La crise sanitaire du Coronavirus est aussi une crise environnementale

Dans cet article, nous allons nous questionner sur la conceptualisation de l’environnement au sein de la culture occidentale et de son lien avec la crise sanitaire. Cet article sera l’occasion d’apporter une réflexion sur la façon dont nous habitons notre environnement, et quelles en sont les conséquences sanitaires.

Nous trouverons tout d’abord des éléments de réponses sur la conceptualisation de l’environnement dans les représentations que nous lui accordons. En effet, en psychologie sociale, la représentation est définie comme une forme de connaissance socialement élaborée, construisant une réalité partagée au sein d’un groupe sur un objet. On comprend alors que la façon dont on observe un objet va influencer notre comportement à son égard. Alison Anderson de l’Université de Plymouth affirme que l’environnement est construit culturellement et historiquement. Elle nous encourage donc à chercher la conceptualisation de l’environnement dans nos modèles de sociétés puisque nos représentations sont inextricablement liées à celles-ci. Dans un premier temps, nous nous intéresserons au paradigme religieux de la nature qui a prospéré pendant de nombreux siècles, pour ensuite analyser le paradigme économique qui prévaut actuellement dans nos sociétés.

Construction religieuse de l’environnement

Nous nous inspirons énormément de l’approche de l’historien médiéviste Lynn Toewsend White (1967). Cet ancien professeur de l’Université de Californie à Los Angeles est devenu célèbre après avoir publié un article sur « les racines historiques de notre crise écologique ». Selon lui, la construction de la relation entre environnement et humain est à penser au travers du prisme de la religion. Le christianisme, ayant gagné sa bataille contre le paganisme, aurait pu propager sa vision anthropocentrée de la vie sur Terre. Au cœur de cet argument figure le chapitre 1 paragraphe 28 de la Genèse. Celui-ci encourageant en effet la soumission et la domination de la nature : « Dieu les bénit et leur dit : soyez féconds, multipliez, emplissez la terre, et soumettez-là […] Je vous donne toutes les herbes portant semence […] ».

Selon sa thèse, ces termes peu équivoques, placent l’Homme au centre de son écosystème ce qui aurait participé à la propagation d’une vision anthropocentrique de la vie sur terre. On comprend alors que la religion implantée comme « supertructure » dans les sociétés médiévales, va influencer les perceptions des sociétés futures dont nous hériterons le mode de fonctionnement.

Pour certains chercheurs, le dernier levier contre l’anthropisation tenait dans les rituels des religions primordiales (animisme, chamanisme, totémisme, etc.). Celles-ci permettaient ainsi de limiter l’utilisation exagérée des ressources naturelles en garantissant certaines règles d’usages. Selon cette thèse, le christianisme aurait permis de lever bons nombres d’interdictions rituelles et d’ainsi faire place aux ambitions humaines de l’expansion et du contrôle sur l’environnement. Une volonté qui se cristallise dans les paroles de Descartes (1637) : « rendre [l’Homme] maître et possesseur de la nature ».

Cependant, selon Lynn Toewnsend White, si le christianisme permet à l’humanité d’exprimer sa volonté anthropocentrique, celle-ci ne sera que réellement exacerbée par le mariage entre science et technologie. C’est donc paradoxalement lors de l’émancipation d’une vision religieuse pour laisser place à l’économie et l’industrialisation que l’humain met en action, de façon soutenue, l’anthropocentrisme. En effet, certains chercheurs expliquent que malgré le fait que le christianisme n’ait pas sérieusement cherché à freiner l’expansion du capitalisme global, l’économie reste un domaine extérieur à la religion. Il est donc de ce fait impossible de lui attribuer la responsabilité entière de l’anthropisation.

La construction économique et industrielle moderne de l’environnement

La partie précédente explique que la vision anthropocentrée, sous les préceptes de la Genèse, s’est progressivement installée comme axiome du mode de vie occidental. Cependant, ce serait seulement avec l’émancipation d’une vision religieuse que l’essor industriel et économique aurait pu reconceptualiser les représentations collectives de la Nature en « nature-objet ». Le chercheur physicien, géopolitologue et historien de l’écologie, Jean-Paul Déléage, affirme effectivement que l’avènement et l’expansion du capitalisme industriel depuis le XVIème siècle ont opéré une véritable révolution dans la représentation collective de la Nature. L’industrialisation, toujours plus rapide, et l’essor des technologies auraient alors promulgué une vision prométhéenne aboutissant à une soumission totale de la Nature par l’Homme. En effet, nombreux sont les exemples qui montrent que notre mode de consommation caractérise l’environnement comme ressource exploitable. Mais comment nous en sommes arrivés là ?

