Istanbul - Photographie de Soner Arkan

La preuve par l’image : le grand procès du monde en temps de crise

Depuis le début de la pandémie, aux environs de décembre 2019, des photographes établis sur tous les territoires du globe ont photographiés des instants épars de notre histoire commune : de nos vies éparpillées – parfois isolées, parfois réunies- au temps de la Covid-19. Cette histoire, ils l’ont racontée tour à tour,  toujours devant nos yeux éclairés par nos écrans, jamais avec des mots. Peu à peu, ces bouts d’histoires rapportés, témoignant de ces moments de vies aux quatre coins d’un monde plongé dans la pandémie, en territoire urbain ou rural, ont participés à la construction d’une mémoire collective. Cette mémoire est importante. Elle inscrit dans le temps de l’histoire une épopée collective, une aventure sociale, économique, écologique, politique et sanitaire vécue en même temps, dans des milieux d’existence pourtant très différents. En cela, elle témoigne des enjeux sociaux-politiques d’une crise totale : climatique, sociale, économique et sanitaire que nous connaissons depuis décembre 2019.

Si Susan Sontag – romancière, essayiste et militante américaine – dans son ouvrage culte ; Sur la photographie (1977),  n’hésitait pas à affirmer que « Ecrire sur la photographie, c’est écrire sur le monde. » Considérer que la photographie est avant toute autre chose, un moyen de témoigner du monde, de s’approprier un passé commun et de se raconter une histoire collective tient de l’évidence. A l’aire des nouvelles technologies et de l’invasion des réseaux sociaux dans toutes les sphères de la vie sociale -tant publiques que privées – c’est une certitude.

Petit état des lieux de la situation des photographes de rue dans le monde

Les premières photographies naissent au début du XIX ème siècle des travaux de Nicéphore Niépce, qui s’associa quelques années plus tard aux recherches de Louis Jacques Mandé Daguerre. Pour mettre au point la photographie telle que nous la connaissons aujourd’hui, de nombreux chercheurs se sont succédés, participant toujours à faciliter le procédé de développement de l’image et la qualité du grain et du rendu chromatique sur papier : Bayard, Talbot, Herschell, Fizeau, Saint-Victor, Archer, Maddox, Bennet, Eastman, Hauron, Lippman, les frères Lumières… Tous ont contribués au rendu photographique que nous connaissons aujourd’hui et que nous utilisons massivement à notre époque, en tant que photographes professionnels ou amateurs.  Pour garder en mémoire -au sens propre comme au figuré- les moments et les êtres qui participent à la création de notre identité et de notre histoire personnelle. Qu’il soit artistique, journalistique, ou utilisé à des fin de surveillance, le procédé photographique se retrouve partout dans les strates de la société. Nous vivons désormais dans une société d’image et il serait difficile, même pour le plus déterminé d’entre nous, de s’y soustraire pour un temps choisi. Les réseaux sociaux accélèrent encore et toujours ce phénomène, et même en pleine pandémie, les images n’ont finalement jamais cessées de rendre compte de toutes ces vies individuelles, tenues à distance les unes des autres et de témoigner des problématiques particulières d’un monde en pleine transformation.

Soner Arkan, photographe professionnel basé à Istanbul en Turquie et travaillant dans l’industrie du média m’a répondu ceci lorsque je lui ai demandé de me parler des conditions d’exercice de son métier de photographe professionnel au sein de son pays : « Je ne l’aurai jamais cru si quelqu’un m’avait dit qu’il y aurait un couvre-feu, spécialement dans un ville comme Istanbul ». En effet, en tant que principal témoin des habitudes humaines, le photographe de rue a besoin de pouvoir poser un regard sur la ville et sa population à chaque instant de la journée et de la nuit. Ainsi, pour reprendre les propos de Susan Sontag, comment dire le monde, sans avoir accès au monde ?

Photographie de Jan Zöbisch, Trier – Instagram : @caenalog

Photographie de Jan Zöbisch, Trier – Instagram : @caenalog

La photographie, et plus précisément le regard porté par le photographe sur la ville, les populations qui y évoluent, les habitudes qui y sont prises par ses habitants, sont autant d’éléments factuels qui permettent d’inscrire dans le temps des éléments de notre histoire commune, et de forger dans la mémoire des hommes des souvenirs identiques… ou presque. C’est le jeu de la mémoire collective qui se joue devant nos yeux : « On tient la mémoire collective pour un recueil des traces laissées par les événements qui ont affectés le cours de l’histoire des groupes concernés, et qu’on lui reconnaît le pouvoir de mettre en scène ces souvenirs communs. » (Paul Ricoeur, La mémoire, L’histoire, l’oubli.) La question n’est alors plus la réalité de la mémoire collective, mais bien la manière choisie par les groupes pour raconter leur histoire. Paul Ricoeur, philosophe français, mettait en garde contre les abus de mémoire, ou les oublis. Au cœur de la crise mondiale, comment rendre compte de la grande métamorphose d’un monde en crise ?

