Le Green Deal : une conduite écologique encore insuffisante ?

Le 11 décembre 2019, la Présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a présenté la nouvelle ligne directrice environnementale : le pacte vert (Green Deal en anglais). Ce plan de 1000 milliards d’euros a pour objectif de lutter contre le dérèglement climatique en atteignant la neutralité carbone d’ici 2050.

L’idée de ce pacte a été très rapidement brandie comme le fer de lance de la nouvelle politique d’Ursula von der Leyen. Elle est présentée désormais comme la priorité de l’Union européenne (UE). En effet, pour la présidente de la commission, l’écologie est une « obligation morale, humaine et politique urgente ».

Le président de la Commission Environnement du Parlement, Pascal Canfin, a exprimé son enthousiasme : « C’est le plus grand plan de transition écologique pour tout un continent, alors même que les États-Unis se retirent des accords de Paris ». Un enthousiasme partagé par le vice-président exécutif de la Commission en charge de ce projet, Frans Timmermans affirmant que le pacte « ferait de l’Europe le premier continent à prendre la question du climat à bras le corps mais aussi à se convertir à la nouvelle économie et cela conduirait à plus de croissance et plus d’emplois. »

Toutefois, cet enthousiasme n’est pas totalement partagé par Marie Toussaint, députée EELV. Pour elle, la Commission ne va pas assez loin puisqu’elle ne remet pas en cause les modèles productivistes, et ne tourne pas le dos aux industries fossiles. Avec son groupe, elle plaide pour une réduction des gaz à effet de serre de 65% au lieu de l’objectif actuellement fixé à 55%. Si la Commission européenne a déjà revu à la hausse son objectif initial de réduction de gaz à effet de serre, fixé à 40%, des groupes écologistes et des ONG ne s’en contentent pas. En effet, l’objectif de 55% est jugé insuffisant par Greenpeace ou encore WWF. Les ONG rappellent que, selon la communauté scientifique, la réduction devrait être de 65% pour non seulement pouvoir respecter les accords de Paris, mais aussi limiter le réchauffement climatique à 1,5°C d’ici la fin du siècle. Si globalement le Green Deal est ambitieux de par son étendue et son principe de rassembler tous les pays européens sous une même conduite écologique, ses objectifs ne sont pas en phase avec l’urgence climatique. Cela s’explique notamment par le fait que, dans le calcul, la Commission européenne compte sur l’absorption des émissions par des puits de carbone renonçant ainsi à une réduction brute des émissions.

L’urgence climatique se fait de plus en plus ressentir

La fonte de la calotte glaciaire

L’urgence d’un changement paradigmatique à la hauteur de la crise climatique se fait de plus en plus ressentir. En effet, une étude récente publiée dans la revue Nature sur la fonte des glaces montre que la disparition de la calotte glaciaire du Groenland est de plus en plus probable, même avec une réduction des émissions des gaz à effet de serre. À ce sujet, des scientifiques de près de 40 instituts ont modélisé deux scénarios d’émissions de gaz à effet de serre du GIEC, le groupe des experts de l’ONU sur le climat. Les résultats montrent que l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre se poursuit, le niveau de la mer devrait monter d’environ 40 cm d’ici la fin de la décennie. Même dans un scénario de forte réduction des gaz à effet de serre, la fonte de la calotte groenlandaise pourrait ajouter trois centimètres au niveau des mers.

Si cela ne semble pas énorme, il faut garder à l’esprit qu’une fois ce mécanisme en place, il est très difficilement réversible. Ainsi, la fonte de la calotte polaire correspondrait à une montée des eaux de plus de 7 mètres. De plus, les centaines de milliards de tonnes d’eau douce déversée dans les mers, en plus de représenter une perte potentielle d’eau potable, risquent d’affaiblir les courants océaniques qui régulent en grande partie le climat terrestre. La défaillance de ce mécanisme de régulation entraînerait certainement une instabilité météorologique de plus en plus fréquente.

Enfin, il s’agit d’une préoccupation aussi bien sociale qu’économique puisque le rapport spécial du Giec sur l’océan, la cryosphère et les changements climatiques de 2019 prévoit que d’ici 2050 environ 1 milliard de personnes vivront dans des zones côtières particulièrement vulnérables à la montée des eaux.

