La notation des élèves dans les différents systèmes éducatifs

Comment noter les élèves ? L’étude de l’Allemagne, les Etats-Unis d’Amérique et de la Finlande

Le rendu de copie est à la fois le moment le plus attendu et le plus redouté chez les élèves de tout âge. Il est l’instant où leur travail se trouve apprécié – ou déprécié – par celui ou celle qui incarne la connaissance, le savoir. S’il fait pleurer ou sourire, il faut s’interroger sur la forme de la notation qui, si elle paraît anodine quand on vit dans un même système depuis toujours, est l’objet de nombreux travaux et d’une réflexion sur son action sur le travail futur des élèves. Il conviendra donc de s’échapper de la dynamique française des célèbres notations sur dix points ou sur vingt points pour s’intéresser à des systèmes alternatifs et parfois très proches. Il ne s’agit pas simplement de faire un catalogue de ces différents régimes scolaires, il s’agit de comprendre en quoi ils essaient tous de répondre aux mêmes questions : comment encourager les élèves ? Comment traduire le travail et l’investissement de ces derniers ? Comment orienter les élèves ? Finalement, il faudra essayer de comprendre pourquoi les systèmes scolaires sont obligés de noter, et ce que les notes permettent de savoir réellement. Pierre Merle souligne l’importance du rôle de la notation lors de la Conférence nationale sur l’évaluation des élèves “La notation est un levier psychologique et pédagogique terriblement puissant. Si un bon usage favorise un cercle vertueux, un mauvais usage peut déboucher à un désastre : le décrochage scolaire” (2014).

La notation chiffrée du système allemand

Pour commencer, le système allemand présente de nombreuses similarités avec le système français. Cependant, même si le choix de la notation chiffrée est commun pour ces deux pays, l’échelle de la note intervient dans son rôle. L’Allemagne apparaît comme un Etat tentant d’homogénéiser sa population, de créer un sentiment collectif chez les élèves et de les encourager dans leur travail en leur donnant confiance en leurs capacités.

Il est difficile de parler de “système allemand” puisque chaque Landër possède sa propre réglementation concernant le système scolaire. Nos propos seront donc assez larges pour englober la dynamique globale de tous les Landër. 

Ainsi, le système allemand, comme le système français, procède à une notation chiffrée. C’est une notation qui va de 1 à 6, 1 signifiant le Très bien et 6, l’insuffisant. Il faut également noter que durant les premières années de Grundschule (l’école de 6 ans 10 ans, c’est-à-dire de notre CP à notre CM1), les élèves ne sont pas du tout notés (voir “Le système éducatif en Allemagne de la petite enfance à l’éducation supérieure” par Allemagne Diplomatie). Ils font l’objet d’appréciations et de commentaires sur les compétences qu’ils ont acquises. Les notes apparaissent vers l’âge de 8 ans. En effet, la dynamique allemande n’est pas d’inscrire l’enfant de 3 (ou 0) à 6 ans dans une dynamique d’acquisition du savoir. L’enfant s’épanouit avant tout, découvre les autres et son environnement dans les Kindergarten ou avec les assistantes maternelles. Ce qui pourrait expliquer qu’ils ne soient pas immédiatement sanctionnés par une note à son entrée à l’école. 

La notation des élèves en Allemagne s’étend donc de 1 à 6 dans les premières classes (Klasses, ordonnées dans l’ordre croissant). Les élèves passent quatre années dans la Grundschule avant de pouvoir intégrer une des trois voies supérieures qui s’apparentent grossièrement au collège-lycée français (le Gymnasium, la Realschule ou la Hauptschule). Par la suite, l’élève sera noté sur 15 points allant de Très bien à Insuffisant

Immédiatement, nous pouvons remarquer que l’Allemagne ne choisit pas la notation française sur vingt points, ou même celle japonaise sur 5 points ou russe ou encore la notation américaine sur 100 points. Qu’en est-il de ces différentes échelles de notes ? Quelles sont leurs répercussions sur le travail des élèves ? Au fond, un 7 sur 10 et un 14/20 sont égaux, alors qu’est-ce qui fait la différence ? 

