Le dégel de l’Arctique décuple l’appétit des grandes puissances

Les dernières données enregistrées cet été sur l’étendue de la mer de glace en Arctique sont alarmantes. Selon le National Snow and Ice Data Center (NSIDC), « nous nous dirigeons vers un océan Arctique sans glace saisonnière ». Si la situation météorologique alerte d’un point de vue environnemental, elle est une aubaine pour de nombreux pays. En effet, l’hostilité de l’océan glacial Arctique n’est plus un frein face aux puissances dont les intérêts sont de plus en plus clairs. Ses richesses souterraines dont profiteraient les acteurs mondiaux expliquent en partie pourquoi l’Arctique est tant convoité. D’ailleurs, en août 2019, Donald Trump, le dirigeant américain, a même voulu acheter le Groenland.

Sous ses 14 millions de km2, l’Arctique est le plus petit océan de la planète. Pourtant, il est au cœur d’enjeux géopolitiques cruciaux en raison de sa position géographique. En effet, il enveloppe l’ensemble des mers situées entre le pôle Nord et les régions septentrionales de l’Europe, l’Asie et l’Amérique. Il est également relié à l’océan Pacifique par le détroit de Béring, ainsi qu’à l’océan Atlantique.

Evolution de l’étendue de la glace de mer arctique entre 1984 et 2012 (Source image : NASA dans Global-climat)

A qui appartient l’Arctique ?

La réponse se trouve dans la convention de Montego Bay de 1982. Ce texte juridique évoque la notion de zone économique exclusive (ZEE). Il s’agit d’une zone que l’Etat a le droit de contrôler jusqu’à 200 miles de sa côte, ce qui équivaut à 370 km. Au-delà de cet espace se trouve la haute mer, une zone maritime qui n’est sous l’autorité d’aucun État.

Au sein de la ZEE, l’Etat pays peut exploiter les ressources. Ainsi, les Etats cherchent à étendre celle-ci pour disposer d’un maximum de ressources. Plus encore, le droit de la mer établi le droit pour un pays d’exploiter les ressources au-delà de sa ZEE. Pour cela, il doit démontrer que « son plateau continental se prolonge sous l’océan au-delà des 200 miles marins » selon le journaliste canadien Dominique Arnoldi. Le Danemark et le Canada ont d’ailleurs déclaré correspondre à ce critère.

Certains Etats vont encore plus loin dans leur intention de réclamer l’Arctique. Moscou avait par exemple planté un drapeau russe au fond de l’océan Arctique en 2007. Mais pour le géographe Frédéric Lasserre,  « planter des drapeaux, ça n’apporte rien en droit international et ce n’est pas non plus le premier [pays] qui revendique un espace maritime qui va obtenir gain de cause ».

Schéma d’une zone économique exclusive (Source image : Wikipédia)

Un trésor océanique : des ressources riches et sollicitées

L’Arctique reposerait sur « 22% des ressources énergétiques (de la planète) non découvertes mais techniquement exploitables » selon l’institut de veille géologique américain USGS. De tels chiffres nourrissent l’appétit des multinationales comme Total ou Gazprom, ayant déjà investi des milliards de dollars. Toutefois, les conditions climatiques extrêmes et l’épaisseur de la calotte glaciaire rendaient jusqu’alors l’accès aux ressources inenvisageable. Le réchauffement climatique, comme la fonte partielle du plus grand glacier du Groenland Jakoshavn a récemment permis d’exploiter de plus en plus de richesses.

Pêche, minerais, gisements de cuivre, d’or, et hydrocarbures font de cette région un paradis riche en ressources naturelles. Ainsi, les nouvelles zones de pêche et la possibilité d’extractions offshore voient le jour en zone Arctique.

Plateforme pétrolière offshore en Arctique (source image : Wikipédia)

Au sein du Conseil Arctique, forum intergouvernemental qui réunit les pays limitrophes du cercles polaires (Etats-Unis, Canada, Danemark, Islande, Norvège, Suède, Finlande et Russie), des divergences de plus en plus marquées apparaissent. A titre d’illustration, ces pays se disputent fortement leur ZEE afin de disposer d’un maximum de ressources en haute-mer. En réalité, à travers ces litiges se cachent des enjeux économiques colossaux. En effet, les ressources représentent déjà 12% du PIB national de la Russie, 80% du gaz et 60% du pétrole du pays. Les compagnies russes comme Novatek ou Rosneft collaborent largement avec leurs partenaires d’investissements français, indiens, chinois et japonais.

Signe de convoitise pour cette région, certains pays non-limitrophes montrent également un réel intérêt pour ces richesses, à l’instar de la France et de l’Allemagne. Outre la question des ressources, la fonte des glaces fait progressivement apparaitre une nouvelle voie de passage.

L’apparition d’une nouvelle voie de passage : une alliance sino-russe ?

La fonte progressive des glaces permet l’ouverture de nouvelles routes maritimes : le passage nord-est et le long du Canada, Alaska et Groenland. La distance entre Hambourg et Shanghai serait raccourcie d’environ 50 000 km, évitant ainsi de passer par le canal de Suez. Toutefois, à l’heure actuelle, si certains parlent d’une « bataille pour le grand nord », ces nouvelles routes ne connaissent pourtant pas d’explosion de trafic.

Pour Pékin, l’exploitation de nouvelles voies dans l’Arctique est une véritable aubaine. Cela équivaudrait à 40% de temps de navigation en moins. Malgré leur dangerosité, la Chine les a ainsi intégrés à son projet des nouvelles routes de la soie.

Motivées par des ambitions géostratégiques, la Chine et la Russie se montrent particulièrement attentives à propos de l’Arctique. Le leader chinois Xi Jinping est très actif via ses investissements portuaires et miniers dans le secteur. L’affirmation d’une durabilité apparente entre les deux dirigeants s’explique notamment par deux raisons : l’arrivée au pouvoir du russe Poutine en 2000 et le projet d’un réseau énergétique en Sibérie. Les hydrocarbures russes acheminés vers les marchés asiatiques font de l’Empire du milieu le principal acheteur mais aussi un investisseur éventuel. En ce sens, cette alliance semble être complémentaire : la Chine comme hyperpuissance économique, et la Russie comme propriétaire de ressources naturelles.

Les russes et les chinois prennent part à des projets géants en Arctique. En témoigne l’inauguration du gazoduc sino-russe « Force de Sibérie » le 2 décembre 2019 par Xi Jinping et Vladimir Poutine. Mais comme le précise Camille Le Ho, membre du Groupe d’études géopolitiques (GEG), « cet acte symbolique de la coopération gazière entre ces deux puissances, attisait les discours les plus alarmistes sur la voracité présupposée de la Chine pour les hydrocarbures en Arctique ». Dans cette logique, il faut rappeler qu’au sein du projet de gaz naturel liquéfié Yamal LNG en Russie, la part des investissement chinois ne cesse d’augmenter. Finalement, à travers cette alliance sino-russe, ne devrions-nous pas voir une puissance chinoise qui tente de s’approprier les ressources de l’Arctique ?

Le dirigeant russe Vladimir Poutine à gauche et le président chinois Xi Jinping à droite (Source image : News Ghana)

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