Bosno-Serbe, Bosno-Croate et Bosniaque assurent à tour de rôle la présidence tous les 8 mois. Quant au gouvernement, dont les compétences sont limités à la monnaie, aux relations extérieures, à la citoyenneté et aux réfugiés, il est doté de deux Premiers ministres, autant d’assemblées et institutions législatives. Le pays comptes plus de 760 députés, 180 ministres, 1200 procureurs et juges, pour seulement 4 millions d’habitants.

À cela vient s’ajouter un Haut-Représentant chargé de « prendre des actions à l’encontre des personnes exerçant des fonctions publiques ou des responsables absents aux réunions sans motif valable, ou que le Haut-Représentant considère comme violant les engagements juridiques pris en vertu de l’accord de paix ou des dispositions prises pour sa mise en œuvre » note un rapport du Sénat.

Le Peace Implementation Council -PIC- a accordé au Haut-Représentant des « pouvoirs de Bonn » étendus pour mettre en oeuvre les accords de Dayton. Ces pouvoirs sont de deux ordres : un pouvoir dit de « substitution » dans lequel le HR peut se substituer aux autorités locales et imposer des lois et des politiques qui contournent l’obstruction des politiciens locaux à certains aspects de Dayton. Et un autre pouvoir dit « international » dans lequel il peut exercer des pouvoirs de destitution, de suspension, de blocage, et de condamnation à amendes afin de faire avancer la mise en oeuvre des accords de Dayton.

D’ailleurs, lors de son mandat à la tête du Haut Représentant, Paddy Ashton n’avait pas hésité à démettre des hommes politiques de la Républika Srpska -RS- pour faire passer des lois que ces derniers bloquaient.

La situation est aujourd’hui tout autre. Le président Valentin Inzko, détient toujours les « pouvoirs de Bonn » mais ne les utilise pas. Pour au moins deux raisons : alors que les « pouvoirs de Bonn » lui confère un pouvoir « dictatorial », comment demander par la suite la transition vers l’État de Droit –rules of law– exigée par l’UE dans le processus d’adhésion alors que celui ci ne le respecterait pas ? Et puis, Milorad Dodik, président de la RS saurait ô combien utiliser une décision contraire à ses intérêts à son avantage.

Dans ces conditions, la situation économique, politique et sociale en Bosnie, non seulement ne progresse pas, mais s’aggrave de façon inquiétante. Pour le moment, les Bosniens font contre mauvaise fortune bon cœur. Les traumatismes de la guerre sont toujours plus forts que la crise politico-économico-sociale. Mais pour combien de temps encore ?

 

 

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