La tragédie des moines de Tibhirine : l’ex-directeur de la DST témoigne

Compte-rendu critique de lecture

Yves Bonnet, La deuxième guerre d’Algérie – Les zones d’ombre de la tragédie des moines de Tibhirine enfin levées, VA Press, 2017

Au printemps 1996, sept moines trappistes du monastère de Tibhirine en Algérie sont enlevés, séquestrés, puis retrouvés morts après plusieurs semaines de disparition.

La version officielle d’Alger est alors celle du crime islamiste, imputant l’entière culpabilité au Groupe islamique armé (GIA) de Djamel Zitouni. Cependant, la thèse officielle est rapidement mise en doute, et diverses théories relayées par une partie des médias français pointent la responsabilité des services secrets algériens dans l’affaire, renchérissant la polémique. Ce n’est que dans le contexte de la « deuxième guerre d’Algérie » que l’affaire peut être comprise, ce terme journalistique désignant la guerre civile qui fait rage en Algérie de décembre 1991 à février 2002. Mais si Yves Bonnet a recours à cette notion, lourde de sens au regard des relations historiques entre la France et l’Algérie, c’est au moins autant pour évoquer une guerre d’influences sur l’opinion publique française.

Yves Bonnet a effectué l’essentiel de sa carrière de haut-fonctionnaire dans le corps préfectoral. Mais sa mission la plus marquante fut certainement son passage, entre 1982 et 1985, à la Direction de la surveillance du territoire (DST), le service ayant par la suite fusionné avec les Renseignements généraux (RG) pour donner naissance à la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI). C’est sans doute de cette expérience à la tête du contre-espionnage français qu’il convient de lui attribuer sa légitimité pour disserter d’un tel événement. Bien que député de la Manche au moment des faits et de l’enquête sur la « tragédie des moines de Tibhirine », il était alors Président du groupe d’amitié parlementaire France-Algérie. Par ailleurs, il officie régulièrement depuis comme consultant pour plusieurs médias français et étrangers sur des questions stratégiques, de sécurité internationale, de terrorisme ainsi que sur le monde arabe et l’Iran.

Les prémices d’une tragédie publique : mise en perspective historique

Pour répondre aux manifestations et aux émeutes à la fin des années 1980, le président Chadli Bendjedid entreprend une réforme de la Constitution algérienne. Elle prône notamment la démocratie et le multipartisme, et entend ainsi mettre fin au système de parti unique dominé depuis des décennies par le Front de libération nationale (FLN). Cette nouvelle configuration institutionnelle rend alors possible la progression du Front islamique du salut (FIS), qui trouve un écho fort auprès de la population algérienne. Cette tendance se matérialise par de sérieux résultats à différents scrutins, jusqu’à la percée des élections législatives de décembre 1991. Face à la crainte de l’instauration d’un régime théocratique autoritaire et non-républicain, le processus électoral est alors interrompu par le mouvement des « janviéristes », un regroupement de généraux de l’Armée nationale populaire (ANP). Ensemble, ils mettent en place le « Haut Comité d’État » (HCE), une autorité politique provisoire chargée de la gestion de l’État dès janvier 1992, et instaurent en février l’état d’urgence par voie décrétale. Cette junte est alors perçue comme un putsch par les uns, ou bien comme un rempart contre la percée des islamistes pour d’autres comme Yves Bonnet.

Cette confiscation du processus électoral marque alors le commencement d’une décennie noire, marquée par les violences des armées islamistes et leur répression. Si Yves Bonnet dit concevoir la légitimité de cette colère, ses jugements sont tout autres quant à l’escalade des atrocités. L’Armée islamique du salut (AIS) – la branche armée du FIS – ainsi que le Groupe islamique armé (GIA) ont pour point commun d’appeler tous deux au renversement du régime par le recours aux armes. Ils profitent d’un paysage économique national affaibli par la dépendance à l’industrie pétrochimique, et organisent diverses attaques meurtrières et plus ou moins ciblées pour déstabiliser le pouvoir. Ils comptent parmi leurs rangs les « afghans », ces terroristes nouvelle génération de retour d’Afghanistan, mais également de Bosnie, d’Iran ou de Tchétchénie. Si les islamistes maquisards s’attaquent d’abord à l’armée et à la police, ils s’en prennent rapidement aux populations civiles. Leurs attaques sont alors de plus en plus symboliques, et visent en particulier certaines communautés sur le territoire national.

