La dramatisation médiatique vue au travers des sciences de la communication

Force est de constater que la couverture médiatique de l’épidémie du coronavirus est avant tout anxiogène. Les médias, surtout télévisuels, jouent sur le ressort émotionnel et procèdent à une dramatisation en entretenant une angoisse morbide.

On en veut pour exemple les propos repris à maintes reprises par le Directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, qui comparait la crise actuelle à celle de la peste noire de 1347 qui avait tué des millions d’Européens. De plus, le rituel qui s’est installé depuis quelques mois au journal du soir du comptage des contaminés et des morts participe à faire vivre constamment une situation de crise. D’autant plus que c’est le taux de létalité apparent (CFR), dépendant en grande partie des politiques de tests, qui est mis en avant. En France, il se situe aux alentours de 19% alors que le taux de létalité réel (IFR) se situe à 0,7% selon les dernières études de l’Institut Pasteur. À l’évidence, le coronavirus fait peur, et ce, à de nombreuses échelles, autant française qu’européenne ou internationale. Ce phénomène est sans conteste généralisable à de nombreux pays.

Le docteur Philippe Boisnault, président de la Société Française de Médecine Générale (SFMG), parle d’une « sur-dramatisation ». L’anthropologue et expert de la santé, Jean-Dominique Michel, estime que nous sommes dans une « dramatisation collective ». Pour finir, le sociologue Frédéric Lenoir juge que les discours autour du coronavirus sont « anxiogènes » et « dramatisants ». Mais comment s’explique cette dramatisation au sein de l’instance journalistique ? Et pourquoi est-ce que le coronavirus est omniprésent ? Pour répondre à ces questions, il faut se pencher sur les sciences de la communication.

Les règles de la médiatisation d’un événement

La médiatisation d’un événement répond à des règles bien définies. Pour Patrick Charaudeau, chercheur au CNRS, il faut considérer les médias généralistes comme une entreprise liée au marché économique. Dès lors qu’on accepte ce constat, les articles deviennent des biens commerciaux répondant à des stratégies de communication. Les instances médiatiques doivent jongler entre leurs ambitions d’informations et de captations. Si la première vise à retranscrire une information de manière crédible, la seconde va essayer de séduire son public par diverse manière.

Par définition, un événement médiatique est une situation qui rompt avec le quotidien : une pandémie mondiale. À cela vient s’ajouter la proximité spatiale : la situation du coronavirus en France, en Europe et en moindre mesure du monde. Plus l’événement se produit proche de l’instance physique dans lequel se meut l’instance de réception, plus cela aura de l’intérêt pour elle. Cependant, le cadrage de l’information, opéré de la sorte, a été maintes fois critiqué notamment par Pierre Bourdieu qui le qualifie de « formidable effet de clôture et d’enfermement mental ». Pour cause, il agit comme œillère empêchant de porter un regard plus vaste sur ce qui nous entoure.

De l’autre côté, au travers du biais des émotions, les médias tentent de capter un public plus large. Ceci passe généralement par la dramatisation des nouvelles véhiculées. La peur et le sensationnalisme deviennent un moyen de vente.

Le cadrage de l’information : un processus qui oriente nos regards

Pour les scientifiques, les médias exercent une influence, à des degrés divers et variés, sur l’espace public. Pour ce faire, les médias procèdent à un cadrage de l’information, c’est-à-dire qu’ils orientent le regard de la sphère publique sur certains événements en opérant une sélection. Par exemple, actuellement le coronavirus fait la une de tous les médias et est omniprésent dans les couvertures médiatiques. Cependant, l’année dernière en août, on se souvient que les incendies en Amazonie s’étaient érigés à la une des journaux. Pourtant cette année, nous n’en entendons quasiment pas parler, malgré une année de nouveau riche en incendies. En effet, l’année dernière, le mois d’août avait connu 51 935 foyers d’incendie selon l’Institut national de recherches spatiales brésilien (INPE). Cette année 50 694 ont été recensés. Une conjoncture similaire qui ne profite pas de la même exposition médiatique.

Ceci s’explique par les règles que nous avons décrites en haut. Les incendies en Amazonie sont « connus » comparé à la situation de la pandémie. L’ordre de priorité des événements s’en retrouve changé en faveur pour la couverture médiatique du coronavirus. De plus l’an passé, la proximité spatiale des incendies en Amazonie pouvait s’expliquer par l’organisation du G7 sur le sol français. De ce fait, il y avait aussi un réel intérêt politique à s’y intéresser.

Cela nous amène à nous poser certaines questions. Est-ce que la situation du coronavirus en France est plus préoccupante que la perte de couverture végétale de la forêt amazonienne, décrite encore l’an passé comme « patrimoine de l’humanité » ? Une question épineuse puisque le spécialiste du climat Alexandre Costa souligne que le stock de carbone contenu dans le sol de la forêt amazonienne correspondrait à 10 ans d’émissions mondiales de gaz à effet de serre de toutes activités humaines confondues. Alors que la pollution atmosphérique est à l’origine de plus de 48 000 décès prématurés en France et plus de 7 millions dans le monde selon l’OMS (organisation mondiale de la santé), force est de constaté que le cadrage médiatique sur la Covid-19 délaisse des informations toutes aussi importantes.

Il n’est pas question ici de discréditer les médias, surtout télévisuels, mais plutôt de s’intéresser au processus communicationnel tout en soulignant ses effets potentiels sur la formation des opinions publiques. Ce texte met donc plutôt en garde contre le processus de captation qui entraîne une désinformation. L’omniprésence des propos sur le coronavirus et le sensationnalisme qu’il représente entraîne un emballement médiatique disproportionné avec un discours confus, jonché d’injonctions contradictoires.

Les médias généralistes auraient tout à gagner à faire parvenir des informations raisonnées. À ne pas en douter, la situation actuelle donnera naissance à pléthore de documentations scientifiques qui permettront avec le recul d’avoir un avis plus exhaustif. En attendant, il faut ingérer le martelage médiatique d’un œil critique et croiser les sources.

 

Photo : @rishabhben

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