La presse et l’Europe ? Je t’aime moi non plus

Comment parler d’Europe dans les médias ? Comment relayer l’actualité européenne sans cibler un public niche ? Est-il seulement possible de s’adresser à une audience européenne par-delà les audiences nationales ?  Telles étaient les problématiques discutées ce 26 mars 2019, à l’Institut d’Études Politiques de Strasbourg, au cours d’une conférence organisée par le Mouvement européen Alsace, les Jeunes Européens Strasbourg et le Club de la Presse Strasbourg Europe.

À la table des invités, des personnalités de marque : Jean-Marie Cavada, député européen et ancien Président de Radio France, Annette Gerlach, journaliste à Arte et Frédérique Berrod, professeure de droit européen à Sciences Po Strasbourg et professeure invitée au Collège d’Europe de Bruges. Le débat était présenté par Anne Sittler, présidente du Mouvement européen Alsace et animé par Hervé Moritz, président des Jeunes européens France.

Le rôle éducateur des médias

« L’Europe aime bien les médias, mais les médias n’aiment pas trop l’Europe ». C’est ce constat qui pose, selon Hervé Moritz, la thématique de la rencontre. Selon une anecdote rapportée par Annette Gerlach, l’Europe fait partie des trois E dont il ne faudrait pas parler à la télévision – du moins selon certains directeurs de programme – car ils ne généreraient pas d’audience. Ces trois E, ce sont l’Europe, l’Emploi et l’Écologie. Pour la présentatrice des Journaux télévisés quotidiens de la chaîne européenne franco-allemande Arte, cette mise à l’écart est injustifiée : « il ne faut pas seulement aller là où l’intérêt des gens est clairement présent. Il faut éduquer son public, oser mettre l’Europe à la Une des journaux ».

Toujours selon Annette Gerlach, cette éducation à l’Europe doit surmonter deux difficultés : l’Europe est complexe, l’Europe est sans émotion. Le traitement médiatique doit donc décomplexifier la machinerie institutionnelle pour la rendre intelligible au plus grand nombre et choisir des angles qui font de l’Europe un vecteur d’émotions : il faut parler des mythes, des histoires, des vécus, etc. Le spectateur doit être touché par ce qu’il voit.

Jean-Marie Cavada. Crédit : Foto-AG Gymnasium Melle, CC BY-SA 3.0.

Annette Gerlach. Crédit : Euku — Travail personnel, CC BY-SA 3.0.

Frédérique Berrod

Rejoignant son propos, Frédérique Berrod estime qu’ « il est difficile de parler d’Europe car on oublie souvent de parler du concret ». Or, c’est ce concret qui est le plus à même d’intéresser les citoyens européens : « pour arriver à parler d’Europe, il faudrait commencer par parler de ce que ça change au quotidien pour les gens, de ce qu’on trouve dans les supermarchés grâce ou à cause de l’Europe par exemple ». Il faut parler des effets réels de textes obscurs et lointains pour la plupart des citoyens européens. La forme ou le format peut créer de l’intérêt pour des sujets de fond. Il n’y a donc pas lieu pour les directeurs de publication d’ignorer la thématique européenne.

Le devoir de médiatiser l’actualité européenne

Les grands médias doivent donc parler d’Europe car son actualité concerne directement tous les citoyens européens mais aussi car se calfeutrer dans un mutisme coupable ouvre la voie à toute sorte de désinformation. Frédérique Berrod reprend l’exemple de la récente signature du traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle, que beaucoup ont compris comme une mise sous tutelle allemande de l’Alsace-Lorraine, ce qui est évidemment faux : « on est à un moment très particulier de l’Europe sur lequel beaucoup de fake news sont effectivement fabriqués et fabriqués aussi par des États qui ont tout intérêt à ce que l’Europe diminue en termes d’influence et en ça je trouve qu’il y a une responsabilité de la part des médias ».

Pour Jean-Marie Cavada, qui a rejoint la conférence entre deux sessions au Parlement européen, «  les fake news, c’est quelque chose qui a vraiment l’apparence d’une information, qui est assez détaillé, parfois même sourcé, la source est fausse aussi fausse que l’information, c’est-à-dire que c’est le processus journalistique qui est imité et dénaturé pour faire croire que ce que nous balançons dans la nature comme ça serait réel. Comment lutter contre ça ? C’est très difficile. »

Il revient notamment sur le vote du jour-même au Parlement européen, à propos de la directive sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique. Selon l’eurodéputé, « les GAFA ont payé tout un tas d’intermédiaires pour dire et faire dire que la directive allait attaquer la liberté d’expression. Censure des mots ! Il n’y a pas la moindre censure du moindre mot […]. Ce qu’on voulait, c’est que les GAFA reconnaissent qu’un auteur a le droit de dire c’est libre vous pouvez prendre mon texte ou bien vous pouvez le prendre mais vous le payez, c’est quand même son droit à l’auteur ou au journaliste ! Alors, ils ont répandu l’idée du filtrage. » Dans la même logique, les lobbys ont soutenu l’idée que le projet allait menacer le concept de Wikipédia, pourtant explicitement exclu de la directive.

Pour lutter contre cela, il faudrait, toujours selon Jean-Marie Cavada, que les rédactions disposent de journalistes spécialisés dans les affaires européennes et pas seulement de correspondants. C’est la solution qu’il avait trouvée lorsqu’il était directeur de radio France, en créant un secteur entier dédié aux affaires européennes. Cela permettrait de répondre efficacement aux fake news, d’avoir des journalistes vigilant envers la subtile rhétorique de la désinformation européenne.

Le potentiel d’attractivité médiatique de l’Europe

Tout au long de la conférence, les intervenants ont mis en avant de multiples sujets qui pourraient intéresser le citoyen lambda. Anne Gerlach a par exemple mentionné le projet éphémère d’Arte, Europe2019, qui présente au quotidien, de façon ludique et didactique, dans un format court, différents aspects de l’Europe : les enfants d’Erasmus, les citoyens d’Odessa contre la corruption et la mafia, la protection des consommateurs par l’Union européenne, les idées reçues, etc. Ce genre d’initiatives illustre parfaitement le fait que l’Europe peut séduire les médias et leurs différents publics.

Documentaire Erasmus, dans le cadre du programme éphémère d’Arte Europe 2019 : https://www.arte.tv/fr/videos/088474-000-A/les-enfants-d-erasmus/

Dans un autre registre, Sébastien Isern, responsable communication à l’Eurocorps, qui était présent dans le public, est revenu sur la sous-médiatisation des actions concrètes menées par l’institution militaire, que ce soit en Europe ou ailleurs. Annette Gerlach a reconnu que ce corps européen mériterait une meilleure couverture, au même titre que d’autres sujets qui ont pourtant un potentiel d’audience comme les débats sur le salaire minimum unique en Europe, le mouvement Volt, ou, comme l’a souligné un autre membre de l’auditoire, les avancées européennes en recherche et développement. Le programme Horizon 2020, par exemple, doté d’un budget de 79 milliards d’euros, ne fait pas vraiment la Une des médias européens.

Cette conférence sur la presse et l’Europe aura donc permis de souligner que l’intérêt envers les sujets européens reste à construire pour les médias et que rien ne justifie de délaisser ces thématiques. Le consensus entre les intervenants s’est imposé de lui-même devant l’évidence des faits.

Photo de bannière. Dessin de Rosalie.

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