La transformation du biome amazonien

Un autre exemple de l’urgence climatique est celui de la transformation du biome amazonien. Une étude publiée dans Nature suggère que l’effondrement de grands écosystèmes, tels que la forêt amazonienne, pourrait advenir beaucoup plus rapidement que nous le pensions. Lorsqu’un écosystème s’effondre, celui-ci est remplacé par un autre. Cependant, ce dernier ne remplira pas les mêmes fonctions que le précédent, notamment au niveau de l’absorption de carbone.

Cette étude montre que les chutes de pluie en Amazonie sont devenues si basses, à cause des émissions de gaz à effet de serre, que jusqu’à 40% de la forêt pourrait se transformer en système de type savane. Si ce changement pourrait prendre plusieurs décennies avant d’aboutir, ici aussi, quand le mécanisme est en marche, il est quasiment impossible de revenir en arrière.

Les récentes politiques du président Jair Bolsonaro, qui soutient le business agroalimentaire, et le rôle des pays occidentaux dans l’importation des marchandises, jouent un rôle significatif dans l’augmentation des incendies. En effet, les pratiques anthropiques à base de brûlis ont pour conséquence d’assécher les sols et conduisent rapidement à une diminution des qualités nutritives des sols, augmentant ainsi considérablement les risques d’incendies en période de sécheresse. Ceci accélère le processus de désertification de la zone, la transformant lentement en savane et entraînant une perte de biodiversité immense. Cette dernière est essentielle, notamment pour la fabrication de médicaments, puisque près d’un quart sont extraits de plantes. De ce fait, elle possède une valeur économique indiscutable. C’est pourquoi des pays tels que le Costa Rica font fructifier des droits de propriété sur l’information génétique contenue dans leurs forêts.

Les politiques environnementales

On comprend dès lors pourquoi certaines ONG estiment que les efforts fournis sont encore insuffisants. Dans un article précédent, nous avons mis en lumière l’importance de l’économie dans la structuration du paradigme actuel. C’est donc sans surprise qu’elle influence les politiques environnementales. Pour Philippe Bontems, directeur de recherche à l’INRA, et Gilles Rotillon, économiste de l’environnement et professeur émérite à l’université Paris Ouest, la dégradation environnementale résulte en partie de la considération de l’environnement comme un bien commun et de la sous-estimation des coûts environnementaux.

En d’autres termes, tous les individus ou pays adoptent un comportement rationnel qui ne considère que les coûts et bénéfices privés en omettant de prendre en considération l’influence de leurs actions sur la ressource globale. Ce mécanisme entraîne une sous-estimation des coûts environnementaux et, a contrario, une surestimation des bénéfices nets de l’exploitation de la ressource.

Ceci s’applique à la qualité de l’air qui est considérée comme une ressource commune partagée, notamment avec les générations futures. L’effet de serre résulterait alors d’une sous-estimation des coûts environnementaux puisque c’est dans l’intérêt de chacun de puiser dans la qualité de l’air, les coûts de la raréfaction de la ressource étant partagés entre toutes les populations. Si chaque personne ou pays adoptait ce comportement, cela conduirait à une augmentation de la raréfaction de la ressource.

Les États peuvent jouer sur cela en implémentant des normes ou des taxes qui vont limiter l’utilisation de la ressource naturelle mais qui auront pour conséquence d’exercer une pression sur les acteurs économiques. Les politiques environnementales sont donc un jeu d’équilibriste entre une exploitation raisonnée et les prérogatives économiques. Une taxe trop forte, trop soudaine, pourrait exercer une pression trop conséquente sur certains acteurs économiques sans leur offrir l’opportunité de moduler leur façon de produire. À l’inverse, une politique trop laxiste n’aura quasiment aucun effet. Cela, couplé à la sous-estimation des coûts environnementaux, entraîne donc souvent des politiques environnementales qui ne semblent pas encore mesurer les conséquences du dérèglement climatique.

De fait, même si le pacte vert représente une avancée significative, il faudra attendre sa mise en pratique pour ne pas tirer des conclusions trop hâtives.

Photo de couverture :  Frederic Köberl

Vous aimerez aussi