La déforestation au Brésil : une problématique qui perdure depuis l’ère coloniale

Afin de rebondir sur le 54ème épisode de la PNYX réalisé par mes collègues du Journal International, je souhaiterais revenir sur la problématique de la déforestation dans la forêt amazonienne. En quoi celle-ci puise-t-elle dans l’héritage colonial, mais également dans la dictature militaire dont Jair Bolosnaro, le président actuel du Brésil, se dit être un fervent adepte ?

Pour répondre à cette question il faut comprendre que la forêt amazonienne a toujours fait l’objet d’une déforestation, plus ou moins massive, selon les contextes historiques, politiques et économiques.

La déforestation pendant l’ère coloniale

Très rapidement après la découverte du Brésil en 1500, les colons installèrent une économie basée sur l’exploitation des diverses ressources naturelles telles que le bois, les minerais, les plantes médicinales, etc. Progressivement la canne à sucre est introduite dans le paysage avec l’intensification de la traite négrière vers la fin du XVIème siècle. La monoculture de canne à sucre permet au Brésil de s’enrichir considérablement et de hisser, en moins d’un siècle, le pays au rang de premier producteur mondial de sucre.

Parallèlement, toute l’Amérique latine est frappée par la conquête de l’or exacerbée par le mythe de l’Eldorado. Quand la production de sucre perd de son ampleur, la découverte de gisements d’or et de diamants dans le Minas Gerais apporte un second souffle à l’économie. Il est estimé qu’un cinquième de la population portugaise est venue tenter sa chance pour extraire les précieux minerais.

Il va sans dire que ces modèles d’exploitations se font au détriment des populations locales, des esclaves et de la nature qui est seulement perçue comme un moyen de s’enrichir.

Ce n’est que dans les années 1830, avec l’intensification de la production de café grâce à l’industrialisation, que la déforestation s’amplifie considérablement. La monoculture de café reste pendant longtemps une affaire rentable puisque les grands amateurs, situés majoritairement aux États-Unis et en Europe, apprécient de plus en plus cette plante qui devient un produit de consommation de masse. L’industrialisation des pratiques s’accompagne aussi rapidement de l’ébauche d’une industrie lourde qui fait naître les premiers chemins de fer permettant de s’aventurer plus facilement et plus profondément dans la forêt.

La colonisation de la forêt maintenue par le régime militaire

Le régime militaire de 1964 a orienté les politiques de développement vers la dimension économique en écartant totalement toutes les préoccupations environnementales. Parmi les « Grands objectifs nationaux » figuraient d’importants programmes de colonisation minière et agricole en Amazonie. Dans les années 70, la junte militaire lance la construction de plusieurs infrastructures comme la route transamazonienne Belém-Brasilia qui facilite la colonisation de la forêt.

Le système foncier fonctionnait alors sur la base de l’occupation physique pour définir une propriété. De ce fait, la déforestation était une décision rationnelle des colons puisqu’elle permettait de s’approprier les terres. À cela vient s’ajouter un contrôle inefficace des instances agraires, la corruption généralisée sur le marché foncier, les incitations fiscales favorables aux grands domaines, sans oublier le mythe du fazendeiro qui assimile l’éleveur de bovin à une élite. Par conséquent, jusqu’aux années 2000, la déforestation est inculquée par les directives de l’État fédéral. Elle se propage surtout le long des routes et sur les fronts pionniers agricoles suivant « l’arc de déforestation ».

Même si ces processus sont quelques peu enrayés dans les années 90 afin de se donner une bonne image lors de la conférence de Rio, l’élevage extensif de bovin et de soja continue de meurtrir le paysage de la forêt amazonienne. En effet, en l’espace de 20 ans (entre 1993 et 2003), le nombre de bêtes a quintuplé pour atteindre 160 millions de têtes. En 2003, le Brésil s’est hissé au premier rang des exportations de viande bovine dans le monde avec une production avoisinant les 1,5 millions de tonnes, dont la grande majorité est destinée à l’exportation. L’élevage de bovin représenterait à lui seul entre 75 à 80% des terres déboisées; l’ampleur du phénomène amenant même  certains spécialistes à parler d’une colonisation « par la patte du bœuf ».

Parallèlement, la monoculture de soja prend aussi une importance considérable dans la colonisation agricole de l’Amazonie. Avec 42 millions de tonnes produites dans les années 2000, le soja est devenu la principale culture du Brésil.

Le Brésil a donc toujours fonctionné comme une mosaïque de cellules exportatrices marquées par des cycles économiques divers : le sucre, l’or, le café, le caoutchouc, le bois, le soja, la viande bovine. Alors que les instances internationales se concentrent aujourd’hui sur les enjeux écologiques, les politiques publiques brésiliennes font de l’Amazonie un territoire à désenclaver et à développer. Au même titre que le pétrole, l’Amazonie est une ressource permettant le développement économique, mais aussi social. Par exemple, l’intégration de ce territoire au reste du pays répondait aux pressions démographiques. Le Brésil se retrouve coincé entre deux directives :  d’une part le développement économique basé sur « l’American dream », et d’autre part la protection des ressources naturelles. Il faut également préciser que certains gouvernements, comme celui de Lula (2003-2011), ont essayé de concilier le développement économique et social avec les préoccupations environnementales. Des programmes mettant en avant l’agriculture familiale dans le Sud-est du Pará ont notamment démontré que cela était possible.

La responsabilité des pays européens dans la déforestation

Néanmoins, il ne faut pas sous-estimer la part de responsabilité des pays européens dans ce business. En effet, comme toute marchandise, la viande bovine et le soja sont sujets à la fluctuation des marchés économiques. Depuis 2016, le regain de la déforestation semble corrélé à l’augmentation des prix de la viande bovine et du soja, dont les marchés européens absorbent 40 % des exportations. Par exemple, selon Comtrade enregistrant les flux des échanges mondiaux, la France a importé en 2017 l’équivalent de 3 500 000 tonnes de tourteau de soja dont 61% proviennent du Brésil.

La déforestation pose la question du développement durable. En somme, comment exploiter les ressources forestières pour stimuler le développement économique, tout en satisfaisant les besoins actuels de bien-être, sans compromettre la durabilité des ressources et la prospérité des générations futures ? L’Amazonie subit des mutations majeures dont les conséquences écologiques et sociales affectent aussi bien les populations locales que mondiale.

Finalement, la montée au pouvoir du président Jair Bolsonaro et la médiatisation des incendies en Amazonie, n’ont fait qu’actualiser une problématique qui existe depuis l’ère coloniale.

 

Bibliographie

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