Notre mode de consommation est basé sur un modèle économique inspiré du paradigme des écoles classiques libérales. C’est par exemple dans le manuel d’Adam Smith, Recherche sur la nature et causes de la richesse (1776), que nous trouvons des éléments de réponses. En effet, Smith considère que la nature est une ressource naturelle marchande. Elle est alors considérée comme un bien matériel dont l’Homme peut faire usage pour croître. Ce qui semble finalement assez logique puisqu’aux XVIIIème et XIXème siècle, la croissance perpétuelle matérielle et économique ne semblait pas être une aberration. Ce mode de pensée s’installe assez naturellement dans le paysage idéologique, car l’Europe sort à cette période de plusieurs siècles de famines, d’insalubrité, de guerres et d’épidémies dévastatrices. L’économiste Christian Arnsperger affirme à cet égard que ce modèle de production s’impose comme « adapté au monde qu’ils avaient spontanément devant les yeux : un monde vide ».

Par conséquent, la révolution industrielle est devenue le symbole de la domination (dans un sens positif) de l’homme sur un monde vide à remplir. Cependant en voulant trop remplir ce monde, la notion de finitude des ressources naturelles, que l’on retrouve notamment dans les courants de la Deep Ecology, a alors été éclipsée de l’équation économique et industrielle. En d’autres termes, le courant économique libéral n’aurait pas introduit le concept de restriction de l’utilisation des ressources naturelles. Il aurait donc échoué à graver dans notre conceptualisation de l’environnement l’idée de parcimonie.

Une nouvelle étape s’engage lorsque l’économie néoclassique se sépare du précepte de la production en tant que valeur du travail pour se concentrer sur la consommation individuelle et le degré de satisfaction qu’elle procure. La relation entre environnement et économie est alors délaissée jusqu’à très récemment. Cela est attesté par l’émergence assez tardive, dans les années 80, de la notion de développement durable. La Commission mondiale de l’environnement et du développement (CMED) dans le rapport Brundtland concilie les dimensions économiques, sociales et environnementales en affirmant que le développement doit « répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de satisfaire les leurs ».

Pour répondre à la réalité de la pollution, le système économique a répondu par le concept d’« externalités » négatives. Par exemple l’OCDE adopte en 1972 le principe du pollueur-payeur. En d’autres termes, le pollueur doit verser une compensation pour la pollution produite. Cependant, ce mode de fonctionnement a été mainte fois critiqué. En effet, on pense par exemple au protocole de Kyoto qui a inventé la marchandisation de la pollution de l’air et n’enraye donc pas la pollution puisqu’elle devient échangeable sur un marché économique de la pollution. Il suffit alors tout simplement de payer pour la pollution produite, qui n’est bien souvent pas considérée dans ses répercussions écosystémiques. Par exemple, si une rivière est polluée par une entreprise du textile, les répercussions de la pollution de l’eau sur l’agriculture locale, sur la faune et la flore, et donc potentiellement sur certaines autres activités économiques locales, ne sont pas prises en considération.

Pour le philosophe Fabrice Flipo, la conception moderne des droits de l’Homme se fonderait sur la notion de propriété privée. Par conséquent, tout problème environnemental engendré par des « externalités » négatives se ramène à un problème « de définition des droits de propriété privée et de création d’un marché de la compensation ». Pour le chercheur au CNRS Olivier Godard, cette posture ne change pas nos représentations de l’environnement puisque le développement durable illustre la volonté de garder dans notre mode de fonctionnement l’idée d’une croissance économique et matérielle. Là encore, la notion de finitude des ressources naturelles n’est donc pas prise en compte.

