Le soft power de Moscou à l’époque contemporaine

Dans une vision romanesque, le soft power de la Russie ramène à la nostalgie impériale et aux auteurs à l’imagination débordante comme en attestent les récits de La fille du Capitaine par Alexandre Pouchkine et Premier amour d’Ivan Tourgueniev. La notion de grandeur s’impose instinctivement – probablement car la Russie est, de jure, le plus grand pays du monde en terme de superficie – avec la Sibérie et ses mystères, la beauté naturelle des paysage montagneux, et les aventuriers du Far-Est de Vladivostok.

Pour les romanesques, la puissance d’influence de la Russie s’exprime à travers la glorieuse histoire militaire du pays, les conquêtes en Asie centrale à une époque ou les peuples nomades étaient encore les seul maîtres de la steppe, et la lutte pour imposer la civilisation et le christianisme aux peuples autochtones. À cette image pittoresque s’ajoute la beauté des femmes russes – un stéréotype indéniable et qui doit être pris en considération dès lors que l’on parle de soft power – leur charme singulier, allant jusqu’à faire oublier les malheurs des soldats de Napoléon au retour des terribles campagnes ou ils laissèrent tant de camarades sur le champ de bataille.

Si les romanesques se font de plus en plus rares, la nouvelle génération leur emboîte le pas, et la Russie moderne – celle du monde post soviétique – apparaît comme l’héritière de l’URSS. La conquête spatiale, Sputnik voyageant sans entraves au dessus du monde capitaliste, l’idée d’égalité dans un monde post-féodal, les projets architecturaux titanesques – à l’image du métro de Moscou – sont autant d’éléments qui font encore rêver les contemporains qui succombent au soft power du pays pour ne pas dire de cette civilisation singulière.

Revenir sur la scène internationale via le soft power

Dès lors, nul besoin d’expliquer la fragmentation des opinions entre ceux qui partagent cette vision et ceux qui perçoivent le soft power de Russie sous un tout autre angle – beaucoup plus stratégique – et autrement moins poétique. Pour cette deuxième catégorie, appelons les  les “pragmatiques du soft power” – l’influence russe comporte une vision utilitariste, un moyen pour le Kremlin d’assouvir ses penchants militaires et retrouver sa puissance en Occident comme en Asie. Dès lors, l’orthodoxie, les parades sur la place rouge, les investissements titanesques en Arctic, et pour ainsi dire presque tout ce qu’ambitionne Moscou s’apparente à un souhait de retour sur la scène internationale. L’objectif de la Russie à travers son soft power, pour les pragmatiques, ne serait donc nullement de rayonner mais d’aboutir à un objectif souvent indissociable du domaine militaire.

Pour les pragmatiques, les États de facto et/ou partiellement reconnus – Transnistrie, Abkhazie, Ossétie du Sud, Est de l’Ukraine – n’ont dès lors aucun rapport avec le contexte au Quebec, en Écosse, ni même en Catalogne ou au Kosovo, et sont l’ambition de garder des avant-postes militaire russes en Europe. Tout ce qui souhaite plus d’autonomie dans l’espace post-soviétique serait dès lors le fruit de la stratégie russe qui vise à diviser pour mieux régner, tandis qu’à l’Ouest il ne serait pratiquement question que de revendications économiques dans les régions qui souhaite plus de souveraineté. Le séparatisme serait-il dont si différent d’Est ou Ouest ? La Russie est dès lors celle qui divulgue des “fakes news”, avec pour objectif de déstabiliser les élections américaines, inciter les nationalismes en Europe pour amener l’Union européenne à imploser de l’intérieur. Pour les pragmatiques, chaque tweet, chaque réforme politique, la Coupe du monde, et naturellement le soft power viseraient à affaiblir ou diviser pour en tirer un avantage substantiel.

Une réalité plus nuancée

Vision idyllique contre vision manichéenne ? Comme dans bien des cas, les deux approches se combinent et aucune ne s’avère plus pertinente que la précédente. Ainsi, les romanesques oublient les souffrances des peuples conquis, la misère économique actuelle d’une large partie de la population, les brimades que l’on fait aux journalistes, et autant d’autres éléments sur lesquels le Kremlin souhaite faire l’impasse.

À l’inverse, les pragmatiques oublient qu’un pays est souverain et la pertinence de Moscou dans un espace géopolitique complexe qui s’étend de l’Europe vers l’Asie. La Russie apporte une aide concerte dans la lutte contre le terrorisme dans le Caucase du Nord et en Asie centrale, la piraterie en mer Caspienne et dans le Pacifique, les trafics aux abords de la Corée du Nord, pour ne citer que quelques exemples les plus flagrants. N’oublions pas, également, que dès lors que l’Europe (UE) et les États-Unis d’Amérique accueillent les dissidents politiques russes, la Russie fait de même. Snowden contre FEMEN, un échange tacite entre grandes puissances ?