Aujourd’hui nous témoignons de la réalité qui nous entoure : la crise sanitaire est partout dans nos discours, nos images et nos rédactions. Demain, nos actions et nos témoignages présents, rendront compte d’une autre histoire que celle que nous avons retenue. Une histoire purgée des passions qui l’avaient animée, une histoire proprement factuelle. Nous en retiendrons trop ou pas assez, mais à coup sûr, l’histoire ne sera plus la même. Vous-même, sachez que les failles de la mémoire, et la subjectivité des expériences vécues, empêche la recouvrance, à postériori, d’une histoire commune. Que faut-il retenir alors ? Nicolas Vassal, photographe français basé à Shangaï, considère par exemple que les masques sont un marqueur symbolique de notre histoire. Figés à jamais dans un espace et dans un lieu, ces vies masquées sont autant de symboles de notre passé commun, de notre présent, et d’un futur à bâtir.  L’histoire se construisant au travers des symboles que les Hommes veulent bien lui reconnaître, c’est tout un pan de notre histoire qui s’écrit devant nos yeux.

Qu’est-ce qu’un symbole ? Le symbole est un marqueur, il est le témoin silencieux d’un monde en changement perpétuel. Il s’inscrit dans les consciences, dans les traditions humaines, dans les civilisations, comme le ferait un souvenir vivant à jamais dans nos mémoires particulières. Le symbole pourtant, est la résultante d’un souvenir immense qui embrasse toutes les mémoires : c’est le souvenir d’un peuple, c’est le souvenir d’un pays, c’est une histoire conceptuelle gravée dans toutes les mémoires. C’est le témoin impuissant d’une histoire humaine qui se reproduit interminablement, d’une histoire qui retient la valeur sociale, politique ou éthique des symboles mais qui oublie les passions qui les ont gardés vibrants dans nos mémoires, jusqu’à ce jour.

A n’en pas douter, le masque deviendra un symbole. Aujourd’hui, il met en évidence notre vulnérabilité. Nous qui pensions tout maîtriser, tout contrôler, nous désespérons de revoir un jour des rues pleines d’une humanité sans masque. Le masque est le reflet de notre incapacité à tout tenir dans nos mains et en cela il deviendra le symbole de notre échec. Demain, le masque sera le symbole heureux de notre délivrance. Les rues seront pleines d’une nouvelle humanité, des maques blancs voleront au vent, les fanions insolents d’une histoire passée, le symbole brûlant d’un monde que nous voudrons oublier. Plus tard encore, le symbole sera vidé de sa chair et de son sang. Seule restera l’image, le concept, le souvenir proprement factuel et collectif d’un monde qui ne nous concerne plus. Pour l’instant.

Nicolas Vassal, Shangaï – Instagram : @NICO

Photographie de Nicolas Vassal, photographe professionnel français basé à Shangaï : « La photographie de rue est toujours là pour documenter : les comportements, les habitudes, et les façons de vivre particulières à chaque peuple, dans chaque lieu – ainsi dans quelques années, lorsqu’on regardera certaines photographies de cette période on se souviendra des masques.. masques… nous nous souviendrons du symbole de cette crise grâce à la photographie de rue, c’est certain. »

La photographie à l’appui de la mémoire : la création d’une temporalité dans l’histoire du monde

