Le tabou des violences faites aux femmes dans la société équatorienne

La condition des femmes en Équateur, et plus généralement en Amérique Latine, est paradoxale et révoltante. Les droits des femmes ne sont pas aussi restreints qu’ils peuvent l’être dans d’autres parties du monde. Leur participation laborale est large bien qu’inégale et discriminée par rapport à celle des hommes, et leur participation politique est importante.

Le pays présente d’ailleurs l’un des parlements les plus paritaires au monde : les femmes constituent 40 à 48% des parlementaires, ce qui fait de l’Équateur le deuxième pays d’Amérique Latine ayant le parlement le plus équitable derrière la Bolivie. Toutefois, cette participation politique n’est pas synonyme d’égalité femme-homme. Les femmes peuvent encore être harcelées, agressées, violées et tuée par des hommes.

L’avortement illégal en cas de viol

En effet, c’est au niveau des droits reproductifs des femmes, des cas de viols et de meurtres, que l’on prend conscience de la conception inégalitaire et patriarcale qui marque encore aujourd’hui la société équatorienne.

Ainsi, le droit à l’avortement est illégal, sauf en cas de risques vitaux pour la mère, de malformations ou de maladies mentales, ce qui fait du viol une justification non recevable pour l’avortement. On se retrouve alors dans une situation où des femmes, mais aussi des enfants, subissent une expérience traumatisante, bien souvent impunie, puisque 40% déclarent n’informer personne de leur viol par peur de représailles, de pressions sociales ou familiales (60% des viols dans le monde sont le fait de proches de la victime) ; et se retrouvent en plus à la charge d’un enfant qu’elles n’ont pas désiré et ne sont pas en capacité d’élever. La loi participe à briser de nombreux destins.

Les pressions familiales et sociales

Aux viols, il faut ajouter le silence et l’indifférence de la famille, de la communauté, de la société, de l’État. L’injustice et l’impunité, sont de mise en Équateur. 60% des viols sont commis par des proches, dans le cercle familial ou éducatif. Ces proches naturalisent la violence sexuelle auprès de leur (s) victime(s), exercent un pouvoir et une emprise psychologique écrasants qui conduisent les victimes à ne pas se considérer comme telles.

Ensuite, si la personne prend conscience du crime dont elle est victime, il est probable, notamment dans les ruralités où les liens communautaires sont très forts, qu’elle subisse des pressions psychologiques de la part de sa propre famille et de sa communauté pour qu’elle renonce à toute dénonciation . On craint le désordre, le scandale, mais pas l’impunité des criminels. Ainsi, 40% des jeunes femmes victimes de violences sexuelles déclarent n’avoir averti personne de l’expérience traumatisante qu’elles ont vécu et 28% disent qu’elles ont averti quelqu’un mais qu’elles n’ont pas été prises au sérieux[1]. Le poids de la culpabilité est porté sur la victime, ce qui conduit les femmes à considérer comme justifiées, légitimes, les violences dont elles font l’objet.

L’impunité des coupables de violence

De plus, si le cas arrive finalement à la justice, les condamnations sont peu fréquentes. Ainsi, en 2017, sur les 502 cas de viols portés devant la justice, seulement 13.7% ont fait l’objet d’une condamnation[2]. Cela est notamment dû à la mentalité patriarcale du système judiciaire qui conduit les juges à responsabiliser les victimes pour leur viol et parfois même leur assassinat[3].

Ce fonctionnement social conduit à la naturalisation des violentes faites aux femmes et même à leur légitimation ou justification dans les mentalités des hommes comme des femmes. C’est un cercle vicieux qui empêche le développement d’une culture égalitaire. Les femmes sont et demeurent considérées comme des biens, des possessions, auxquelles il est possible d’infliger des atrocités sans en subir les conséquences. Le silence est familial, communautaire, social et étatique.

Une intervention indispensable de l’État

Dans cette situation, l’État devrait intervenir à la fois par la loi et par l’éducation : être ferme et punitif à l’encontre de toute forme de violence faite aux femmes ; développer une culture de l’égalité à travers des programmes, notamment, d’éducation sexuelle, quasiment inexistant en Équateur[4]. Si les problèmes publics sont souvent portés à la connaissance de l’État par des associations qui travaillent à cela, seules les autorités politiques disposent des moyens politiques, matériels et financiers pour impulser un changement à l’échelle de la nation.

Or, si l’État équatorien a fait progresser sa législation – introduction des notions de « violence psychologique » et de « féminicide » dans le code pénal en 2014 – celle-ci est, comme on l’a vu, peu appliquée. Ainsi, si les ONG recensent 594 cas de féminicides en Équateur entre 2014 et 2018, le Procureur de la république n’en recense que 308. Cette différence s’explique par le refus des juges de considérer de nombreux cas, pourtant avérés, comme des féminicides[5].

En l’absence d’implication de l’État, les associations féministes équatoriennes ne perdent pas de temps et mènent des projets de prévention de la violence de genre, de soutien psychologique et juridique aux victimes de violence de genre dans les quartiers populaires et les communautés rurales isolées[6].


[1] « Politica intersectorial de prevencion de embarazo en ninas adolescentes 2018-25 », Ministère de l’Education d’Equateur

[2] « 75% de los casos de violacion sin sentencia condenatoria en Ecuador », 18 juin 2017, El Universo

[3] « Vivas nos queremos », 31 janvier 2019, Vistazo

[4] Vivas nos queremos », 31 janvier 2019, Vistazo

[5] “La Respuesta Judicial del Femicidio en el Ecuador”, Leonor Fernandez

[6] Por una vida sin violencia de genero en Ruminahui-Ecuador , CEPAM

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