Le difficile accès à la culture dans les villas de Buenos Aires

Article écrit dans le cadre de l’édition 2019 du festival Ojoloco, à Grenoble. 

Les bidonvilles, difficile de ne pas les voir en Argentine. Ces quartiers défavorisés marquent une fracture sociale forte dans la capitale. Mais depuis quelques années, l’accès à la culture s’y démocratise.

À l’image des favelas brésiliennes, les villas argentines font partie intégrante du paysage urbain. La Villa 31 de Buenos Aires, véritable point d’intersection entre les quartiers clés de la capitale, se transforme depuis trois ans. Un plan d’urbanisation mis en place par le gouvernement municipal vise à intégrer le quartier dans la ville. Une chance d’accès à la société et à la culture pour la jeunesse.

Des « villas » dans le décor urbain

Les villas argentines se sont développées dans le sens de l’histoire du pays. La nation céleste accueille au XXème siècle plusieurs millions d’immigrés européens, puis latino-américains. À la recherche de meilleures conditions de vie, ces populations se concentrent dans les quartiers modestes de Buenos Aires, comme La Boca. Les plus pauvres fourmillent dans des bidonvilles érigés à partir de matériaux de fortune. Aujourd’hui, la Villa 31 est la plus célèbre, et abrite des personnes majoritairement originaires du Paraguay, de Bolivie et du Pérou.

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Ces quartiers ont traversé les décennies dans le rejet des gouvernements successifs. Les politiques publiques d’éradication des villas se sont heurtées à la résistance de leurs habitants, comme en 1979 durant la dictature militaire (1976-1983). Depuis l’arrivée au pouvoir du président Mauricio Macri en 2015, la politique d’urbanisation a changé d’angle : l’objectif du gouvernement n’est plus d’éradiquer les villas mais de les intégrer dans la ville. 40 000 personnes se voient concernées par le Plan d’Urbanisation de la Villa 31, dont les travaux ont commencé en 2016.

Une carte de Buenos Aires où les villas apparaissent en orange – Buenos Aires Ciudad

Un accès lent à la culture

Ces quartiers vivent dans une situation d’exclusion. Cela signifie qu’ils sont de véritables micro-villes dans la ville, ayant développé une économie parallèle. Dans ces territoires délaissés, les habitants sont livrés à eux-même et doivent affronter les problèmes de violence et les mauvaises conditions de vie. Aucun service urbain n’était disponible dans la villa jusqu’à récemment où la Banco Ciudad (Banque de la Ville) et une école primaire ont ouvert. Le 30 mars 2019, la « Casa de la Cultura » (la « Maison de la Culture ») ouvrira ses portes après plusieurs années de travaux. Une salle similaire avait déjà été inaugurée dans la Villa 21 de Barracas en 2014. Cet espace permettra aux jeunes de suivre gratuitement des ateliers de journalisme, de photographie, d’informatique, de langue ou encore de participer à des activités artistiques.

La « Casa de la Cultura » sera inaugurée le 30 mars 2019 dans la Barrio 31 de Buenos Aires – Emilia Rojas, MundoVilla

Joaquín Ramos est le rédacteur en chef du journal MundoVilla, un média web, papier, radio et TV qui couvre l’actualité des villas d’Argentine. Il nous raconte :

« En réalité, la Maison de la Culture était la maison d’Adams Ledesma, c’est la maison 35 de la manzana [pâté de maisons, ndr] 99. Cet homme était un délégué de son quartier et il utilisait cet espace pour se rassembler avec les autres délégués, pour organiser des activités et les ateliers de journalisme de MundoVilla. Adams est le fondateur de MundoVilla TV, le premier canal de télévision créé dans une villa. Il a été assassiné en 2010, d’une balle dans le dos et est décédé à cause de l’arrivée trop tardive des secours qui ont du attendre une escorte de police pour entrer dans la Villa 31. Il y a eu conflit d’intérêts et Adams a été tué.

Depuis, la famille Ledesma et MundoVilla continuent de travailler et d’utiliser cet espace. Grâce à l’impulsion du projet de création d’une Maison de la Culture dans la Villa 21 de Barracas à l’époque où Cristina Kirchner était encore présidente, nous avons pu lancer le projet dans la Villa 31. Ces espaces sont fondamentaux et deviennent vitaux pour que les jeunes puissent sortir de chez eux. Ces jeunes sont sous la tentation permanente de la drogue et de la délinquance. Nous générons des options différentes et surtout dans une période où la crise sociale pèse énormément sur les classes sociales pauvres. Nous avons pu mettre en place ce projet grâce à une campagne de donation, nous avons fait comme nous avons pu. Le Secrétariat d’Intégration Sociale et Urbaine nous a aidé à terminer les travaux.

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Nous sommes très heureux, nous attendons l’inauguration avec impatience le 30 mars et nous espérons que cet espace soit un véritable pont d’intégration pour les jeunes de la villa et d’autres quartiers. Nous voulons rompre avec cette image de « ghetto » que peuvent avoir les villas. Nous voulons casser ces murs de discrimination et de préjugés grâce à la culture, à l’art, à la formation et à l’éducation. »

Devenir acteur de la réalité sociale

Le photographe franco-iranien Reza Deghati a inauguré un atelier de photographie dans la Villa 31 à la fin du mois de novembre 2018. Le célèbre photo journaliste parcourt le monde depuis plusieurs années dans le cadre de son association « Les Ateliers Reza ». Il intervient dans les bidonvilles, camps de réfugiés et quartiers défavorisés des grandes villes du monde afin de permettre à la jeunesse de s’approprier la réalité sociale par la photographie.

Ce projet, soutenu par l’Institut français de Buenos Aires, donnera lieu à une exposition. Pour Reza et son association, « les jeunes apprennent à s’informer, à s’exprimer et à communiquer à travers la photographie. […] Ces ateliers donnent ainsi à des populations qui en ont besoin, les outils nécessaires à leur émancipation, leur permettant de développer une société civile solide dans un climat pacifique. »

Le photographe Reza accompagné des intervenants inaugurent l’atelier de photographie dans la Villa 31 – Maélyss Larrieu, novembre 2018

Après l’inauguration de l’atelier de photographie fin novembre, une jeune fille du groupe d’adolescents demande des précisions sur le discours de Reza  : « Nous lui expliquons que le photographe véhicule un message de paix et d’humanisme à travers le monde. » Tout sourire, elle se rassure : « C’est bien, il faut rester optimiste, il y a de l’espoir ! »

Photo de bannière. Dans la Villa 31 ou Barrio 31, sous l’autoroute Illia, la vie est sombre. Crédit : Maélyss Larrieu, 2017

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