« C’est mon devoir, de documenter les rues et la vie des gens de mon siècle. Un photographe de rue a pour mission de rendre compte visuellement de notre histoire. Dans plusieurs années, lorsque des personnes poseront leurs yeux sur ces photos, ils obtiendrons des informations sur ce qu’ont été ces jours pendant l’épidémie. » (Soner Arkan, photographe, Istanbul, Turquie). Lorsque j’ai commencé à rédiger cet article, j’avais une idée très précise de ce que je voulais transmettre : la mémoire collective est un produit. Elle est donc fabriquée. Par le souvenir, par les mémoires particulières. Puis, par la mise en commun de ces souvenirs éparpillés – permise le plus souvent par le discours oral ou écrit- , ces souvenirs particuliers deviennent des souvenirs collectifs. De cette manière, ils contribuent à la construction historique d’une mémoire collective. Ainsi, si les symboles sont les marqueurs nécessaires de notre histoire, ils permettent à ceux qui ont partagés la même histoire de situer la temporalité de leurs souvenirs particuliers dans le labyrinthe immémorial de la mémoire collective. Ce phénomène est aujourd’hui renforcé par les médias et la diffusion mondiale des discours nationaux racontant, à l’international, des histoires vécues par chaque peuple, individuellement. Aujourd’hui, en plus d’être collective, la mémoire des groupes est nécessairement universelle, et je le pense, intemporelle. La mémoire collective est intemporelle parce que la connaissance historique traverse les âges par le discours des Hommes. Facilitée par les médias, l’histoire humaine et des sociétés fait l’objet d’une appropriation du sujet qui va lier à certains événements historiques une sentimentalité particulière, le rendant plus ou moins susceptible de réagir à certaines problématiques trouvant un écho dans l’actualité. On peut par exemple parler des « mémoires de la faim » évoquées par Annie Ernaux, dans Les années. Ainsi, des populations qui n’auraient jamais connues les famines de la guerre, pourraient se trouver précipitées dans une angoisse de la faim en période de crise économique. Ce phénomène d’anticipation sociale à grande échelle a trouvé sa résonnance il y a quelques mois, lors du premier confinement. Alors que l’incertitude de l’avenir était grande, les populations au quatre coins du monde, ont anticipées, plus ou moins consciemment, les désastres qu’une telle instabilité pourrait produire sur l’économie, sur la production, sur le transport des produits alimentaires importés, et ont alors accumulés dans leurs placards des quantités folles de vivres et de produits d’hygiène indispensables.

Avec le développement des médias de masse, dont l’évolution se fait croissante à partir de la seconde moitié du XX ème siècle, la communication des informations écrites, radios et visuelles se fait plus importante. La place que prend l’information au cœur des foyers se fait de plus en plus importante, et devient, du même coup une problématique sociale : Comment informer la population ? Comment l’opinion se construit ? Quelle valeur donner à l’information ? Que retenir d’une information particulière dans le flot perpétuel de l’information de masse ? Comment contrôler l’effet de l’information sur les masses ?

Finalement, plus l’information se multiplie et se diffuse à grande échelle, plus elle contribue, d’une part à construire une mémoire collective, mais plus elle participe, d’autre part, à la formation de brèches dans cette mémoire universalisée. Ces brèches, sont dues notamment à la désinformation volontaire et involontaire facilitée par les médias de masse : ce processus conduit à déformer, transformer, habiller une information destinée au public. Quelles en sont les conséquences ? Nous n’avons jamais été à la fois si certains de pouvoir accéder à une connaissance universelle de notre histoire humaine, et pourtant, nous aurons toujours, et plus que jamais, l’impression de ne rien savoir du monde qui nous entoure. La réponse à ce problème cognitif se trouve dans l’impossible harmonisation des consciences subjectives, mais aussi dans les efforts produits par ceux qui sont à la source de l’information pour tordre ensemble les connaissances du monde et les informations actuelles afin de répondre avec le moins d’objectivité professionnelle possible à la question de société qui est posée : le but étant d’orienter le public vers une direction plutôt qu’une autre. Cette ligne de lecture soumise à l’intelligence du public est plus ou moins orientée, plus ou moins objective, plus ou moins politisée, selon le média qui la propose. Pour autant, elle est la plupart du temps présente. S’il est compréhensible qu’un média oriente un sujet d’information dans le sens qui servira le message qu’il veut transmettre au public, il devient difficile à la population de procéder de façon pertinente au tri du grain et de l’ivraie, et ainsi d’articuler de manière cohérente le flux d’informations qui lui parvient.