Nous comprenons alors que notre mode de fonctionnement envers l’environnement reste soumis à une volonté de croissance matérielle. Cette dernière vient inextricablement puiser dans nos ressources naturelles. L’appauvrissement des écosystèmes se traduit par des rapports de forces politiques et économiques de domination entre le Nord et le Sud. Mais il engendre également des répercussions sanitaires. En effet, un certain nombre d’épidémies sont liés à notre mode de vie anti-symbiotique avec l’environnement. L’épidémie de Covid-19 apparaît alors comme une façon de nous rappeler à l’ordre et de nous questionner sur les changements à envisager.

 

Le lien entre la crise sanitaire et notre façon de vivre avec l’environnement

  • Le lien entre la santé publique et l’environnement

Précédemment, nous avons vu que la (sur)consommation, appauvrissant nos ressources naturelles, s’est inscrite dans les gènes de notre société depuis des décennies. Le Covid-19 apparaît alors comme un moyen de nous rappeler à l’ordre pour nous pencher sur la question du vivre symbiotique avec notre environnement.

La révolution industrielle ainsi que le progrès des technologies ont pu développer l’emprise de l’Homme sur son environnement en nous conférant le sentiment de mieux le « maîtriser ». Il semble alors qu’il ait oublié sa vulnérabilité d’être vivant, et son lien de dépendance avec son environnement. Aujourd’hui, nous devons donc faire face à des déséquilibres écologiques qui impactent nécessairement notre santé.

La notion d’écosystème, née en 1935, atteste du lien entre l’Homme et son environnement. En effet, cette notion trouve une application dans le champ de la santé en permettant de faire comprendre que la santé est la traduction de la qualité de la relation entre l’homme et son environnement. Cette idée d’un lien étroit avec l’environnement et la santé n’est cependant pas toute récente. Elle remonte à Hippocrate qui écrivait dans son traité « Airs, eaux, lieux » : « Pour approfondir la médecine, il faut considérer d’abord les saisons, connaître la qualité des eaux, des vents, étudier les divers états du sol et le genre de vie des habitants ».

Au XIXème siècle, la médecine moderne naît. La santé publique se repose alors sur un paradigme d’actions sur l’environnement, notamment en érigeant de nouvelles normes d’hygiènes par l’implémentation des égouts et de l’adduction de l’eau. On comprend alors que la santé est inextricablement liée à notre environnement, et que notre mode de vie sur celui-ci aura des conséquences sur notre santé.

  • L’émergence de maladies infectieuses dans le monde

Actuellement, le SRAS-CoV-2 n’est pas une exception à la règle. En effet, nous savons que la maladie à l’origine de cette pandémie est issue d’un animal. Si les hypothèses à propos de l’animal vecteur de la maladie ne sont pas encore totalement vérifiées, nous savons cependant que la pandémie résulte d’une proximité non habituelle entre des animaux sauvages et l’humain. Il en découle que l’extension de l’activité humaine dans certains écosystèmes, notamment par la déforestation, entraîne l’émergence de nouvelles menaces sous forme d’épidémie pour l’humanité.

La majorité des maladies infectieuses émergentes (60%) proviennent de l’animal, dont plus des deux tiers des animaux sauvages. Par ailleurs, si paradoxalement la médecine moderne s’est améliorée et que le nombre de morts par épidémies diminue, en revanche leur nombre n’a pas cessé de croître ces 60 dernières années. Plusieurs études scientifiques attestent de cette tendance. La première étude se focalisant sur l’émergence d’épidémies dans l’Asie du Sud-est montre qu’entre 1950 et 2008 le nombre d’épidémies n’a cessé de croître. Il y a eu 124 recensements dans cette période. Une autre étude, publiée dans la revue scientifique Nature, illustre cette même tendance à l’échelle de l’Europe. Elle met en avant que, dans les soixante dernières années en Europe, le nombre d’éruptions de maladies a augmenté significativement.

Fig1. Comparaison des résultats obtenus des deux recherches sur l’émergence d’épidémies en Asie du Sud-est (gauche) et Europe (droite)

Une autre étude, aussi publiée dans Nature qui porte sur la population humaine totale, reporte l’émergence de 335 maladies infectieuses entre 1940 et 2004. 71.8% d’entre elles seraient dus à une zoonose, c’est-à-dire dont le réservoir infectieux de la maladie est un animal.