La première raison de l’adoption de ce système est la lutte contre les inégalités. En effet, adopter un tel système permet d’atténuer les écarts entre les élèves. Plus il existe de chiffres dans une notation, plus les élèves vont être différenciés sur l’échelle de la notation. De là peut naître de nombreux sentiments, soit de supériorité soit de dévalorisation chez les élèves d’une même classe, et miner l’esprit collectif comme le souligne le professeur de sociologie de l’ESPE de Bretagne, Pierre Merle (2014) : “La constitution d’une catégorie d’élèves, souvent très réduite, qui sera définie comme « les meilleurs » a souvent pour contrepartie la création d’une catégorie antinomique à la première, « les très faibles », voire « le nul », celui qui sera situé sur le dernier barreau de l’échelle. Les analyses menées sur les sentiments d’humiliation des élèves montrent qu’ils sont liés à la faiblesse scolaire”. La seconde raison à cette échelle restreinte des notes peut se comprendre comme un encouragement aux élèves. En effet, obtenir un 2/20 dans un système français ou un 10/100 dans un système américain ne laisse percevoir aucun futur de réussite. Il est presque impossible pour un élève avec une telle note de rattraper son échec et d’atteindre la moyenne. Tandis que dans des systèmes à échelle restreinte comme le système allemand, suisse ou japonais, il suffit de un ou deux points pour de nouveau ré-atteindre la moyenne. Les élèves peuvent échapper au désespoir : “Dans l’école allemande, les notes vont de 1 à 6, et le niveau jugé « suffisant » est 4. Il existe ainsi trois notes au-dessus du niveau jugé « suffisant » et deux notes en dessous pour indiquer l’insuffisance de la copie de l’élève.

Pour conclure sur le système allemand – sans s’attarder sur les spécificités propres à chaque Landër – il existe une plus forte homogénéité entre les élèves dans les classes de jeunes élèves. La dynamique allemande de d’abord intégrer l’élève et travailler à son épanouissement le prépare petit à petit à la spécialisation et à son orientation dans les différentes voies secondaires. L’enseignement est d’abord tourné vers l’épanouissement de l’élève, leur professionnalisation arrive tôt dans leur formation (comparé au système français) puisque l’élève peut intégrer une voie professionnelle à la sortie de la Grundschule (de l’école primaire). Ainsi, la Grundschule n’a pas pour but de diviser les élèves ou de les trier, elle les accompagne tout d’abord. La différenciation apparaît de plus en plus à partir de cycle secondaire II (note sur 15 points) et avec la volonté de se régler sur les systèmes européens (apparition de la licence/master/doctorat ou encore abaissement du cycle de 13 années à 12 années). En effet, plus l’élève poursuit dans son cursus scolaire, plus il est différencié des autres élèves, comme pour ceux qui iront en Tertiäre Ausbildung (le troisième cycle, i.e l’université). 

La notation lettrée du système états-unien

Les Etats-Unis d’Amérique nous offrent une nouvelle réflexion, cette fois-ci, sur la forme de la note. En effet, ce système (les systèmes anglo-saxons en général) privilégie une notation lettrée. Ainsi, ce système proposera peut-être une voie d’émancipation du nombre, une nouvelle forme de notation qui soit basée peut-être sur un sentiment global plutôt que sur la donation de points pour des connaissances, déterminée de façon arbitraire. Cela nous permettra également de lier les notions de notation et d’appréciation, puisque si la lettre essaie de s’émanciper du chiffre, l’appréciation essaie de faire abdiquer la note. En effet, si la lettre signifie un nouveau global, une appartenance à un certain groupe de classe, pourquoi ne pourrait-elle pas être traduite à une appréciation, dégageant l’élève de toute condamnation fatidique ? 