Vous en conviendrez, l’image a une place de choix dans la construction de l’information et dans la constitution de la mémoire des peuples. S’il est certes possible d’influencer le public dans sa perception d’une photographie associée à un document statistique par exemple. Il est plus difficile de faire dire à une photographie ce qu’elle ne saurait dire à qui ne voudrait pas comprendre. Les photographies -non modifiées- ne mentent pas. Si elles sont susceptibles de coller de façon idoine à un discours dévoyé, elles ne peuvent d’elles-mêmes créer un discours artificiel. La photographie se contente de faire voir. Elle donne à regarder un monde factualisé et conceptualisé par les symboles qu’elle découvre à l’œil attentif de celui qui cherche en elle un message. D’une certaine façon, la photographie symbolise le monde qui nous entoure. En ce sens, l’utilisation de la photographie de rue en temps de crise et sa diffusion via les réseaux sociaux, notamment via Instagram, réunie tous les éléments contribuants à la construction d’une histoire universelle et à la constitution d’une mémoire collective. L’utilisation des réseaux sociaux par les photographes, professionnels ou amateurs, permet de raconter une histoire visuelle, pouvant être regardée par tous les yeux du monde, à n’importe quel moment, et en même temps. Qu’est-ce qui pourrait mieux illustrer la construction de la mémoire collective à notre époque, si ce n’est l’utilisation de la photographie pour faire parler le monde ?

« La photographie, depuis ses premiers jours, a été un important outil de communication de masse. En plus de sa valeur artistique, la photographie facilite une prise de conscience du monde qui nous entoure. Nous, les photographes, sommes des historiens de l’image. Pour moi, la photographie est la clé d’une passerelle qui unie la vie locale et l’universel. La photographie, aujourd’hui, est l’architecture la plus importante de la mémoire collective. » (Soner Arkan, photographe dans l’industrie du média, Istanbul, Turquie). Lorsque Soner Arkan m’a dit qu’il considérait être un historien de l’image et que son travail en tant que photographe de rue permettait d’articuler ensemble la vie locale et l’universel, le particulier et le collectif, l’individu et la société mondialisée… J’ai été heureuse de constater que, en tant que photographe, il avait conscience de participer à la construction d’une mémoire collective.

Sur la photographie ci-dessous, qui a été prise au sein d’un restaurant à Istanbul, des mannequins masqués et habillés pour la circonstance, ont été disposés dans des attitudes participant à la reconstruction de l’ambiance animée, que nous avons tous connus, et qui habitait les restaurants, les cafés et les bars. Le cœur chaud des villes à l’intérieur duquel nous aimions nous blottir et faire des rencontres. Soner Akan m’a confié qu’il trouvait ironique que les commerçants aient masqués des mannequins sans vies : figuration d’une protestation sociale des travailleurs oubliés ou reflet d’une angoisse sociale collective de ne jamais retrouver la liberté de rencontrer le monde autour d’un café ou d’une bière ? Sur cette photographie, le masque, plus que jamais, révélé par l’œil aguerri du photographe, symbolise un temps qui peu à peu échappe à nos habitudes.

Photographie de Soner Arkan, Istanbul – Instagram : @sonerarkangallery

Soner Arkan : « A Istanbul, les restaurants sont décorés avec des mannequins sans vie portant un masque. C’est ironique. »

La fonction sociale du photographe de rue : le témoin silencieux du monde

L’une des grandes questions que pose la crise dans laquelle nous évoluons depuis plus d’un an est celle de la réinvention des rapports humains. Philosophes, journalistes, psychologues, politiques… tous, cherchent à rendre compte de la transformation des rapports des Hommes entre eux dans cette époque si particulière. De partout, on s’inquiète des effets pervers que peut produire une société mondialisée si individualiste en période de crise. Comment lutter contre l’abandon, la solitude, la misère sociale et financière quand il s’agit d’abord d’organiser une survie générale et de lutter contre un virus meurtrier ? Comment faire face à toutes les problématiques liées à ce qui pourrait être, selon les mots de certains, « le mal du siècle » ? Où placer notre engagement ? Sur cette photographie de Nicolas Vassal, photographe français basé à Shangaï, intitulée « Phone Addiction », on ne peut que constater la pertinence du débat de l’individualisme dans une société au bord de l’effondrement social. Sur cette photographie, qui permet à Nicolas Vassal de faire passer un message et de témoigner, à sa manière, des dérives d’une société hyperconnectée, on ne peut que être frappée de l’efficacité du procédé photographique pour transmettre un message social ou politique. S’il est entré dans le langage courant de considérer « qu’une image vaut milles mots », on ne peut que se laisser surprendre, encore, par la véracité de ces propos. Dans un contexte tel que le nôtre, et dans une société d’écrans, une image participe à la création de l’histoire. Une image, une photographie, un symbole, c’est inscrire dans l’immensité du passé humain, ce que nous avons vécu ensemble, et la manière dont nous avons choisi de vivre cette période. Finalement, au sein de notre société, où les réseaux sociaux prennent une place de choix, la photographie est encore le meilleur moyen de se constituer une mémoire collective, proprement factuelle et réaliste mais plus que jamais habillée de symboles.