Le resserrement de l’étau salafiste autour de communautés ciblées : la question religieuse

Formellement, l’Islam est reconnu comme religion d’État dans la Constitution algérienne, et les pratiques contraires à la morale islamique sont interdites, même si la liberté de conscience est affirmée. Dans la pratique, il en résulte un régime plutôt libéral et tolérant vis-à-vis des autres communautés religieuses, dès lors qu’elles se gardent de tout prosélytisme. En contrôlant l’implantation d’évêchés sur le territoire, la jeune République algérienne avait aménagé une place pour la minorité chrétienne exogène, réduite au symbole puisqu’elle représentait environ 2% de la population au début des années 1990. Mais au tournant de l’année 1994, le GIA et dans une moindre mesure l’AIS ciblent leurs victimes non plus individuellement, mais à raison du symbole qu’elles incarnent. La focale est alors mise sur certaines professions ou catégories sociales, de même que sur les minorités religieuses. Les non-musulmans sont désignés persona non grata en Algérie par les groupes islamiques armés : si les derniers Juifs sont amenés à quitter le territoire, la communauté chrétienne est elle aussi particulièrement exposée face à la montée du djihadisme.

C’est précisément dans ce contexte d’insécurité grandissante que les moines de Tibhirine avaient, comme d’autres, été mis en garde par les autorités algériennes, et s’étaient vus proposer une garde policière par le wali de Médéa. Leur enlèvement avait d’ailleurs été précédé, en décembre 1993, par l’assassinat de plusieurs techniciens croates dans la même région de Médéa, qui travaillaient alors sur le tunnel de Tamzeguida. C’est à la même époque que le GIA revendique, par exemple, l’assassinat de quatre pères du Saint-Esprit à Tizi-Ouzou suite à la prise d’otage ratée du vol 8969 Air France à Marseille de décembre 1994. Au total, dix-neuf prêtres et religieux catholiques – dont les sept moines de Tibhirine – seront assassinés par les salafistes durant les « années de braise ».

De l’entreprise terroriste à l’objet de polémiques

Si la « tragédie des moines de Tibhirine » a connu un tel retentissement de l’autre côté de la Méditerranée et jusque récemment encore, c’est notamment en raison d’une perception troublée des faits. Cette opacité donne naissance à diverses thèses alternatives, sinon complotistes, qui revêtent des formes variées : bavure de l’armée algérienne couverte par les services secrets, complicité de Djamel Zitouni pour discréditer le GIA dans l’opinion publique… Toutes ayant en commun de mettre en cause la responsabilité des autorités algériennes. Si elles ne sont pas envisagées dans les journaux algériens arabophones ou francophones, elles sont cependant relayées par divers médias en France, alors même que l’Algérie avait semblé disparaître du paysage audiovisuel français depuis les accords d’Évian. Toutes ces thèses semblent faire suite au slogan « Qui tue qui ? », une création journalistique en référence aux grandes opérations d’éradication des maquisards de l’AIS et du GIA par les militaires au pouvoir, et que Yves Bonnet attribue à une gauche volontiers moralisatrice.

Il est, selon l’auteur, peu scrupuleux, et guère plus vraisemblable, de considérer que l’assassinat des moines de Tibhirine ait pu avoir pour finalité de discréditer le GIA dans l’opinion publique. Ces événements ont en effet lieu après l’élection de Liamine Zeroual en janvier 1994, qui marquait déjà le retournement massif de l’opinion publique contre l’aventure islamiste, malgré des consignes appuyées de menaces de mort. Quant à la thèse impliquant l’armée algérienne, elle relève selon lui de la pure spéculation, et n’a présenté un intérêt journalistique qu’en raison de son extravagance. Ceux qui s’emploient à relayer ce genre de thèses ne sont pas épargnés par Yves Bonnet, qui n’y voit que désinformation et rumeurs non vérifiées, et qui les réduit au rang de « coups sournois et stupides à l’amitié franco-algérienne ». Tout ceci n’est, selon lui, que le fait d’individus en manque de notoriété, de journalistes à la déontologie discutable, ainsi que d’officiers et sous-officiers déserteurs de l’armée algérienne.

Il demeure, après lecture de cet ouvrage, qu’aucune certitude ne peut être avancée, et que des zones d’ombre demeurent malgré tous les efforts déployés. Si certaines thèses sont rapidement discréditées par une étude minutieuse du contexte historique et des relations entre acteurs, le dossier est aujourd’hui au point mort d’un point de vue judiciaire. D’abord pris en charge en France par le juge Bruguière, c’est depuis 2007 le juge Trévidic qui est en charge de l’instruction suite à la relance des parties civiles. En attendant toute conclusion plus définitive pour apporter une réponse aux familles des victimes, les résultats des différentes expertises accréditent ou infirment tour à tour les différentes versions du drame, participant à la confusion générale qui semble entacher l’affaire.

Photo de bannière. Le monastère des moines de Tibhirine.

Vous aimerez aussi