L’autoroute allemande au cœur des clivages européens

Unique au monde, l’autoroute allemande à vitesse illimitée fait actuellement l’objet de deux débats qui chauffent les esprits autant au niveau national qu’européen : les autoroutes allemandes ont-elles besoin d’une limitation de vitesse ? Qui doit payer l’usage du réseau? Les réponses opposent la liberté à la sécurité des citoyens, la solidarité européenne à un sentiment d’injustice vécu dans la République…

La grande vitesse…

Vieille de plusieurs décennies, la discussion autour d’une limitation de vitesse en Allemagne a été ravivée à la mi-janvier avec la déclaration d’un groupe de travail pour la protection du climat. Selon les experts, une limitation de vitesse à 130 km/h entraînerait une baisse des émissions de CO2 de 2,5 tonnes par an, soit presque 10% des émissions dues aux autoroutiers en Allemagne. Leur proposition a pourtant été rejetée brusquement par le gouvernement – non sans éveiller, au passage, de nombreuses passions et clivages endormis.

…gage de liberté…

Les adversaires à une limitation, dont le ministre des Transports, Andreas Scheuer, expliquent que celle-ci porterait atteinte à un droit fondamental des citoyens, la liberté. Bien que des limitations existent dans tous les autres pays du globe, le slogan « course libre pour citoyens libres » (Freie Fahrt für freie Bürger) est aperçu par une bonne partie des Allemands comme un droit coutumier, comparable au port d’armes aux États-Unis. Créer des limites, explique le psychologue du trafic Bernhard Schlag, reviendrait alors à priver les conducteurs d’une liberté personnelle, du droit – archaïque, certes – du plus fort.

Le débat est ainsi dominé par des émotions plus que par la raison. Cela s’exprime notamment dans l’offensive du parti des démocrates libres (FDP), historiquement proche des cercles économiques, contre les Verts, favorables à l’harmonisation au niveau européen. Qualifiés d’éteignoirs, ces derniers mèneraient une croisade contre une industrie essentielle de la République, dans le simple but d’interdire tout amusement à leurs concitoyens. Plus rationnel, le Club allemand de l’automobile (ADAC) explique l’absence de limites par le haut niveau de sécurité des autoroutes allemandes, tandis que la fédération de l’industrie de l’automobile (VDA), sans étonnement, nie tout effet d’une limitation de vitesse sur la sécurité des conducteurs et la protection du climat tout court

… ou risque insensé ?

Un désaveu fragile face aux statistiques : une comparaison avec des sections de route à vitesse limitée montre qu’une réglementation éviterait un quart des décès sur les autoroutes. Deux sources d’accidents graves pourraient faire l’objet d’une intervention politique : premièrement, sur le fait que personne ne garde vraiment le contrôle à 200 km/h, voire plus. Laisser des gens rouler à une telle vitesse en toute légalité témoigne de la pure folie, selon les mots de Michael Mertens, vice-président du syndicat national de police (GdP). Deuxièmement, l’énorme écart de vitesses sur une même route rend tout changement de voie périlleux. Des dangers mortels qui, pour environ 40% des citoyens, pourraient être atténués par une intervention politique. Plus cette dernière tardera à arriver, plus les plaisirs irresponsables continueront de croître, comme en témoigne le phénomène du tourisme de grande vitesse, avec des conducteurs souvent venus de loin pour tenter de dépasser les 200 km/h en Allemagne…

Et alors – qui c’est qui paye?

En plus des amoureux de la vitesse, l’Allemagne attire naturellement les conducteurs de toute l’Europe. Pays de transit au cœur du continent, la République subit un volume de trafic autoroutier énorme. Dotée du quatrième réseau autoroutier le plus long au monde, – pour une surface qui le place au 63ème rand mondial des plus grands pays, loin derrière la France ou l’Espagne – l’Allemagne est confrontée au problème de l’entretien. Un autoroute sur cinq nécessite des rénovations urgentes. Une obligation bien coûteuse…

La « solidarité » aux interprétations opposées

En 2013, la proposition d’un péage pour tous intègre le programme gouvernemental, malgré la réticence d’Angela Merkel. Son entrée en vigueur, prévue pour 2016, se voit pourtant rapidement obstruée par la Commission européenne. Légitime sur le principe, à l’instar de plusieurs pays européens, dont l’Autriche, la France ou encore l’Italie, le cas allemand pose problème à cause de sa nature controversée, une sorte de “We want our money back!” à l’allemande. Le projet prévoit de faire payer tout le monde, Allemands aussi bien qu’étrangers. Cependant, les premiers seront partiellement remboursés par une baisse d’impôts sur les automobiles – ce que les voisins européens interprètent promptement comme une mesure discriminatoire. En Allemagne, on rappelle que, jusqu’alors, les Allemands sont les seuls à prendre en charge les coûts lourds de la maintenance des autoroutes, et à travers non pas un, mais deux impôts distincts. Ce que le gouvernement allemand présente donc comme un appel pour plus de justice et de solidarité est précisément vécu au niveau européen comme un affront à affront à la justice et à la solidarité !

Succès allemand, échec européen

Mis en route après qu’un compromis ait été trouvé entre la Commission européenne et l’Allemagne en 2016, le projet de loi a de nouveau été attaqué en justice, cette fois-ci par l’Autriche et les Pays-Bas. Les deux pays ont déposé plainte en 2017, déplorant une discrimination non-compatible avec les valeurs européennes. Largement oublié depuis, le débat vient de refaire surface avec un jugement en faveur de l’Allemagne : la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a estimé, le 6 février, que la répartition des coûts du réseau autoroutier allemand sur tous ses usagers est juste.

Compte tenu des impôts élevés qui pèsent sur les conducteurs allemands, la CJUE rejette aussi la charge de discrimination. Le régime de péage pourra donc entrer en vigueur en 2020, avec quatre ans de délai. Au niveau national, tout semble alors bon et bien réglé. Cependant, ce projet de péage dévoile un peu plus le malaise qui ronge l’Union européenne depuis quelques années. Ce manque de solidarité, ce repli sur les intérêts nationaux, qui s’expriment bruyamment dans la politique migratoire, et qui passent presque inaperçu lorsqu’il s’agit de sujets semblablement anodins… comme l’autoroute allemande.

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