Photographie de Nicolas Vassal, Shangaï, « Phone Addiction » – Instagram : @NICO

Nicolas Vassal : « Cette photo reflète les gens connectés à leur téléphone, sans même se voir. »

« Le monde d’après » : le procès de la mémoire

Toutes les crises se ressemblent, mais dans leur malheur particulier, elles mettent en évidence des problématiques sociales, économiques et politiques toutes différentes. Personne ne doit ignorer l’évidence selon laquelle la crise sanitaire de la Covid-19, bien loin d’avoir occultée des problématiques déjà existantes, a mis en lumière les inégalités sociales, les disparités économiques et les enclaves politiques, reflétant un monde bercé, depuis des temps immémoriaux, par les bras puissants du chaos. Pour certains d’entre nous, la crise sanitaire n’a pas été synonyme d’organisation sociale, économique et sanitaire à grande échelle. Pour certains d’entre nous, la crise sanitaire n’a été qu’une preuve de plus, des avantages de certains au détriment des autres. Pour certains d’entre nous, la crise sanitaire n’a rien changé, parce que d’autres crises les étouffaient déjà, et que, privés d’une aide suffisante, ils ne pouvaient rien faire d’autre que de continuer à vivre.

La photographie ci-dessous a été prise par un photographe de talent basé en Inde, son nom est Vishal Kumar Singh. Lorsque je lui ai demandé de m’envoyer la photographie qui, selon lui, reflétait le mieux la situation socio-politique de son pays, c’est celle-ci qu’il a choisi de me présenter. On y voit des enfants – de très jeunes enfants – qui travaillent dans les mines de Jharia, à Jharkhand, en Inde. Ces enfants entourés de pierres brûlantes et de fumées, n’ont jamais pris la route de l’école. Que Vishal Kumar Singh ait choisi de me présenter cette photographie plutôt qu’une autre -que j’aurais pensée, à tort, plus actuelle et qui m’aurait permis de témoigner de la situation sanitaire en Inde- est plus que sensé. En Inde, la crise sanitaire, n’est pas la priorité. En Inde, la crise de la Covic-19, n’est pas un sujet davantage d’actualité, que les masses d’enfants qui n’ont jamais ouvert un livre, qui vivent dans la pauvreté et qui connaissent depuis qu’ils ont ouvert les yeux sur le monde, des crises sanitaires, sociales, climatiques, économiques, et politiques, plus pérennes et plus violentes, que celle dans laquelle est plongé le monde à l’heure actuelle.

Photographie de Vishal Kumar Singh – Instagram : @Vishal’s DIARY

Vishal Kumar Singh : « Dans mon pays, les gens ne portent pas de masques et ne prennent pas en compte les mesures de sécurité. »

« Cette photo montre la réalité des mines de charbon de Jharia à Jharkhand en Inde. L’image témoigne de la vie dans ces mines. Les enfants ne sont jamais allés à l’école. Toute la journée, ils travaillent avec leurs parents pour assurer un repas. Leur pensé ne s’échappe jamais des mines. J’essaie de faire passer un message fort avec cette photographie. »

Le rôle du photographe dans une société telle que la nôtre, traversée par des crises multiples et pérennes, est celui d’un historien, d’un journaliste et d’un artiste. Le photographe, par la voie d’un procédé technique venant appuyer son regard et ainsi toute la perspective artistique de son travail, fait voir au monde la réalité de nos existences particulières. Le photographe ne fait rien d’autre que donner de la valeur à ce qui n’en a plus. Dans un monde où l’information coule à flot, dans un monde où l’on ne peut rien connaître davantage que notre propre ignorance, que notre incompétence psychique et physique à embrasser l’immensité du monde, et à le comprendre. Le photographe prend le temps de s’arrêter et de regarder, de choisir l’angle de vue, et enfin, de raconter notre histoire. Les photographies prises au quatre coins du monde, réunies ensemble, participent à la construction de notre mémoire, et sont le témoignage précieux de notre grande aventure humaine. Avec le développement des réseaux sociaux, des médias de masse, de l’hyper-connexion, l’assimilation individuelle de notre mémoire collective, devient immédiate et universelle. Enfin, les moyens de sauvegarde numérique de notre époque et la transmission générationnelle accélérée par le progrès technique, la rendent, sans nul doute, quasiment intemporelle.

 

Source : Histoire de la photographie, Musée Photo Maison Nicéphore Niépce

Participation : Soner Arkan, Nicolas Vassal, Vishal Kumar Singh, Jan Zöbisch.

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