Encore une fois, nous parlerons des Etats-Unis d’Amérique de manière générale, bien que chaque Etat puisse choisir les programmes, la mise en œuvre et le fonctionnement des écoles. Aux Etats-Unis d’Amérique (ou plus largement dans les pays anglo-saxons), c’est la notation lettrée qui a été choisie. Bien que les notes soient représentées par des lettres, il y a derrière celles-ci une signification chiffrée (voir  My bus jaune “Les grades et les notes” de Y.G, février 2019) : ainsi de A à F peuvent représenter 4 points (A représente la note de 4 puis, il y a des A- ou A+ qui sont égales à 3,7 et des 3,3 etc.) ou même 100 points (A allant de 91 à 100 points par exemple). Ainsi, si les lettres se rapportent aux chiffres, pourquoi ne pas directement inscrire la note chiffrée ? Nous allons donc nous intéresser à différents arguments en faveur de cette notation lettrée empruntée à l’article “Pros and cons of letter grading system in K-12” mis en ligne par Fedena en 2018. De façon générale, les arguments sont en faveur de l’élève pour le motiver à persévérer dans son travail. Ainsi, l’article relève à plusieurs reprises que cette notation lettrée diminue la pression des élèves. En effet, entre 12 et 13 sur 20 par exemple dans le système français, les élèves seront regroupés sous la note de C, faisant disparaître des incompréhensions par rapport aux mérites d’un tel ou de l’autre en fonction du point qui les sépare. Aussi, les notations chiffrées comme précédemment dans le système allemand offre une meilleure prétention à passer d’une lettre à l’autre ou à persévérer dans sa catégorie. Là encore, un élève qui aura eu 14 et au contrôle suivant 12 aura l’impression d’avoir chuté, tandis que s’il reste sous la lettre C, il ne se sentira pas une chute libre par rapport à l’obtention d’un B. Les chiffres marquent l’écart de façon réelle et puissante par rapport à la note maximale, ce qui est moins palpable avec les lettres. L’élève qui a eu un B aura également l’impression que d’atteindre un A est plus à sa portée, que celui qui à 7 ou 8 d’atteindre le 10. Un dernier argument mis en avant par l’auteur concerne cette fois-ci la compréhension du bulletin (record card) par les parents ou les autres enseignants. En effet, la vue de la lettre annonce immédiatement le groupe de niveaux auxquels l’élève appartient et atténue des frontières parfois superficielles créées entre un élève à 12 et celui à 14, celui à 8 et celui à 6. Pour les parents, il reste très remarquable qu’ils comprennent beaucoup plus facilement le niveau de leur enfant. 

Ainsi, il semble impossible d’émanciper totalement la notation lettrée d’une notation chiffrée sous-jacente qui n’apparaît pas. De façon semblable au système allemand, on voit apparaître lors de l’entrée à l’université la notation chiffrée (comme les échelles de notes de plus en plus large en Allemagne), comme pour marquer cette fois-ci, une réelle différenciation entre les élèves. La notation américaine devient une notation sur cent en ce qui concerne les partiels des examens universitaires, creusant un fossé entre chaque élève. C’est donc pendant la jeune scolarité de l’élève (Primary school, Middle school et High school) qu’on tente d’homogénéiser le public. Cela dit, la notation chiffrée ne semble pas corriger le problème que soulevait le sociologue Pierre Merle concernant la création de catégories d’élèves “les meilleurs” et “les nuls”. Les groupes sont même personnifiés par des lettres “les A” et “les F”. La notation sur six lettres, cependant, permet d’espérer aux élèves d’atteindre la moyenne malgré une note parfois basse (on retrouve ici la même dynamique que pour la notation sur six chiffres allemands, voir ci-dessus).

Se pose alors la question de la place de l’appréciation dans le système américain : n’est-il pas plus pertinent d’évaluer le travail des élèves à travers un commentaire plutôt qu’à travers une lettre ? Dans son article, Letter grades VS Rubrics : the Pros and Cons of Each Grading system from a teacher’s perspective de 2008, M. Gundlach remarque différents avantages de l’appréciation sur la lettre : notamment due à la précision de l’appréciation sur la valeur du travail, les lacunes et les points forts. D’après l’auteure, les appréciations annuleraient la pression liée à une note fatidique et permettraient de mieux appréhender l’évolution de ses compétences. Cependant, l’appréciation reçoit de vive critique, notamment due à la subjectivité de l’enseignant ou encore à l’absence de possibilité de créer une moyenne globale. Notre auteure propose cette possibilité mais se résout à en reconnaître les limites. Les différentes classes que traversent les élèves, les diplômes à obtenir se justifient par des notes chiffrées ou lettrées, sans possibilité de disparition. 

