Le Moyen-Orient vu par G. Kepel : l’espoir après le chaos

À l’occasion des 40 ans de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI), Dorothée Schmid, responsable du programme Turquie contemporaine et Moyen-Orient, reçoit Gilles Kepel, spécialiste géopolitique. Retour sur la conférence du 20 mars, où ont été discutés les grands bouleversements que traverse la région.

Crédits : Twitter – @KepelGilles

De nouveau classé 2e think tank le plus influent au monde par l’Université de Pennsylvanie, l’Ifri continue son activité d’analyse et d’étude des enjeux géopolitiques. Une de ses volontés est d’éclairer l’Europe dans ses décisions stratégiques. Face au repli protectionniste des États-Unis d’Amérique, le retour de l’influence russe dans les relations internationales, et l’émergence de nouvelles puissances, l’Ifri ne néglige pas pour autant l’étude du Moyen-Orient. Cette zone demeure l’épicentre de conflits décisifs pour la stabilité mondiale.

Dans Sortir du Chaos, publié par Gallimard en 2018, Gilles Kepel dresse un état des lieux de la situation au Moyen-Orient. L’enjeu principal est le renouvellement stratégique européen à la suite d’une série d’échecs régionaux cuisants. L’étude débute par la décennie 1970, bouleversante puisque marquée par la Guerre du Kippour et la Révolution iranienne. Cartes à l’appui, il souligne les différents enjeux cristallisés sur ces deux événements : l’impossible entente israélo-arabe et le conflit sunnite-chiite.

Il retrace ensuite plusieurs événements des dernières décennies. L’équilibre des forces qui caractérise habituellement paix et stabilité politique a été compromise par la frappe  à l’encontre de Saddam Hussein par les américains en 2001. À partir de ce constat, il nous livre plusieurs indices facilitant une grille de lecture des actualités politiques.

Le Retour de la Russie comme acteur décisif

Dans les années 1970, le bloc soviétique profitait de sa connaissance du terrain pour étendre son influence au Moyen-Orient. On avait alors sous-estimé les conséquences de l’instabilité dans cette zone, au profit de la nécessaire fin de la guerre froide. Aujourd’hui, la Russie joue davantage son rôle de perturbateur en tentant de balancer la mainmise occidentale. Les russes, souligne Gilles Kepel, ont toujours l’avance de la connaissance de la zone, ce qui n’est pas le cas du bloc occidental. Son statut peu démocratique lui permet de se montrer pragmatique et efficace, là où l’occident ne peut qu’être hésitant et soucieux de la popularité de ses gouvernements. Sa production énergétique lui confère un levier de négociations important pour asseoir son influence. Le repli progressif des États-Unis ajouté à ce contexte, laisse une place non-négligeable à un jeu russe expansif.

L’islamisation de l’espace public au Moyen-Orient

L’instrumentalisation politique et médiatique de la religion a commencé, pour l’auteur, avec la médiatisation du djihad pendant la guerre israélo-arabe. L’annonce du djihad et la rupture du jeûne à la télévision a été le premier indice significatif de l’islamisation de l’espace public. Le djihad a ensuite évolué vers la forme que nous connaissons aujourd’hui. Gilles Kepel estime que cette transformation vise essentiellement à faire apparaître les pays occidentaux comme des colosses aux pieds d’argile. Le terrorisme islamique est un enjeu désormais prioritaire dans la plupart des pays occidentaux impliqués dans des conflits armés au Moyen-Orient.

La défaite arabe contre Israël a d’abord fait naître l’Islam politique en 1973, ce qui a permis à l’Arabie Saoudite d’entrer sur le devant de la scène. Grâce à sa prospérité économique, elle se présente comme seule protectrice des valeurs de l’Islam. En réaction à cette monarchie saoudienne sunnite, la République Islamique d’Iran chiite voit le jour en 1979. L’opposition religieuse entre chiites et sunnites exacerbe la tension politique entre deux puissances concurrentes.

Un nouveau cycle des relations internationales au Moyen-Orient

L’année 1973 marque le début d’un cycle destructeur dont nous sommes en train de témoigner de la fin, considère Gilles Kepel. La guerre lancée par les États arabes contre Israël avait pour but d’asseoir une influence liée aux enjeux du pétrole dans la région. Aujourd’hui, la situation est différente : les pays du Golfe ne sont plus, ou considérablement moins, les meneurs de jeu du marché pétrolier. Ce qui a changé au Moyen-Orient, nous dit Gilles Kepel, est que les Saoudiens ne font plus les prix du pétrole. Le conflit israélo-arabe ne structure alors plus les échanges dans la zone.

Mais changement ne cycle ne signifie pas fin des conflits. Ce qui doit attirer notre attention selon lui, c’est la nouvelle grammaire suggérée par le cycle à venir. Les violences militaires ne sont plus au cœur des préoccupations par rapport à l’importance des négociations et influences extérieures. L’implication de la Turquie, la cause Kurde et l’avenir politique iranien sont les nouveaux enjeux majeurs.

G. Kepel conclut néanmoins avec beaucoup d’espoir. La réaction européenne, qui tarde actuellement en raison de l’imminence des élections, est très attendue. Il est nécessaire selon lui, d’entretenir un état d’esprit de renouveau.

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