Dès lors, tout est question de perspective et si un pays ne partage pas les intérêts de l’Union européenne ou des États-Unis, cela ne signifie pas qu’il soit question d’impérialisme. Le problème majeur est cette position manichéenne des uns et des autres, renforcée par des intérêts économiques et politiques, qui conduit un une erreur d’évaluation sur le rôle de la Russie contemporaine. Dès lors, blâmer Moscou pour les maux de l’Occident revient à nier la réalité d’un monde Occidental en proie au changement. Est-il impertinent de songer aux États-Unis comme un pays ou la majorité a décidé de voter pour Donald Trump de son plein gré ? L’Union européenne ne serait-elle pas en perte de vitesse, refusant d’accepter le changement des frontières nationales, et les élites carriéristes au pouvoir davantage que les individus motivés par l’idéologie des pères fondateurs ?

Une politique étrangère d’influence inspirée par l’Europe et l’Asie

Partons de ce postulat, c’est-à-dire que le soft power de la Russie n’est pas celui d’un pays grandiose, pas plus qu’il n’est l’instrument du Kremlin pour dominer son étranger proche. En conséquence, que peut-on alors avancer sur la structure de ce dernier ?

Pour commencer, le soft power de la Russie – en raison de la disposition géographique – est une combinaison entre les soft powers que l’on retrouve chez les pays Occidentaux et ceux d’Asie. C’est dire que le soft power de la Russie repose sur l’image de stabilité qu’apporte un gouvernement comme en Asie (exemples: Singapour et la République Populaire de Chine) qui est autrement moins apprécié en Occident. À l’inverse, la Russie offre objectivement plus de libertés que beaucoup de pays en Asie. Bien que décrié par les Occidentaux, l’internet est autrement plus libre qu’en Chine continentale, les blogs et réseaux sociaux permettent de communiquer avec les États-Unis et l’Union européenne (exemples: Facebook, Twitter), et on ne pratique pas la torture dans les prisons ou le don d’organes obligatoire pour les condamnés à mort.

Dans une perspective occidentale, la Russie est coercitive et autocratique mais souvenons nous que dans un perspective asiatique elle est (trop) tolérante et démocrate. En prenant une perspective internationale, chaque réforme décriée par l’Occident est souvent appréciée en Chine et inversement.

Des soft powers russes ?

Pourquoi pas un soft power “eurasiatique” ? Après tout, la Russie emprunte aux deux approches que sont celles du soft power de l’Ouest et de l’Est. Une perspective d’un entre-deux qui divise les russes dont une partie souhaitent plus de poigne et d’autres plus de libertés, en atteste les débats sur la crise en Ukraine entre les russes des villes et des campagnes.

Pour clôturer cette réflexion à une heure tardive sur le soft power de la Russie au XXIème siècle, n’est-il pas naïf de parler de soft power pour un État fédéral ? La Russie qui fait rêver pour ne pas dire fantasmer de nombreux occidentaux est avant tout celle de Saint-Pétersbourg et de Moscou, autrement plus que celle de Vladivostok. Par contraste, les pays d’Asie et d’Asie centrale regardent vers le Far Est et la Sibérie avec lesquelles ils partagent plus d’affinité. Ne pourrait-on dès lors pas avancer l’idée d’un soft power propre à Saint-Pétersbourg, à l’image de celui des « villes mondes” comme Paris et New York ? Peut on aimer Moscou sans aimer le rester de la Russie, et inversement ? La Sibérie, avec sa singularité environnementale, culturelle, religieuse pour ses peuples autochtones, ne serait-elle pas un cas à part ? N’oublions pas que les peuples du nord de la Scandinavie apprécient tout particulièrement les peuples autochtones du Nord de la Russie avec qui ils partagent une histoire commune, tandis que les pays du Moyen Orient ont une affection singulière pour le Caucase russe mais pas spécialement pour le reste du pays.

Abstenons nous d’appliquer un concept uniforme comme le soft power à un si grand pays – pas plus qu’aux pays de taille plus modeste – et envisageons le soft power de la Russie comme celui des soft powers avec une singularité de l’Ouest russe, du Far Est, de la Sibérie, et du Caucase nord. N’oublions pas que la simplification n’est que rarement la solution et qu’a chaque objet correspond plusieurs subtilités en fonction du regard qu’on lui porte.

En conclusion, qu’est ce que le soft power de la Russie au XXIème siècle ? Un hybride entre Occident et Asie, ce qui n’ôte rien à sa singularité et son unicité, et surtout une structure régionale que l’on mentionne trop rarement alors même qu’elle est objectivement difficile de la nier en raison de la grandeur du pays, sa géographie et les populations qui y habitent.

Photo de couverture. La place Rouge à Moscou. Crédit : designerpoint

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