Toutes ces études soutiennent l’hypothèse que l’émergence de maladies infectieuses est causée par une activité anthropique. Notre mode de consommation, résultant de notre paradigme économique, entraînerait des changements dans plusieurs écosystèmes. Ces changements favoriseraient la propagation de maladies infectieuses en altérant la distribution géographique des animaux domestiques et des animaux sauvages. On pense par exemple à l’épidémie de Nipah mortelle dans 70% des cas. En outre, le réchauffement climatique est aussi mis cause, car il favorise une nouvelle distribution géographique des espèces réservoirs sur la planète.

Selon ces études, on pourrait voir dans l’émergence de maladies infectieuses le « coût » caché du développement économique humain.

  • Réfléchir sur notre modèle de société au travers des crises sanitaires

Cependant, si la pandémie du SRAS-CoV-2 est au cœur des débats, d’autres crises sanitaires sont également symptomatiques de notre modèle de vie. C’est par exemple le cas de l’obésité. Alors que son taux est dix fois plus important qu’il y a 40 ans chez les adolescents, les politiques contre les boissons gazeuses restent très sommaires. Par ailleurs, une étude réalisée par le CHU de Lille montre qu’en période de Coronavirus, une fréquence élevée de personnes atteintes d’obésité doivent bénéficier des services de la réanimation. Une observation inquiétante quand on la mêle aux nombres croissants de maladies infectieuses dans les soixante dernières années.

Dans la même lignée, il est également possible de faire référence à la crise sanitaire provoquée par la pollution des particules fines (PM2.5). En effet, si à la date du 3 mai 2020 la Coronavirus a fait 24 760 morts en France, selon l’Agence nationale de santé publique (ANSP), la pollution aux particules fines serait à l’origine 48 000 décès prématurés chaque année, soit 9% de la mortalité en France métropolitaine. En outre, le Commissariat général au développement durable (CGDD) a estimé le coût des impacts sanitaires associés à la pollution de l’air à un montant compris entre 20 et 30 milliards d’euros. En 2000, par exemple, la pollution atmosphérique a été aussi responsable de la perte de 13% de la production de blé en Europe. Les crises sanitaires ont donc pas seulement un impact humain, mais également des conséquences économiques importantes.

Si la préoccupation du Coronavirus est justifiée, les statistiques des autres crises sanitaires que nous avons exposées sont également préoccupantes. Pourtant, la sphère politique ne semble pas investir ces champs avec la même ardeur. Cela prête aussi à penser que la santé publique, durant le Coronavirus est aussi devenue, un enjeu politique de « biopouvoir » que Foucault exposait en 1976 dans la Volonté de savoir. En d’autres termes, lutter contre une épidémie visible qui tue permet aussi un télescopage des agendas politiques.

La protection de l’environnement et de la santé publique nécessite des choix radicaux qui peuvent paraître diamétralement opposés aux ambitions économiques. Il faut alors mettre en place des priorités politiques orientées vers le bien-être des Hommes, et pas seulement en temps de crise.

Tant d’indicateurs qui doivent nous alerter et nous pousser à remettre en cause notre mode de vie autant socialement, que politiquement et économiquement. Il ne faut donc pas tomber dans l’illusion que les problèmes sanitaires sont orchestrés par des forces maléfiques extérieures à la volonté humaine. Au contraire, il faut plutôt s’emparer de la situation afin de réfléchir ensemble sur un mode vie futur. La crise sanitaire actuelle, qui en cache bien d’autres, est l’occasion de repenser notre contrat social avec l’environnement.

 

Crédit photo : Fusion Medical Animation

Crédit graphiques : (1) Morand S, Jittapalapong S, Suputtamongkol Y, Abdullah MT, Huan TB (2014) Infectious Diseases and Their Outbreaks in Asia-Pacific: Biodiversity and Its Regulation Loss Matter. PLOS ONE 9(2): e90032. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0090032 (2) Morand, S., Owers, K., Waret-Szkuta, A. et al. Climate variability and outbreaks of infectious diseases in Europe. Sci Rep 3, 1774 (2013). https://doi.org/10.1038/srep01774

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