La Finlande : faut-il introduire l’auto-évaluation des élèves ?

Finalement, les analyses des deux systèmes que sont le système américain et le système allemand nous permettent de constater les efforts mis en œuvre par les pays pour encourager les élèves dans leur travail. Il semble que l’élève soit au cœur de leurs ambitions, cependant il reste encore un objet, celui qu’on doit juger. Tandis qu’en Finlande, l’élève devient sujet actif de sa réussite. En effet, l’auto-évaluation de ce dernier dans sa notation le laisse prendre part entièrement à son travail. Cette alternative pourrait être ce “levier” dont parlait Pierre Merle dans une vraie repossession de son travail. 

En effet, c’est en Finlande que l’on peut constater la participation active de l’élève dans sa scolarité. Sans s’attarder sur tout le système éducatif finlandais, nous proposerons simplement l’autoévaluation de l’élève comme une ouverture à notre propos. Une fois l’apparition des notes (c’est-à-dire à l’âge de 12 ans pour les élèves), les élèves peuvent participer à leur évaluation. En primaire et au collège, les élèves remplissent des documents d’autoévaluation qui se présentent sous la forme d’intitulés de certaines compétences (exemple : je ne perturbe pas les cours, je participe aux travaux de groupe, ou encore je lis les livres et fais le travail à la maison etc.). L’élève inscrit à côté de l’intitulé la note qu’il a reçue par le passé et la note qu’il espère avoir (voir l’étude de C. Studeny, Proviseur vie scolaire de l’Académie de Dijon “L’auto-évaluation comme levier de changement : l’exemple finlandais”2010). Cette démarche finlandaise recroise deux objectifs : d’abord, inscrire l’élève dans sa scolarité et le faire participer activement à cette dernière “L’autoévaluation est utilisée comme un moyen d’encourager à entreprendre différentes sortes de tâches, à prendre des risques. […]  Les textes officiels encouragent cette démarche : l’image que l’enfant se fait de lui peut être la base d’échanges fructueux avec le professeur; l’auto évaluation peut amener l’élève à prendre conscience de ses capacités et mobiliser ses ressources pour progresser.” Puis d’autre part, motiver ces derniers, les encourager. Effectivement, le système finlandais (notamment avec sa notation de 4 à 10, qui gomme le 0, ou l’autoévaluation) encourage les élèves en leur donnant une image positive d’eux-mêmes : “La pratique de l’évaluation en Finlande est guidée par le souci de ne pénaliser personne, en valorisant ce qui est su, en renforçant une image de soi positive pour l’élève. L’évaluation doit promouvoir une compréhension de leurs capacités qui aidera les élèves à croire que leurs propres capacités sont susceptibles de se développer et qu’ils peuvent eux-mêmes influer sur ce développement”.

En conclusion, les deux systèmes étudiés que sont le système allemand et le système américain concourent à la même chose : encourager les élèves dans leur réussite et leur donner le goût du travail. C’est en Finlande que l’on trouve la plus motivante acception de l’élève : c’est en inscrivant ce dernier activement dans sa réussite qu’il se sent vraiment élève. Il cesse d’être l’objet de ses professeurs pour devenir un sujet actif de sa réussite. Dans le classement PISA de 2018 publié le 3 décembre 2019 comprenant six cent mille étudiants participants de soixante-dix-neuf pays, en ce qui concerne tout d’abord les mathématiques, la Finlande est 16e sur 79, l’Allemagne 20ème et les Etats-Unis, 38ème. En ce qui concerne par la suite les sciences, la Finlande se retrouve 7e du classement, l’Allemagne 17ème et les Etats-Unis, 19e. Finalement, en ce qui concerne la lecture, la Finlande garde la 7ème place, les Etats-Unis la 14ème et l’Allemagne la 21ème. Les résultats laissent songeur quant au rôle des notations chiffrée ou lettrée, qui évidemment ne sont sûrement pas les seuls facteurs de ce classement mondial.

 

Crédit photo : @element5digital

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