La Smart City à l’heure de la COVID 19

On fantasme beaucoup sur le concept de la « ville intelligente » : des Temps modernes à Minority Report, pour ne citer que quelqu’un des films qui ont traversé l’histoire du cinéma, la « Smart City » reste un sujet particulièrement riche. Mais qu’en est-il dans la réalité et quel(s) impact(s) la crise sanitaire a-t-elle eu sur ce modèle de ville ?

Le concept de  « Smart City » ou de « ville intelligente » se veut le fleuron de l’innovation technologique. Il veut révolutionner notre quotidien dans de multiples domaines et notamment d’un point de vue énergétique. Aujourd’hui, de nombreuses villes, à l’instar de Stockholm ou encore de Rio de Janeiro essayent de se développer en s’appuyant sur ce modèle.

Concrètement, qu’est-ce qu’une « Smart City » ?

Selon la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), la ville intelligente est un nouveau concept de développement urbain qui tend à « améliorer la qualité de vie des Citadins en rendant la ville plus adaptative et efficace, à l’aide de nouvelles technologies qui s’appuient sur un écosystème d’objets et de services ».  Son périmètre est large et couvre notamment les infrastructures publiques (bâtiments, mobiliers urbains…), les réseaux (eau, électricité, gaz, télécoms), les transports (transports publics, routes et voitures intelligentes, covoiturage, mobilités dites douces…) ou encore les e-services et e-administrations… Selon Rudolf Giffinger, les villes intelligentes peuvent être identifiées selon six dimensions principales : une « économie intelligente », une « mobilité intelligente », un « environnement intelligent », des « habitants intelligents », un « mode de vie intelligent » et, une « administration intelligente » (GIFFINGER Rudolf, Smart cities – Ranking of European medium-sized cities, Centre of Regional Science, 2007).

La Smart City consiste donc en l’optimisation des coûts, de l’organisation, du bien-être des habitants par l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC), en particulier les capteurs et les objets connectés.

D’où vient ce concept ?

Ce concept n’est pas nouveau. Dès 1990, Gabriel Dupuy, universitaire français connu pour ses travaux portant sur les réseaux de transport et de communication, en relation avec l’urbanisme et l’aménagement du territoire, parle d’« informatisation des villes » en référence à l’utilisation efficiente et intégrée des technologies de l’information et de la communication (DUPUY Gabriel, L’informatisation des villes, Que sais-je ?, Éditions PUF, 1992).  C’est grâce à Bill Clinton, en 2005, que les Occidentaux se sont véritablement mis à parler de « smart cities ». Selon lui, les villes étaient déjà intelligentes mais elles devaient désormais devenir durables. Ainsi, il proposa à John Chambers, président de Cisco, le fabricant d’équipements pour réseaux digitaux, d’utiliser les outils technologiques pour les rendre effectivement durables. Toutefois, les pionnières dans le domaine resteront les mégapoles asiatiques comme Singapour. Depuis 1980, les nouvelles technologies sont au cœur de cette cité-Etat se voulant audacieuse et futuriste.

(Image de Gerd Altmann)

Où se trouvent-elles aujourd’hui ?

Aujourd’hui, la Corée du Sud et les Émirats arabes unis font figures de véritables « laboratoires connectés ». Dans la ville d’Incheon en Corée du Sud, le quartier de Songdo constitue l’un des projets les plus chers et les plus ambitieux en matière de Smart City ces dernières années. Tous les bâtiments sont fortement informatisés. En plus des caméras de sécurité, des lecteurs de plaques d’immatriculation permettent de contrôler les accès aux parkings et de suivre les habitants à la trace. De plus, ses routes disposent notamment de capteurs et de systèmes destinés à organiser le trafic et ajuster les consommations d’énergie.

En Europe, ce concept de ville intelligente prend une toute autre forme car les villes européennes ont choisi de centrer leurs évolutions technologiques sur leurs spécificités culturelles et territoriales. Ainsi en 2014, des nombreux lampadaires de Barcelone furent équipés de LED pour réduire la consommation énergétique et des capteurs ont été installés à proximité de ces derniers pour détecter les piétons, ce qui a permis une économie d’énergie de 30% dans le domaine de l’éclairage urbain.

Une vision de la ville non exempte de critiques

Aujourd’hui, la ville intelligente est dénoncée, le problème étant qu’elle est devenue la ville du « toujours plus » : toujours plus de capteurs, toujours plus d’énergie consommée… Sa consommation d’électricité n’est pas négligeable. Les smartphones, les serveurs, tout ce qui collecte et stocke nos données constituent près de 10% de la consommation mondiale et cela ne fait qu’augmenter malgré la promesse de réduction de gaz à effet de serre grâce au numérique. Bien évidemment, du fait qu’elles récoltent nos données personnelles, certaines ONG, comme Privacy Internationale, parlent de grave violation de la vie privée, nominant même les Smart cities aux « Big Brother Awards » de 2017. Selon Valérie Peugeot, membre de la CNIL, la ville intelligente « dessine une ville à plusieurs vitesses » et risque de creuser de nouvelles inégalités.

Finalement, comme l’exprime Carlos Moreno, scientifique franco-colombien, professeur des universités spécialisé dans le contrôle intelligent de systèmes complexes : « la smart city a amené cette volonté de « copier-coller » des solutions technologiques, comme le fameux centre de monitoring de Rio de Janeiro. […] Aujourd’hui, dix ans plus tard, il est le symbole d’un échec cuisant. En effet, « la ville » ne peut exister si nous écartons les spécificités du « lieu », sur et avec lequel les hommes évoluent, sans comprendre les interdépendances complexes entre ses flux, ses objets et ses systèmes qu’ils soient administratifs, technologiques ou de toute autre nature » (MORENO Carlos, Droit de cité : De la « ville-monde » à la « ville du quart d’heure », L’ observatoire Eds De, Paris, 2020, pp. 20-21).

La Smart City et la crise sanitaire

La Smart City faisait encore récemment partie des priorités dans l’application des innovations au quotidien d’un territoire. Mais la pandémie mondiale a réorienté les priorités. Plusieurs géants de la technologie ont récemment décidé de ne plus investir dans la ville intelligente. En mai 2020, c’est Google qui mettait de côté Sidewalk Labs, sa filiale chargée pour construire un quartier intelligent futuriste à Toronto. Le 4 janvier 2021, c’est au tour de Cisco de jeter l’éponge. L’entreprise avait lancé «Cisco Kinetic for Cities » en 2017 pour proposer des solutions aux municipalités en investissant près de 1 milliard de dollars. Même si l’entreprise va poursuivre les partenariats déjà noués et achever le développement des solutions en cours d’implémentation, elle a annoncé qu’elle allait recentrer ses activités sur la cybersécurité. La question de la rentabilité sur le long terme de ces investissements est au cœur de la problématique et l’absence de solutions unifiées complexifiant son déploiement dans les villes. La crise sanitaire a bien évidemment retardé ou annulé de nombreux investissements dans ce domaine.

Ainsi, à l’heure où la ville doit se réinventer, les projets de « Smart cities » ou de « villes intelligentes » semblent tombées en désuétudes, imposant par la même occasion une nouvelle réflexion quant au modèle de ville dans laquelle nous voulons vivre.

 

Photo de Tumisu

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